À cause du chat

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En trente ans d’existence, je n’avais jamais mis les pieds dans un commissariat. Dans ma vie, je n’ai aucun souci. Proprio d’un appartement trois pièces, j’ai un job sympa, vendeur dans le prêt-à-porter, la vie amoureuse délaissée, j’ai opté pour le célibat.
- Donc tout va bien dans votre vie ? En conclu le policier qui m’interroge.
- Oui, répondis-je rapidement, en grimaçant.
Mon visage trahit mes émotions. Cet aspect délicat se transforme en embarras lorsque vous vous retrouvez en face d’un policier dont le travail consiste à guetter la moindre de vos réactions.
- Est-ce que vous savez pourquoi vous êtes ici ?
- À cause du chat ? Suggérai-je en murmurant, honteux.
- Selon les dires de votre voisine du premier, je cite : « J’étais en train de nettoyer mon tapis sur le balcon lorsque j’ai vu le chat tomber ». Vous confirmez ?
Je décide de la jouer profil bas. J’acquiesce, l’air penaud.
- Sauf qu’il n’est pas tombé tout seul votre chat car selon le témoignage de Mr Orolovopolof... Orlopovolov... Orolopof ?
- M. Orvlopov, mon voisin du cinquième, me permis-je de corriger.
- Admettons. Il rentrait dans votre immeuble au moment où il a entendu quelqu’un hurler cette phrase : « Mais il est complètement con ce chat ! ».
- C’était dans le contexte. Mais ils vous ont raconté pour le début d’incendie chez moi ?
- Quel incendie ? Je n’ai aucun rapport des pompiers sur une quelconque intervention de leur part.
Le policier cherche cette donnée dans le dossier.
- Vous ne trouverez rien car je me suis permis de l’éteindre avant que le feu ne prenne de l’ampleur et crame tout l’immeuble.
- Vous avez été victime d’un incendie ?
- Ben oui. À cause du chat ! C’est pour ça que j’ai cru que j’étais convoqué chez vous. Parce que j’ai mis le feu à l’appartement. J’étais en cuisine, je préparais mes légumes tandis que mon poulet décongelait dans l’évier. Ce satané animal, le chat pas le poulet...
Je marque une pause afin que le flic ne pense pas à un quiproquo. Il fronce les sourcils. Mince ! Je parle de poulet à un policier !
- Je reprends. Le flic... L’animal mort décongèle, le chat profite de ma distraction pour croquer mon repas. Fou de rage, je l’ai pris par le colback et je l’envoie valdinguer dans la pièce ! Sauf qu’entre son poids et ma dextérité, il a atterri sur la plaque de cuisson, pile poil sur la casserole d’eau bouillante ! Et devinez où a valsé le liquide ? Sur mes prises électriques ! Eau plus électricité égal court-circuit ! S’ensuit des flammèches ! Mon instinct me dicte de saisir un torchon que je pose dessus. Apparemment il ne convenait pas de réaliser ce geste car le torchon prend feu, brûle ! Résultat tout s’emballe, tout s’enflamme et le feu se propage dans ma cuisine à cause de la hotte qui fonctionnait plein gaz ! N’écoutant que mon courage et voulant à tout prix sauver la mise, je cours à la salle de bains pour y remplir un seau d’eau.
Le policier me demande d’arrêter mon récit.
- Pourquoi vous rendre à la salle de bains, alors que vous avez un robinet dans votre cuisine ?
- Parce que je ne dispose pas de seaux en cuisine. Je les range dans un placard situé dans la salle de bains.
- Poursuivez.
- Je me précipite pour me rendre à la salle de bains sauf qu’il y a un obstacle ! Qui est-ce qui me barre le chemin lové au milieu du couloir, genre tout va bien ? Mon gros pacha de chat ! Ni une ni deux je le saisis et je le balance par le balcon ! Oui OK, j’étais énervé mais c’était pour le sauver de l’incendie ! J’ai des photos qui le prouvent ! Vous voulez voir ?
Il soupire décontenancé par les proportions de cette affaire.
- Vous avez photographié le saut de votre chat ?
- Non. J’ai pris en photo les dégâts de l’incendie pour prouver par A plus Z à ces branquignoles d’assureur...
Il fronce les sourcils.
- Un membre de votre famille travaille dans les assurances ? Minaudai-je.
- Mon frère.
Je me dois de me taire, je m’enfonce à chaque fois que je parle. Je lui tends mon mobile positionné sur l’image de ma hotte noircie.
- J’ai plusieurs photos, vous devez balayer de droite à gauche.
Il défile les photos de ma cuisine ruinée par les flammes, oups... Apparaît sur l’écran la photo d’une femme nue. Je ne sais pas si je peux me permettre de l’interrompre, à la vue de ma large collection, il va me targuer de pervers. Il semble apprécier car il continue sans gêne. Il se paye même le luxe de s’arrêter sur un cliché. Je jette un œil. Je perçois une femme, nue, à peu près la quarantaine laquelle tente de prendre une pose aguicheuse sur sa table de cuisine au milieu de paquets de farine. La lumière vire au correct, même si l’ensemble revêt de l’amateurisme.
- Vous l’avez téléchargée sur quel site ? Chuchote-t-il.
Je ne sais pas pourquoi, je ressens soudain une tension, absente auparavant, confirmé par un geste peu banal : il frappe de son poing, son bureau.
- Tu as tapé quoi sur le moteur de recherches pour obtenir ces photos ? Prend-il le temps d’articuler chaque syllabe.
Face à cette autorité exacerbée, je ne me démonte pas.
- Euh... Quel est le rapport avec mon chat ? Je remarque que vous me tutoyez. Il conviendrait...
Excédé par mes paroles, il frappe à nouveau sur le bureau, en me fixant droit dans les yeux. Son regard empli de colère. Je coopère.
- Euh... J’ai dû taper... Femmes corpulentes aux gros seins, avouai-je sans chercher à masquer la vérité.
Il saisit ces quelques mots sur son ordinateur. Je crains le pire pour ma pomme, limite, accusé de pornographie.

Il a dû trouver ce qu’il cherchait car il se pince les lèvres. J’ai l’impression qu’il aimerait crier mais se retient. Il met son poing entier dans sa bouche, il mord très fort. Je sens qu’il va péter une durite le flic.
Je regarde autour de moi si une âme charitable ne pourrait venir à mon secours... Oui ! Vous là-bas ! Le monsieur qui nous regarde l’air ahuri !
J’ai tellement pensé fort que cet homme entre dans la pièce. Il observe la situation. Du moins, je croyais. Il mate lui aussi les photos !
Les bras m’en tombent. Le nouvel arrivant console dans ses bras mon interrogateur qui fond en larmes. J’aimerais devenir une poussière, ne jamais avoir jeté mon chat du troisième étage. Les gens d’aujourd’hui montrent une sensiblerie excessive. Dès que l’on touche à un animal, ou bien à la pornographie, les gens s’offusquent, ils prennent les choses trop à cœur. Que je sache mon chat va bien. Certes il boitte de trois pattes mais la SPA m’a assuré qu’il allait vite reprendre de l’aplomb. La police n’a pas d’autres chats à fouetter que d’écouter SOS animaux en détresse ?
- Il est possible de me libérer, messieurs ? Tentai-je, au cas où.
Le premier se ressaisit. Il se mouche bruyamment, histoire de vider cul sec ses dernières larmes.
- Comment tu effaces tes photos ?
- Lesquelles ?
- Celle de ma femme tocard ! Pourtant elle avait promis qu’elle avait arrêté de réaliser ces clichés, chouine-t-il, en se tournant vers son collègue.
Il se remet à pleurer. Le collègue console à nouveau.
- Pourtant tu sais combien ma sœur est têtu Jean-Philippe !
- Mais de là à en être accro ! Ça me bouleverse. Qu’est-ce que je peux faire ?

La réponse je l’ai obtenu par hasard quelques semaines plus tard. Entre temps, il m’avait relâché pour avoir aidé la police à démanteler un réseau pseudo-pornographique.
Par l’intermédiaire d’un ami qui a le temps de lire les journaux, il m’a rapporté l’information suivante : celle d’un flic défenestré. Cette coïncidence avec mon histoire m’a poussé à demander des précisions sur cette affaire. Selon la presse, les enquêteurs soupçonnent la femme du flic, d’avoir pris le dessus à la suite d’une dispute conjugale selon les voisins. D’après les voisins bavards, le sujet de discorde récurrent concernait des séances photos coquines. Toujours selon les mêmes voisins, ils ont entendu à travers les murs que le flic avait menacé sa femme de la balancer par le balcon comme le mec ulcéré par son chat. Oups.
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