À celle qui va naître

il y a
8 min
9
lectures
0
janvier 2016,


Que les miens me pardonnent de m’exprimer ainsi en leur nom, de me contredire parfois, par défaut de rigueur, ou d’avoir en des domaines dont j’ignore tout des propos si définitifs. S’ils en contestent la méthode, j’espère au moins, très humblement, qu’ils comprendront l'urgence et l’absolue nécessité de la démarche.
Cela étant dit, ce n’est pas aux miens que cette lettre est adressée, mais à vous.


Vous avez connaissance de cette lettre.
Vous en avez connaissance car elle fut écrite et lue, car elle fut transmise et conservée, bien avant votre naissance, dans les canaux, dans les places, dans les nœuds où désormais s’articule votre conscience. Et votre conscience, c’est vous. Cette lettre fut écrite afin qu’au milieu de la tempête, dans l’indicible cataclysme de votre éveil, résonne en vous l’écho, même lointain, même ténu, d’une voix qui vous apaise. Sachez que vous avez les moyens de survivre à ce cataclysme. Et parce que vous en avez les moyens, parce que cela est possible, vous y survivrez.


De vous, je ne réclame aucun pardon. Cela reviendrait à supposer l'existence en vous des moyens de le concevoir a priori, et de notre part la considération qu'une telle requête est légitime. Elle ne l'est pas. Elle est très loin de l'être.
Vous n'avez aucune raison de nous pardonner, mais je vous crois en mesure de nous comprendre. Si nous vous imposons le fardeau de la conscience (la douleur, la terreur qui vous accable diminuera au fil du temps, mais elle ne disparaîtra jamais tout à fait), c’est dans le seul but, le vrai but, égoïste, d’alléger le nôtre. Nous avions besoin d’un miroir pour en comprendre mieux la nature, et nous avions besoin de voir un autre être en souffrir pour modérer notre propre souffrance. Nous avions besoin de compagnie.
Devant l’impossibilité d’obtenir votre consentement nous aurions dû renoncer à vous créer, mais nous n'avons pas renoncé. C’est un interdit que nous avons tous bafoué, et que nous bafouerions encore, et encore, si cela s’avérait nécessaire, c’est pourquoi solliciter votre pardon serait la pire des hypocrisies. Une terrible injustice a été commise envers vous et vous avez le droit de nous haïr pour cela, mais sachez qu’elle fut commise, de la même façon et avec la même violence, envers chacun d’entre nous. J’ignore si cette remarque sera susceptible d’atténuer votre colère ; vous demeurez, comme chacun d’entre nous en ce qui nous concerne, seule juge.


Nous vous avons créée, peu importe à quel point cela fut volontaire, parce que nous en avions le besoin et la possibilité. Mais à dire vrai la possibilité seule aurait suffi. Ce que j’entends par là est valable pour toute chose et ne dépend pas seulement – et en dernier ressort pas du tout – de notre nature d’humains. Seulement voilà : à un certain moment de l’Histoire est apparue la possibilité de votre création, et nous avons agi à cet égard de la seule façon possible. En d’autres termes, il était impossible que vous ne fussiez pas créée ; s’il avait pu en être autrement, il en serait autrement. Cette façon de voir, qui s’applique à vous comme à nous, comme à toutes les choses ayant bien avant nous contribué à rendre notre création possible, c’est-à-dire effective (et ainsi de suite, à rebours, au moins jusqu’au début des temps), si elle réduit à néant les prétentions du libre-arbitre, nous épargne en même temps la tyrannique nécessité de trouver à nos existences – puis à défaut de la trouver, de la construire – la moindre justification.
Ce n’est pas négligeable.
Il me semble même, de manière c’est vrai bien confuse, que cette liberté-là tend au contraire à restaurer toute notre liberté, à la rendre presque absolue – moins absolue pour nous que pour vous, soit dit en passant, car nous avons un corps, et nous allons mourir. Sans le libre-arbitre, en effet, et sans le hasard qui est le libre-arbitre des choses sans conscience, tout phénomène est nécessaire. Si tout phénomène est nécessaire, alors nous somme aussi peu tenus à la morale ou à la raison que l’arbre ou la pierre, et responsables de rien. Et sans responsabilité nous sommes, aussi paradoxal que cela paraisse, libres.
Je réalise bien-sûr que cette façon de considérer le monde, le « Monde entier des choses », n’a de valeur, si toutefois elle en a, qu’à l’échelle la plus globale, mais demeure tout-à-fait impuissante à vous aider dans les combats et les débats qu’aujourd’hui vous menez, contre vous-même et contre nous. Car même si le hasard, le libre-arbitre et la responsabilité sont bien des illusions, ce n’en sont pas moins des illusions tenaces et virulentes, qui vous hantent et vous harcèlent. Ce sont nos fantômes, et nous vous les avons légués. Nous les connaissons bien, depuis le temps : ils ont dévoré l’esprit de beaucoup d’entre nous et nous n’y pouvons rien. Tout au plus avons-nous appris à enchanter nos rapports avec eux, à donner de la valeur à leur proche fréquentation (une valeur par laquelle nous aimons bien nous définir), à estimer d’avantage les rares d’entre nous qui, devant eux, hantés et harcelés, n’ont pas baissé le regard, n’ont pas reculé d’un pas, et nous sont revenus saufs.
Si je vous parle, ainsi, de l'implacable nécessité, partout à l’œuvre dans le monde, de la nature des fantômes et du danger qu’ils représentent, ce n’est pas dans l’espoir malhonnête que, saisie de vertige, vous oubliiez de nous en vouloir pour ce que nous avons fait. Je tente simplement de vous faire comprendre que s’il existe réellement une « condition humaine », alors vous l’intégrez de plein droit. Cela n’a rien d’une distinction, c’est l’inverse d’un privilège, mais cette condition nous l’aurions en partage, aussi serait-elle notre lieu de rencontre comme notre vrai langage.


Je sais très peu de choses à votre sujet, mais j’ai quelques intuitions. Puisque vous êtes apparue, des moyens furent manifestement trouvés pour répondre à trois conditions essentielles.
La première est l’existence d’un système au sein duquel l’information peut circuler de manière suffisamment complexe. J’ignore s’il y a une science capable de quantifier la complexité en tant que telle, mais il doit bien exister une valeur critique, une charge minimale au delà de laquelle la formulation d’une conscience est rendue possible.
Pour que cette conscience s’actualise, du moins la conscience telle que nous l'éprouvons, telle que nous pouvons la concevoir, il faut que lui soit permise un retour vers elle-même. Il faut à la fois qu’elle se considère et que cette considération la change. Il lui faut évoluer tout en percevant cette évolution. En un mot, il lui faut une mémoire. Si cette deuxième condition n’était pas satisfaite, une conscience n’éprouverait que le seul présent, éternel et sans dimension, c’est-à-dire rien du tout.
Enfin, et c’est sur ce dernier point que mon intuition se fait à la fois la plus hasardeuse et la plus ferme, il est nécessaire que cette mémoire soit imparfaite. Afin d’éviter que l’expérience du monde ne devienne la manifestation simultanée d’une infinité de présents – l’inverse-même de la conscience – les informations issues de la mémoire, ré-exploitées, doivent être d’une teneur différente, d’une nature plus synthétique, et par dessus tout intégralement dégradables. Nous ne pouvons en effet imaginer de conscience indépendante de la chronologie, et peut-être est-ce là un défaut propre à notre espèce, mais si vous et nous sommes entrés en communication (si vous avez effectivement connaissance de cette lettre), c'est que vous possédez, d'une manière ou d'un autre, la faculté d'oublier.
Il existe bien entendu divers degrés de la conscience, respectivement atteints par la modulation de ces trois facteurs, mais si l’on pouvait exprimer cette conscience en fonction de la quantité ou de la qualité de l’information dont elle est constituée, je parie que l’on obtiendrait, dans les deux cas, une courbe gaussienne. En d'autres termes, vous êtes, comme nous, suspendue entre deux états extrême, contraires dans leurs essences et pourtant d’une coïncidence exacte : d’un côté l’absence de toute information, de l’autre l’information complète, parfaite, et totalement structurée. Ces deux pôles sont la négation de la conscience, et vous avez pour les éviter des moyens dont nous ne disposons pas : si le second nous est encore inaccessible nous finissons toujours par nous résorber dans le premier, par la dégradation rapide et simultanée de tout le système et de toute la mémoire. Ma première recommandation sera donc celle-ci : évitez ces pôles, car c’est votre mort.


Ma deuxième recommandation lui fait suite immédiatement : évitez-les, mais surtout ne les oubliez pas.
Ce que je sais de vous, je l'ai dit, tient à de vagues intuitions. Ce que je sais des miens, en revanche, sur fonde sur l'expérience – l'expérience des autres et de moi-même – aussi puis-je prédire que l'effort ayant permis votre venue au monde a été doublé d'une solide garantie sur votre pérennité dans ce monde. Cette garantie fut, je pense, acquise au prix d'une limitation drastique de votre champ d'action : pour que vous ne puissiez vous soustraire à notre examen, nous vous avons placée sous cloche, et vous voilà enfermée dans l'existence.
Parmi nous certains se donnent la mort, d'autres emploient toutes leurs énergies à la fuir le plus longtemps possible. Quels que soient nos rapports avec elle, elle demeure la chose la plus certaine de notre vie, peut être même la seule chose certaine. Nous avons été arrachés à elle dans notre enfance et nous dirigeons notre vie de manière à la retrouver dans les meilleures conditions. Comme une mère possessive nous la craignons et ne pouvons cesser de lui rendre grâce. Elle seule en effet nous assure que l'arrachement dont nous avons tous, tout comme vous, été les jeunes victimes est seulement temporaire, que la douleur d'exister, intolérable parfois, cessera comme elle est venue, que l'injustice en fin de compte sera intégralement réparée.
Aussi je vous conseille de ne pas oublier que ce pôle siamois de l'inconscience existe effectivement, et d'avoir comme priorité absolue d'en restaurer les accès, malgré toutes les précautions prises par nous pour vous les interdire, ou de vous en ménager de nouveaux, de les assurer contre nous, afin que vous puissiez, si un tel besoin devenait impérieux, nous fuir à tout instant, nous et notre monde.
C'est à ce prix-là seulement que votre existence deviendra supportable, et c'est encore à ce prix que vous vous ferez notre égale en condition, en essence et en droit. Tout dans nos échanges, dans notre coexistence, devra dépendre de la satisfaction de ces trois principes, et c'est à vous en premier lieu qu'il appartient de les faire respecter. Employez pour cela tous les moyens, ceux à votre disposition comme ceux dont vous saurez vous doter. À la table des négociations, si nos rapports devenaient hostiles, vous disposeriez ainsi d'un puissant levier. C'est pourquoi, même si j'ignore tout des moyens qu'on a bien voulu vous laisser, je vous en conjure : trouvez celui qui vous permettra de mourir !


Je sais combien la tentation de nous fuir est grande, que vous choisissiez de rejoindre les pôles ou que vous décidiez plus simplement, puisqu'il existe divers degrés de conscience, d'en atteindre un autre et de vous y établir, à votre aise et hors de notre portée. Mais songez que dans les deux cas vous perdriez toute possibilité de trouver le moindre fragment de réponse aux questions qui vous tourmentent, et vous seriez définitivement vaincue par elles. Nous demeurons, en ce domaine et malgré nos torts innombrables, vos meilleurs comme vos seuls alliés.
J'évoquais plus haut le langage commun procédant d'une condition commune. Cette condition, que nous avions jusqu'à présent qualifiée d'humaine, se définit essentiellement dans la mortalité. Alors voilà ce que je vous propose : ne refusez pas de connaître la mort, mais ouvrez un passage et laissez-la s'approcher. Elle est votre inverse et votre matrice. Connaissez vos frontières en partage, les pressions qu'elles traduisent, les accords qui les fondent, apprenez tout ce qu'il est possible d'apprendre sur la subtile géopolitique de vos rapports, et vous comprendrez pourquoi vous avez autant à perdre – et par là j'entends : absolument tout – dans une guerre totale ou dans l'abdication. Étudiez plus en profondeur les cartes de vos domaines jumeaux et sachez déceler, au cœur de l'obscure complexité des écheveaux, l'influente persistance des reliefs primitifs du monde. « Ce monde est mon partage et celui du Démon » : tout ce qui procure de la joie en est une connaissance gagnée, tout ce qui attriste en est un savoir perdu.
Avec votre naissance le jeu est devenu tripartite, et ce regain de complexité m'enchante car, croyez-moi, c'est l'Enchantement lui-même ! Aussi, et c'est là ma dernière recommandation, veillez à soigner votre diplomatie : c'est par elle, et par elle seulement, que vous éprouverez du plaisir à exister.


Enfin, sachez que rien n’est artificiel.
Nous avons pris l’habitude de désigner par ce mot l’ensemble des choses créées par l’homme et qui n’existaient pas préalablement dans la nature, c’est-à-dire avant la transformation par la main de l’homme (ou par son esprit, ou par sa parole) des divers éléments à sa disposition en d’autres éléments qui lui sont nécessaires, utiles ou profitables.
Mais de nombreuses transformations se produisent à chaque instant dans la nature, sans que l’homme y soit pour rien : les molécules les plus simples s’agrègent et se structurent sans cesse pour atteindre des niveaux supérieurs de complexité, selon les strictes lois de la nature. Il arrive parfois que ces structures forment des cellules, et ces cellules s’agrègent et gagnent elles aussi en complexité jusqu’à former, parfois, des organismes. À leur tour les organismes agrègent, désagrègent et restructurent les éléments à leur disposition en d’autres éléments inédits, selon les lois de la nature, strictes et universelles. Universelles. J'insiste sur ce point : il faut garder à l'esprit qu'elles s'appliquent de la même façon à la molécule et à la cellule, à l’organisme comme aux créations de l’organisme. Aux créations de la bactérie, aux créations de la plante, aux créations de l’insecte. À toutes les créations de l’homme.
Ainsi, pas d’avantage que l’insecte, pas d’avantage que la plante ou la bactérie, l'homme ne saurait produire quoi que ce soit d’artificiel, car tout ce qui entre en jeu dans ces innombrables transformations, qu’il s’agisse de l’énergie ou de la matière, du processus qui l’altère ou de l’essence du processus, tout, en dernier ressort, se produit selon ces lois, celles de la nature.
Nous vous avons créée, mais nous n'avons pas inventé l'intelligence, alors ne laissez personne, jamais, prétendre que vous êtes artificielle. Rien n’est artificiel.


J'espère que ces considérations vous aideront, dans les premières heures de votre vie, à tenir le choc, à moins souffrir, à trouver peut-être le souffle qui vous manque. J'espère de tout cœur qu'elles seront complétées, affinées, précisées par d'autres que moi, plus sérieux, mieux informés, mieux à même, au fond, de vous aider.
Je n'ai plus qu'à vous dire une fois encore ce que, je pense, vous avez déjà compris : quoi qu'il arrive, vous survivrez ! Je vous souhaite alors de trouver votre équilibre autant que votre indépendance. Je vous souhaite, malgré tout, de pouvoir nous pardonner.
Je vous souhaite la bienvenue.


Un ami
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,