A ka na fô

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Des mots pour soigner des maux  [+]

** Chez les Malinkés, on dit « A ka na fô ». A ka na fô, lorsqu'on ne peut pas en parler. A ka na fô, quand la faute commise est trop lourde. A ka na fô, quand l’honneur de la famille est menacé par un immonde secret. A ka na fô, la loi du silence. **

La pièce s’était tout à coup illuminée à l’entrée de cette beauté atypique. Angel en fut ébloui. Une fente malicieuse qui laissait entrevoir des cuisses fuselées. Une démarche chaloupée dont les hanches saillantes menaient la cadence. Son décolleté plongeant laissait entrevoir ses petits seins gorgés de vie, on devinait aisément ses tétons rose sous le tissu fluide. Des cheveux crépus, d’une couleur ambre faisait ressortir la pâleur de sa peau. Sur son visage fin, des taches brunes, communes aux albinos, entouraient des yeux noisettes.
- Inspecteur Angel, je vous présente mon épouse, Isis.
Isis esquissa un sourire. Angel resta muet, hocha la tête. S’adressant à Yves :
- Yves, je vous remercie encore de votre collaboration. Je n’hésiterai pas à vous contacter si d’autres questions me viennent. Je vous prierai bien évidemment de ne pas quitter le territoire d’ici là.
Angel s’empressa de serrer la main d’Yves, salua poliment Isis avant de prendre congé. Le soleil était au zénith, et la chaleur à son comble. Un détail lui était revenu en tête sur cette affaire qui le tracasse depuis trois mois maintenant.
Pendant que le taxi qu’il avait emprunté essayait de s’extirper des bouchons interminables du Plateau, Angel ressassait les faits. Le premier meurtre avait eu lieu le soir de la saint Sylvestre, le 31 Décembre 2019, le corps d’une jeune blogueuse mode, avait été retrouvé dans les toilettes d’un restaurant luxueux en zone 4. C’est à partir du second meurtre que la presse avait fait relayé l’information au grand public. La victime, une animatrice télé, avait été retrouvée dans les toilettes du « long-champs », un bar très sélect du vallon, le soir de la Saint-Valentin. Les deux meurtres avaient des similitudes indubitables : une victime connue, un endroit luxueux et un soir de « fête ». Il n’en fallut pas moins pour que l’affaire prennent des proportions énormes.
Ce fut un coup dur pour l’inspecteur Angel et son équipe, en charge de l’affaire. Le grand public les traitait d’incompétents, et la hiérarchie lui mettait une pression énorme pour clore l’affaire. Les choses n’étaient pas évidentes pourtant. Pas de traces sur le corps, sauf des marques de strangulation. Les victimes seules le soir de l’assassinat, n’avaient donné aucune information à leurs proches. Le mode opératoire de l’assassin était le même. Les victimes étaient attirées vers les toilettes, là où le meurtrier les étranglait, par derrière à l’aide de ce qui semblait être une corde. Très vite la psychose avait pris de l’ampleur et plus personne n’osait fréquenter les coins réputés chics d’Abidjan.
Yves était l’un des principaux suspects de Angel. L’homme d’affaire prestigieux est un personnage bien connu pour ses opinions bien tranchées. Très actif sur les réseaux sociaux, il est à la base de plusieurs buzz qui impliquent en majorité les stars locales féminines. Il avait même été au centre d’un trend sur twitter, initiée par des jeunes ivoiriennes pour dénoncer les harceleurs sexuels. Aucune preuve n’ayant été fournie, son nom avait été finalement blanchi.
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* *
Isis observait les vagues, la marée était haute, et la surface agitée. Les algues sargasses avaient envahi la plage, rendant impossible toute baignade.
Étendue sur le hamac, elle laissait échapper de petites bouffées de fumée par ses lèvres fines. Cela faisait maintenant deux jours qu’elle s’était réfugiée loin des tourments de la ville, loin des enquêtes et des meurtres, et surtout loin de Yves. Seule dans son oasis, elle repensait à sa vie. Demain, Yves la rejoindrait pour célébrer la journée des droits de la femme. Il ne lui restait qu’une journée de solitude. Plus qu’une journée à vivre avec ce manque. Manque de confiance en soi, manque d’estime de soi, manque d’attention et d’affection, absence d’enfant, absence d’amour, absence de mélanine et de volonté de vivre. Elle se sentait vide.
Isis est issue de la branche principale de la famille Kouma, l’une des cinq familles maraboutiques du Mandé.
Naître albinos en Afrique peut être synonyme de condamnation à mort. C’est pourquoi les parents d’Isis refusaient de la laisser sortir. Seuls quelques membres de la famille savaient son existence. Le 31 Décembre 1996, lorsque toute la famille s’était réunie dans le jardin pour observer les feux d’artifices. Son oncle Founya profita de l’euphorie pour s’introduire dans sa chambre et violer la petite Isis. Quand la nouvelle éclata, la décision de ne pas ébruiter l’affaire fut prise. A ka na fô ! L’oncle plutôt fortuné avait versé une somme non négligeable. Selon ses propos « l’occasion était trop bonne pour ne pas profiter d’une telle chance. » Prendre la virginité d’une albinos de 6 ans, étaient une opportunité qu’il ne pouvait refuser à ses djinns. La nouvelle année pour Founya fut pleine de bonne surprises et de chance. Il décida alors de prendre Isis sous son aile et de satisfaire tous les besoins financiers de la petite fille.
Les parents d’Isis furent soulagés quand Founya la prit sous son toit. C’était une opportunité en or de se débarrasser de ce rejeton différent sans éprouver de culpabilité. Négresse blanche, Isis comprit trop tôt que son albinisme était une tare. Dès son jeune âge, Founya l’initia aux pratiques familiales ancestrales, l’étude des plantes et des pratiques occultes. Elle excellait dans la confection de potions pouvant apaiser un mal ou mettre fin à une vie.
Quand Isis eut 17 ans, son oncle mourut de façon mystérieuse. Founya ne se maria jamais et n’eut pas d’enfants. Isis qui venait d’avoir son BAC, hérita alors de sa fortune.
Son parcours scolaire fut exemplaire. C’est sans hésitation qu’elle s’orienta dans la botanique. Stratège, elle sut allier son charme incontesté et sa vive intelligence pour bâtir un empire. Ses tisanes étaient connues à travers le monde entier pour leur efficacité indiscutable.
Yves et Isis se rencontrèrent lors d’une conférence sur l’afro entreprenariat. C’était une occasion unique de faire du networking. Quand Yves aperçut Isis, ce fut le coup de foudre. Après trois mois de séduction intense, il réussit à percer le cœur de la belle. Le mariage fut une simple formalité, tant leur amour était certain.
Leur histoire était digne d’un conte fée, elle l’aimait et lui faisait pleinement confiance.
Trois ans après leur mariage, un soir de Saint valentin, elle reçut un appel d’une dame qui se présenta comme étant la mère du premier né de Yves. Son époux ne put nier, il avait une relation extra conjugale et était père d’un garçon de deux ans. Isis reçu un glaive dans la poitrine.
Après s’être vidée toutes les larmes de son corps, et sous recommandation de ses proches, elle retourna résignée vers son époux. Abandonner son foyer n’était pas une option. A ka na fô !
Dans la mythologie des peuples de l’Afrique de l’Ouest le calao est l’oiseau primordial. Représentation de la sagesse, les sculptures de calaos montrent l’oiseau dressé sur ses pattes, le long bec posé sur un ventre bedonnant, les secrets sont gardés à l’abri de l’abdomen, et le bec résolument clos malgré la proéminence de l’appendice : se taire et tout garder pour soi.
Isis finit par se sentir comme un calao. Elle sentait que son ventre allait exploser, rempli de tous ces secrets !
Yves lui promit que rien n’avait changé entre eux, et qu’il l’aimait toujours. Le 08 Mars 2019, il organisa une escapade dans leur résidence à Bassam. Selon lui il était temps pour eux de passer à une nouvelle phase de leur relation. Il souhaitait fonder une famille ! Ce jour-là tout se passa pour le mieux, Isis avait enfoui sa peine et se félicitait d’avoir un mari si aimant. En début de soirée, tandis qu’ils avaient considérablement bu, Yves se mit à se confesser. En tant qu’épouse soumise et fidèle, Isis avala ses paroles et promit de ne jamais rien dire. A ka na fô !
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Cela faisait maintenant une semaine que Angel avait été illuminé lors de son rendez-vous avec Yves. Le médecin légiste avait confirmé ses soupçons. Les victimes avaient bien ingurgité un laxatif plus tôt dans la journée. L’assassin devait sans doute avoir cette information. Il était alors facile pour lui d’attendre patiemment dans les toilettes. Autre point marquant une dose importante de tryptophane et de glucide était présent dans le sang des victimes, ce qui en faisait des proies faciles et somnolentes. Les victimes avaient un autre point commun : dans leur sac une boite de thé minceur personnalisée. Les dernières analyses qu’attendait Angel ne devraient pas tarder. Si son hypothèse est confirmée, l’identité de l’assassin était indiscutable. Il ne savait pas encore la motivation des meurtres, mais le temps n’était pas son allié. On était déjà la samedi 7 Mars, et demain une autre victime sera sûrement découverte.
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* *
Depuis le salon de leur maison de repos, des baffes faisait retentir l’un de ses morceaux préférés de Yves : « Sapiou » de Delta groupe. Un repas savoureux attendait sur la table à manger confectionné avec soin par Isis.
Yves était comblé, sa femme était parfaite. Intelligente et indépendante, elle était soumise et compréhensive. Il avait été subjugué par sa beauté, tandis qu’elle était bourrée de complexe. En vrai Bété, il ne pouvait se résoudre à priver toutes les autres femmes de son charme et ses atouts. C’est en voyant les répercussions de sa frivolité sur son foyer qu’il avait compris. Isis qui semblait si forte était en vérité si fragile. Après les révélations de sa maîtresse, et malgré son retour dans le foyer, elle n’était plus la même, il le sentait. Il s’en voulait tellement. La tristesse de sa femme s’est amplifiée quand elle a appris sa stérilité. Pour Yves cela n’était pas un problème, non seulement il aimait terriblement sa femme, mais qui plus est, il avait déjà un fils (adultérin certes), et cela lui suffisait. Il ne pouvait se séparer d’Isis. Elle l’avait accompagné sur le chemin du succès. Ses remèdes et gri-gris, avaient permis à Yves de conclure de gros contrats et de remporter des sommes pharaoniques. Aucun problème, aucune négociation ne résistait aux pouvoirs de sa belle. Elle était son atout majeur, une arme fatale à la beauté insaisissable.
Elle savait tout de lui, ses peurs, ses habitudes, ses secrets...
Après le repas, Isis le rejoignit dans le canapé avec une tisane. Elle le regarda tendrement ingurgité la décoction. Quand il eut fini elle se glissa entre ses bras, et se mit à parler d’une voix douce et mélodieuse :
« Mon amour, j’ai énormément de chance d’avoir croisé ta route. Ma vie n’a pas été facile, j’ai été privé d‘enfance et j’ai subi énormément de traumatismes. J’ai été éduquée par mon oncle Founya, qui me traita comme sa fille, mais également comme une amante. J’ai subi ses assauts répétés jusqu’à son dernier souffle de vie. Il me disait que ce n’était rien d’autre qu’un sacrifice rituel, et que la volonté des djinns. Mais je suis sûr qu’il y prenait plus plaisir qu’autre chose. Après chaque ébat, je devais lui servir une mixture à base de sang de coq blanc et d’une poudre obtenue par combustion de mes cheveux. Je me rappelle encore le regard dubitatif qu’il m’a lancé quand il a compris que j’avais ajouté cette fois un autre ingrédient. Oui, un regard un peu comme le tien actuellement. Mais contrairement à toi, lui je ne l’ai jamais aimé.
Toi tu es différent. Ma vie avec toi était différente. Je me sentais enfin normale à tes côtés. L’appel de ta maîtresse m’a ramené à la réalité. Jamais personne ne pourra m’aimer ! je suis une erreur de la nature, une abomination.
L’an dernier quand tu m’as confié que dans ta jeunesse tu avais par deux fois, abuser d’une femme, je me suis rendue compte que toi aussi tu étais un monstre. Comme mon oncle, comme moi. J’ai alors compris pourquoi le destin nous avait réuni. Ma mission était de d’aider comme j’ai aidé ce pauvre Founya.
Je sais ce que c’est que d’être violée. Comment on se sent : sale, impuissante, vulnérable, insignifiante. C’est pourquoi j’ai voulu aidé ces filles que tu avais brisé.
La providence a voulu qu’elles se dirigent vers moi. Les pauvres recherchaient la minceur en pensant que c’était la solution à tous leurs maux. Mais je savais que le vide profond de leur existence n’aurait pas de fin. Enfin sans mon aide. Je leur ai donné la libération.
Et c’est mon cadeau pour nous aujourd’hui. Ne me regarde pas comme si tu ne comprends pas ce que je dis. Aujourd’hui mon chéri nous mourrons.
Quel beau cadeau n’est-ce pas ? Enfin je reprends possession de ma vie ! A tout jamais A ka na fô ! »
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