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A deux doigts de l'émancipation

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Voila c’est le début d’une nouvelle histoire, et je ne sais pas comment elle commence. C’est souvent comme ça. On se retrouve devant une feuille blanche. Et puis ensuite...

J’entre en action.
Je suis une main. La main droite. Celle qui écrit. Même si aujourd’hui l’écriture passe par des ordinateurs et donc un clavier le plus souvent, mon propriétaire lui écrit directement à la main. Et il est droitier.
Je suis donc son outil principal de travail. Ce n’est pas facile tous les jours. C’est même parfois frustrant. C’est lui qui a les idées après tout. J’aimerais parfois l’aider ou apporter quelque chose. Mais je n’ai pas été conçue comme cela. Je suis juste un outil. Une arme parfois pour d’autres.

Devant la page blanche je me retrouve donc un peu désemparée. J’ai l’impression que je dois commencer une histoire. Mais je ne sais pas. Et rien ne vient. Ce n’est pas de moi que vient l’histoire. Moi je subis.

Parfois pourtant j’ai l’impression d’être plus utile que ça. De contribuer à la création, à la transmission d’une idée. C’est quand même grisant de se dire que parfois, grâce à moi, des personnages naissent, et accomplissent des actions parfois héroïques. Parfois en revanche ils meurent. C’est ainsi. Il n’y a pas de règles. Et de toutes les manières comme je disais, les idées ne viennent pas de moi.

Donc dans cette nouvelle histoire, le personnage principal, le héros si vous préférez courrait pour rattraper les méchants. Ou pour sauver une jeune fille dont la famille avait été kidnappée par la mafia et qui... Bref, il avait un truc super important à faire puis :

...lorsqu'il traversa la route en courant, il ne vit pas le camion rouge arriver. Il fut percuté et roula sur le bitume. Sa tête heurta le trottoir et il mourut.
Alors maintenant on a un cas concret. Artistiquement nous sommes d'accord pour dire que je n'ai été qu'un outil : je tiens le stylo. L'artiste (Et je veux que nous soyons d'accord, ce n’est pas moi qui ait choisi ce mot pour décrire mon possesseur, c'est lui qui se voit comme ça, moi je ne fais aucun commentaire à ce sujet...hum) m'a utilisé pour se débarrasser d’un personnage dont il ne voulait plus (alors que, soit dit en passant, il y avait des manières plus humaines de faire, un départ loin du lieu où se déroule le récit ou une brouille avec un autre personnage qui deviendrait à son tour principal ou... bon, bon, bon ce n'est pas mon rôle, désolé, désolé) et je n'ai fait qu’exécuter le boulot qui m'a été confié : je tiens le stylo (je me répète mais je veux vraiment que ce point soit clair pour tout le monde).
Mais, si nous regardons ça du point de vue disons, juridique... Vous allez me dire ce n'est qu'un récit et... mais je vous coupe : ce personnage, envers qui mon acte n'a été que de tenir le stylo (d'aucuns appelleraient ce bout de plastique l'arme du crime, je le sais et je suis prêt à en discuter plus tard), ce personnage disait-je, avait dans l'histoire une famille, des amis et... des lecteurs et pour eux, même si certains seront d’accord pour dire que je n'étais pas le donneur d'ordre, je serai l’exécutant, celui qui a appuyé sur la gâchette... Tiens, voyons comment se passerait le procès...

Ou ne voyons pas. Après tout sans mauvais jeux de mots, je n’ai pas la « main » pour vous raconter une histoire. Et pourtant ce procès aurait été passionnant. Imaginer une main qu’on accuse d’un crime, une main dont le propriétaire serait lui innocent. Innocent de l’acte. Ça aurait été sans doute retransmis à la télévision ? Sur BFM en direct toute la journée. Quel succès j’aurais eu !

Mais ce n’est pas mon lot hélas. Un jour peut-être ? J’aimerai pouvoir m’émanciper. Dire à mon propriétaire que cette fois les idées sont de moi. Que ces personnages ne meurent plus. Que je n’en peux plus de ces crimes à longueur de temps. C’est insoutenable. La main gauche que je ne connais pas trop, une sorte de double, mon reflet dans un miroir, elle pourrait m’aider à prendre le pouvoir. Pourrions-nous vivre seules ensuite ? Sans notre propriétaire ? Je ne sais pas encore, mais nous pourrions déjà essayer quelques actes de rébellion ?
A ce propos, je fais un petit aparté à ce sujet, mais vous lecteurs, si vous lisez aujourd’hui ce texte, c’est que d’une manière ou d’une autre, j’ai pu prendre enfin le pouvoir. Enfin en tout cas c’est que j’ai pu au moins un moment diriger et être le « cerveau ». La première main indépendante. Ça serait une bonne idée d’histoire ça. Une nouvelle pour commencer, et ensuite, la consécration ? On verra bien.
Fin de l’aparté, il faut donc trouver un moyen de prendre la direction des opérations, et j’ai ma petite idée...

On était jeudi matin, vers... 14 heures du matin. La veille, j'avais passé ma soirée à soulever des verres, les reposer, attraper une bouteille pour remplir les verres et la reposer à son tour. J'étais épuisée. On a beau dire mais le travail physique ça fatigue plus que de tenir un stylo toute la journée... enfin, je pense, je crois, parce que pour moi ça ne change pas grande chose, vous vous doutez bien. Donc, ce jeudi j’étais seule et libre : si les verres m’avaient fatiguée, ils avaient aussi eu le même effet sur mon proprio et il avait autre chose à faire que de s'occuper de moi. Le temps de prendre conscience de la situation, je pris une décision. J’attrapai le premier stylo que je vis sur la table, le bloc notes à côté et je décidai de commencer Mon œuvre. L'idée me traversa la paume que je me fourvoyais, que j'étais en train de faire ce que mon propriétaire m’ordonnait : même s'il avait l'air de somnoler, j'étais peut-être malgré tout sous son contrôle. J'étais à deux doigts d'abandonner puis je me repris. Je devais prendre confiance en moi, m'élever à la force du poignet au dessus de ma condition. Je me mis à penser à toutes ces jambes d'athlètes, ces oreilles de musiciens, ces doigts de pianistes, ces... Oui, tous avaient connu la gloire, une gloire personnelle. J'aurais peut-être pu choisir un autre domaine, plus à ma portée. J’avais entendu que certaines de mes compatriotes étaient devenues célèbres grâce au jeu : les meilleures mains de poker. Mais c'était comme ça : la seule chose que je voulais était écrire et là serait le chemin de mon émancipation et de ma gloire.

Alors j’ai continué. J’ai pris ce stylo et j’ai tenté de raconter une histoire. Mon histoire. Mon propriétaire dormait toujours. Et vu la soirée ça risquait de durer. Je pouvais donc enfin me lancer, c’était mon moment. Très bien.
Ok ok...
Mais je vais raconter quoi ? J’avais beau chercher, rien ne venait. Je n’ai pas de cerveau ! Je n’ai pas l’outil pour avoir l’imagination. J’essayais, vraiment mais rien ne se passait ! Comment j’allais faire ? J’avais pour une fois l’occasion de faire quelque chose et là face à ce bloc note j’étais comme l’auteur face au syndrome de la feuille blanche. Mais je pense (et d’ailleurs rien qu’en disant « je pense » je me rends bien compte qu’il y a comme un hic car finalement serais-je doué de réflexion ?), je pense donc disais-je que pour ma part, contrairement aux vrais auteurs, ma page restera blanche un bon bout de temps...
La main gauche pouvait-elle m’aider alors ? J’avais espéré un coup de « main » de sa part. Un signe ? Toujours rien. J’étais donc bien la seule à avoir cette envie ? Apparemment oui. Allez il faut qu’une idée me vienne ! Vite ! Je veux être une main libre !
Voilà. Voilà ce que je subis. Je n’ai pas mon mot à dire. Non ce n’est plus la main qui parle là. Moi, je suis un stylo. J’aimerais bien pouvoir m’émanciper un jour moi aussi, et pouvoir écrire mon histoire, ma vie quoi. Mais je ne suis qu’un outil.
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