À la recherche d'un Parfum de Bonheur

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J'espère partager avec vous ma passion de l’écriture et des parfums . J’ai un blog sur Instagram à Parfumsdemots pour vous faire découvrir toutes les senteurs qui me plaisent et j'écris su  [+]

Quand Germaine s'approcha de la fenêtre, elle ne pût s'empêcher de sursauter : la neige commençait à tomber alors qu'on était en plein mois de juillet, ce qui , pour sûr, était totalement incroyable !
Les bulletins météorologiques avaient bien annoncé ce scénario catastrophique mais, en bonne cartésienne, elle avait haussé les épaules et continué à multiplier ses essais : En effet, sa direction ne plaisantait plus et elle devait absolument lui fournir le résultat de ses recherches.
Or, elle manquait terriblement d’inspiration...
Elle avait beau brûler quelques encens dans la la pénombre, se relaxer dans des bains parfumés à la lavande ou à l'ylang-ylang des Comores, plus exotique, rien...
Elle n'arrivait pas à trouver la formule demandée.

Le vent s'était déchaîné maintenant et emportait avec lui toutes les odeurs de rue, de goudron et d'asphalte.
De maigres réverbères tentaient de résister quand des arbres pliaient aux violentes rafales.
Les rideaux de fer tombaient les uns après les autres pour protéger les rayons surchargés d'objets made in China, sentant la colle et le carton mouillé.
Des pas précipités se réfugiaient dans les quelques Burger King encore ouverts d'où s'échappaient des remugles de cuisine.

Germaine se surprit à se souvenir de l'admiration qu'elle suscita de la part de ses pairs chimistes, le jour où elle put reproduire, par réaction organique, un composant volatil unique, contenu dans la rare Psychotria Elata d'Amérique du Sud .
Cette plante tropicale originale, appelée aussi « Fleur à Bisous »
pour ses bractées ressemblant étonnamment à des lèvres rouges humaines, contient dans son rhizome des alcaloïdes puissants , capables de vous endormir durablement ;mais, aussi de vous enivrer de leurs odeurs intrigantes,mi-végétale-mi-animale.
Ses résultats contrarièrent sérieusement les sourceurs de matières premières naturelles, ces hommes qui parcourent le monde entier, à la recherche de plantes, de mousse, de bois, de résines, de fruits, pour en rapporter leur précieuses essences.
Non, jamais aucun d'entre eux n'imaginaient se faire déposséder ainsi des propriétés olfactives de leur protégée par une simple réaction chimique !

Si l'hôpital se fit pressant pour obtenir cet anesthésique particulier, cela ne manqua pas d'intéresser le monde plus confidentiel de la Parfumerie.
Cet « art du Beau et de l'Invisible » aimait utiliser les Psychotrias pour des parfums sensuels, pensés comme des philtres d'Amour.
Mais le long séchage de ses racines, avant distillation et transformation, rendait leur utilisation peu rentable et onéreuse.
Aussi Germaine, grâce sa molécule reproductible à l'infini, se vit offrir rapidement le poste tant convoité de compositrice de parfums .
Tout à ses pensées , Germaine en oublia presque l'extérieur.

La neige tombait abondamment maintenant...
Les toits de Paris disparaissaient, comme effacés et les rues prenaient une couleur irréelle.
L'air était fade et frais comme vidé de ses odeurs.
Germaine se demanda si Dieu avait inversé ses fiches.

Passionnée, elle avait pris très à cœur l'apprentissage des différentes matières premières de son orgue à parfums : si les molécules de synthèse lui avaient semblé plus familières, elle était restée bluffée par leur quantité et les possibilités des pistes créatives.
Toutefois, c'est sans conteste, les richesses moléculaires des matières premières naturelles qui l'enchantaient le plus : leurs odeurs nuancées contrastaient avec celles plus monolithiques de la synthèse !
Connaissant leur rareté et leur prix souvent élevé, elle s'était employée, au cours des ans, par tous les moyens de la chimie organique, à les remplacer, tout en restituant leur odeur, le plus fidèlement possible.
Des parfums s'assemblèrent ainsi, peu à peu, en une mystérieuse alchimie où molécules de synthèse s'unissaient, alliées et complémentaires, aux molécules naturelles, pour réaliser des parfums innovants, originaux et jamais sentis.
Bientôt, sa tête fut même capable de penser les odeurs!
Son esprit put alors créer des compositions pyramidales singulières, où molécules légères en tête, moyenne en cœur et lourdes en fond, ressemblaient aux touches de couleur d'une peinture ou aux notes d'une partition musicale.
Elles étaient, à chaque écriture olfactive, une histoire inédite, une poésie, un mémento de son passé émotionnel;
Car son enfance, telle une madeleine de Proust, lui servait souvent de piste créative :
il lui suffisait de sentir une lavande pour se souvenir des petits sachets bleutés, glissés, sous son oreiller, par sa mère, pour l'endormir ; une odeur de rose et le jardin, joyeusement désordonné de ses parents, faisait battre son cœur.
Tout n'était que réminiscence : l'odeur des crêpes parfumées à la fleur d'oranger et au miel, celle des huîtres et des pins du Bassin d'Arcachon, le vent salé dans les dunes...
Tout était méticuleusement rangé au fin fond de sa mémoire et une étincelle odorante suffisait à lui restituer ses souvenirs.
Germaine était, en ce jour de neige, une véritable artiste, capable de recréer toutes les odeurs : de l'enfleurage à la distillation, de l'extraction au solvant volatil, de la synthèse organique au head-space, rien ne lui résistait...
Elle était comme une alchimiste capable de transformer une pierre en or !
Jusqu'à ce brief où on lui demandait, la mystérieuse formule, d'un parfum de Bonheur...

Dehors, la tempête redoublait incroyablement ;
un vent glacial cognait inlassablement ses vitres qu'elle crût même, un instant, les voir exploser.
Le ciel aspiré et tourmenté lui rappela une toile de Turner.
Inquiète, elle retourna à son brief.

Celui-ci l'embarrassait depuis plusieurs mois maintenant, comme une énigme insoluble.
Elle songeait inlassablement aux différentes formes prises par le parfum depuis la nuit des temps:
« du Per Fumum », permettant la communication des hommes vers les Dieux à instrument thérapeutique par les plantes médicinales puis à séduction, il avait sans cesse évolué.
Il était un marqueur d'époque et de société, accompagnant les améliorations techniques et chimiques .
Germaine se demanda si le Bonheur pouvait se retrouver dans cette alchimie singulière.
Elle décida de se concentrer en priorité sur les composants du parfum, pensant y découvrir "sa" ou "ses " molécules de Bonheur.
Grâce à des techniques dérivées du head-space, elle captura les odeurs, à la manière d'une photographie numérique, pour y décoder tous les composants in situ, sans les altérer mais... sans pouvoir toutefois les nommer.
Elle sélectionna alors les molécules odorantes qui lui plaisaient et élimina les autres ; et, tenta de voir si celles choisies pouvaient induire la sécrétion de sérotonine, gage physiologique de bonheur.
L'idée lui semblait, certes, séduisante mais peu convaincante scientifiquement.
Un parfum ne serait-il Que la somme de ses constituants, dans une simple équation médicale de bien-être ?
Philosophiquement, elle s'interrogeait aussi sur l'opportunité d'associer indifféremment "Plaisir" et "Bonheur".
Ce dernier, qu'elle jugeait devoir être durable, ne pouvait pas être décemment représenté que par l'égrènement de notes fugaces.
Il lui fallait trouver des molécules à la rémanence telle qu’on ne puisse les oublier.
D'autre part, ses critères de sélection n'étaient pas forcément représentatifs du goût des autres.
Elle se lança alors, dans une longue investigation, où elle décoda les parfums de milliers de personnes .
A l'aide d'un petit boîtier digital, elle répertoria les molécules responsables de ressentis positifs.
Elle abandonna rapidement l'étude tant le nombre de personnes portant la même senteur l'interpella comme une vaste uniformisation de l'odeur.
Serait-il possible que le Bonheur soit synonyme d’un Parfum collectif ?
Elle remarqua aussi que certains ingrédients inédits, spécialement conçus par les maisons de compositions, plaisaient davantage.
Elle imagina alors trouver, parmi eux, une molécule dite " captive", qui pourrait être reconnue comme une odeur signe, à caractère universel, renvoyant à des fondamentaux, aimée de tous, comme par exemple l'odeur de lait maternel ou celle encore du café.
Cette molécule deviendrait ainsi Sa molécule Bonheur, celle qui tendrait la composition vers une fragrance idéale,
Mais elle hésitait se demandant si son parfum n’était qu’illusion...
En réalité, elle ressentait intuitivement son caractère personnel, affectif, inconscient et profondément ancré dans le système limbique.
Un parfum dont la familiarité nous procurerait un sentiment positif comme un
« accordeur », qui rééquilibrerait notre terrain physique et moral.
Elle commençait à comprendre qu'il n'y avait pas Une mais Des formules ;
elle devait plutôt chercher à créer un parfum sur mesure, adapté à chacun, à résonance positive.
Un parfum comme une découverte de soi, un voyage émotionnel, un choc, un pari dans un monde de plus en plus bousculé ; un Parfum - thérapie pour apaiser, une évasion mentale pour pousser les murs de nos prisons, une aide précieuse pour dégager les souvenirs de nos mémoires.
Un parfum qualitatif et individuel pour un Bonheur Unique personnel.
Ses idées se peaufinaient quand, brusquement, un craquement sinistre se fit entendre :

La neige s'était engouffrée par les fenêtres emportées : le vent tempétueux brisait tout, chaises, meubles, flacons.
Germaine n'eût pas le temps de se baisser : une pierre rageusement rejetée l'atteignit violemment à la tête, provoquant sa chute.


La lumière était maintenant intense, blanche et cotonneuse.
Tout paraissait si calme.
Le tunnel semblait un souffle solaire paré des plus belles roses, d'un jasmin voilé d'iris poudré.
L'air lui parut frais comme une overdose de bergamote.
Elle ne voyait rien mais elle sentait autour d'elle une odeur rassurante, familière.
Le tunnel s’enfonçait dans des coulées caramel baumé, agrémentées d'herbes cuirées et d'autres, plus terreuses.
L'air se fit, brusquement, d'une fraîcheur extrême : des notes aromatiques de romarin et de basilic, accompagnées de notes citronnées, semblaient vouloir la conduire vers un jardin, à l'atmosphère douce, à peine troublée par les notes piquantes d'un œillet égaré.
Heureuse, jamais elle ne s'était sentie aussi bien !
La neige n'était plus qu'un lointain souvenir et à présent, elle comprenait tout :
La neige purificatrice qui avait décidé de remettre de l'ordre dans un monde dévasté, déboisé par l'homme, grignoté par des villes galopantes où l'odeur de goudron couvre celle des Psychotrias et où les sacs plastiques finissent au fond des océans.
Un monde anxiogène, insatisfait, « d'une avarice consumériste », incapable de profiter de l'instant présent ou d'aider son prochain.
Apaisée , elle aurait pu s'endormir là.
Mais les odeurs se faisaient de plus en plus insistantes.
Elles l'attiraient irrémédiablement comme si elles l'avaient toujours accompagnée.
Le tunnel devint alors peu à peu transparent.
Ses yeux s'ouvrirent bientôt sur ses parents enlacés, peau contre peau, mêlant leurs sueurs aux parfums de son histoire, unis dans une même espérance.
Leurs odeurs imbriquées étaient sa renaissance, la conscience de son parfum de Bonheur tant recherché.

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Felix Culpa · il y a
Une belle histoire, presque un conte ! J'ai beaucoup aimé !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci Félix , c’est très gentil !🙏
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Catherine Roy · il y a
Très beau texte. Mort ou vivant,ce sont les parfums d enfance qui reviennent en premier. Merci Marie.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci beaucoup pour cette lecture!
L’enfance est effectivement un terrain de jeu où fourmillent tant de découvertes!!😘

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Joëlle Brethes · il y a
C'est donc le bonheur qui nous trouve...
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Ou le bonheur est parfois à portée sans qu’on ne le « sente »
Merci pour cette lecture 😊

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Farida Johnson · il y a
Voilà un texte qui sent bien bon!
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci pour votre lecture , 😊
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Marie Quinio · il y a
J'adore !! Superbe texte, bravo !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci infiniment , 🙏😊
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Randolph · il y a
Impressionnant récit ! On sent les délicieux parfums délivrés par l'orgue, en même temps que l'on plonge dans ce chaos "metéocologique ". Excellent !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci beaucoup Randolph, heureuse que cela t’ai plu!🙏😊
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Fleur A. · il y a
Un très bon texte où le message écologique est délicieusement parfumé
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Merci beaucoup, belle Journée !