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Claire Gondor

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
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Comme d’habitude, un poireau a voulu se faire la malle. Je l’ai rattrapé de justesse au moment où il allait glisser de mon panier et s’échouer sur le bitume. Avec le cagnard, l’effort m’a coûté et j’ai dû m’asseoir sur un banc pour récupérer mon souffle. Une vieille chose poussive, voilà ce que je suis devenue.

J’avais bien choisi mon emplacement, face à la fontaine et ses jets tonitruants, calée à l’ombre des tilleuls qui berçaient leur feuillage sous le ciel immaculé. Un vent d’ailleurs, venu de nulle part, s’est levé, comme pour me faire oublier ma fatigue soudaine, un petit souffle d’en haut. J’ai laissé le frais gagner mes épaules et j’ai tenté de me remémorer la recette de la soupe.

C’était jour de brume dans mon cerveau, du brouillard par tonneaux dans mes neurones usés. Les idées s’effilochaient sitôt apparues, et pas moyen de leur courir après ; la soupe, oui, c’est cela, la soupe. Voyons, un poireau... dans mon panier, le voilà qui attend. Quoi d’autre ? De l’eau, mais oui, bien sûr, de l’eau, et du sel aussi, une poignée de gros sel qui vous crisse sous la dent comme un grain de framboise acide. Quoi d’autre encore ? Le soleil, ce maudit soleil à l’aplomb, ne m’a jamais réussi, et aujourd’hui pire que jamais, il cogne à ma raison et m’embrouille le souvenir. La soupe, oui, c’est cela, la soupe, à préparer d’avance.

Un petit caniche a trottiné vers moi pour m’enduire avec conviction les orteils de salive – répugnant – mais quel sans-gêne ! Mes bas de contention luisaient à présent d’une écume translucide. Ma canne brandie en sa direction l’a dissuadée une bonne fois pour toute de revenir se frotter à moi. Ce n’est qu’après coup que j’ai reconnu le précieux animal de compagnie de ma voisine, comment s’appelle-t-elle déjà ? Voilà que le brouillard recommence. Ne plus se souvenir de son nom, elle avec qui j’ai tant causé, sous la pluie ou l’éclaircie, au retour du marché, en chemin vers l’église... Ma voisine et ses permanentes tous les quinze jours, ma voisine et sa manucure parfaite. La soupe, oui, c’est cela, la soupe.
Ma voisine parvient à ma hauteur – son caniche l’avait bel et bien semée – et m’agite je ne sais quel papier sous le nez. Les montures dorées de ses lunettes brillent au soleil à la façon des auréoles des saintes sur les tableaux du Moyen-Age, et ses cheveux violets ont la docilité placide des vaches attroupées aux barrières, dans les paysages de mon enfance. Quel curieux mélange. J’acquiesce avec empressement – c’est encore ce que j’ai de mieux à faire pour me débarrasser d’elle, et rapidement ! Retrouver le fil de mes pensées. La soupe, oui, c’est cela, la soupe.

Il faudrait d’ailleurs que je songe à me remettre en route ; l’heure du coucher est encore loin, pas question de paresser au soleil alors que j’ai tant à faire à la maison. Et mon époux qui m’attend, certainement assoupi dans son fauteuil. Le pauvre, à quelle heure suis-je partie ? Et que devais-je faire à mon retour, déjà ? La soupe, oui, c’est cela, la soupe. Et puis passer à la bibliothèque auparavant, pour rendre mes romans de la semaine. La moisson fut décevante cette fois-ci : entre un livre tout jauni, à la page cinquante-huit fantôme, et une romance envahie de fautes d’orthographe comme mon jardin de liserons (de l’auto-édition, m’a dit mon fils, qu’est-ce que c’est encore que ça ?), j’ai fini par m’assoupir. Je me rattraperai tout à l’heure en choisissant mieux. Grâce à Dieu, j’y vois encore clair ; je peux m’évader un peu avant de sombrer dans le sommeil chétif des personnes de mon âge.

Courage courage, ô ma carcasse, il faut se déplier à présent et quitter l’ombre bienveillante des arbres. S’aider du plat de la main, canne bien stabilisée au sol, bander les muscles du bras, faire confiance à ses forces déclinantes, et nous y voilà, debout ou presque. Mon panier, ne pas oublier mon panier comme la semaine dernière. Tout ce trajet pour rien, rentrer chez soi et s’apercevoir que l’on a laissé son cabas au pied du banc, oh j’en aurais pleuré !

À petits pas prudents, en espérant que la station debout chasse les effilochades dans ma tête, je quitte mon banc et ma fontaine. Il me semble que le monde ne cesse de reculer au fur et à mesure des ans : ce trajet que j’effectuais en trois enjambées distraites l’année de mes quarante ans m’occupe désormais cinq bonnes minutes. Je suis entrée dans l’âge de l’escargot, j’ai regagné le monde parallèle où traîneurs et indolents rivalisent de lenteur. Un pied devant l’autre, j’avance avec précaution, ne me fiant pas plus aux pavés disjoints qu’aux bandes blanches des passages piétons. Ne croire qu’en son équilibre précaire.
Je franchis enfin la porte d’entrée. Elle se referme avec un bruit de piston. Mon panier pèse de plus en plus à mon coude.

Il me dit « Bonjour Madame », mais qu’est-ce qui lui prend, soudain ? Ça doit être de l’humour. Je ne me laisse pas déstabiliser et lui réponds : « Bonjour Raymond », comme à l’accoutumée.
Les habitudes, c’est bien tout ce qui subsiste quand le réel perd de son épaisseur. Alors je m’y accroche, aux bonjour, aux bonsoir, au thé du matin et à la soupe du dîner. La soupe, oui, la soupe, à préparer d’avance. Bonjour Raymond – ne pas déroger aux rituels.

Une exclamation surprise parvient à mes oreilles.

Il me semble que la brume gagne mes yeux à présent, ou sont-ce mes lunettes qui déforment ma vision ? Il faudrait que je pose mon panier. Mais où est passée la table ? Il a dû la déplacer, lui ou un autre, notre fils, peut-être ? Il est vrai que le résultat est plutôt encourageant, une impression d’espace et de modernité, tout à coup, rien qu’en décalant la table de la cuisine de quelques dizaines de centimètres. On en a des idées, de nos jours.

Mais que d’agitation chez moi soudain ! Ça passe et ça trotte, des voix, le téléphone, un brouhaha, que se passe-t-il ?
Surtout ne pas se laisser distraire et rester concentrée sur mon idée première. Mon panier. La soupe, oui c’est cela, la soupe. J’ai un poireau, voilà bien le principal. Son odeur piquante, ciboulette et oignon mêlés, me ramène au potager de mes premières années, m’emporte dans un tourbillon de carottes à arracher, d’asperges à peine sorties de terre et de bouquets d’ail à tresser sous le regard indulgent de ma mère, dans les odeurs de chiffon et de sel qui piquaient nos narines. J’étais vive alors, mais déjà le même rituel : la soupe, oui, c’est cela, la soupe du soir. Le poireau est ferme, presque lourd dans ma paume. Il est d’un vert profond, quasi surnaturel, et l’alignement vertical de ses fibres, depuis le frou-frou ligneux de sa base jusqu’à son extrémité effilochée, est comme ma peau : striée et creuse.
Je cherche ma cocotte, un couteau, ma planche à découper. Tout a disparu. Je m’affole. Pourquoi mon fils a-t-il tout emporté ? Et ma soupe, alors ? Il aurait pu me prévenir, au moins ! Sa vieille mère, il sait bien pourtant que j’ai besoin de repères. Comment préparerai-je ma soupe du soir si on me vole tous mes ustensiles ?

— Raymond !
Rien. Aucune réponse.
— Raymond, enfin, réponds !
Je hurle, furibarde, mon poireau à la main.
Ah, le voilà dans le couloir. Il marche bien vite pour un homme de son âge ; peut-être est-ce mon fils ? Je ne le reconnais pas.

— Mais Madame Vaillant, que faites-vous avec ce poireau dans notre coin cuisine ? Vous vous êtes encore perdue dans la médiathèque, c’est cela ?

Ma soupe, oui c’est cela, ma soupe.

PRIX

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Lola Mb · il y a
Tellement bien décrit
J'adore le style.

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Annelie · il y a
J'admire ! Suis loin d’être à ce niveau.
Mon texte est en compétition pour "bibliothèque pour tous". A bientôt au travers de nos écrits. Annelie.

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Gail · il y a
Émouvant
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Adaq · il y a
Les symptômes de la maladie d'Alzheimer et leurs fantômes . L' humour tendre pour faire avaler la pilule . Je vote hors délai .
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Françine Mistretta · il y a
Ce texte réveille en moi
certains souvenirs. Je vote pour l'histoire, pour l'humour avec lequel elle est
raconté.

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Evadailleurs · il y a
Une pointe d'humour et une bonne dose d'émotion dans le potage ... +1
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Verseau · il y a
je vous apporte mon vote ! bravo
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Miraje · il y a
Et j'ai repris un peu de potage...
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Fred Panassac · il y a
À la frontière entre mémoire et oubli... Très émouvant, d'un point de vue inhabituel, celui de l'intéressé(e). Je vous ai découverte dans cette finale en poèmes, je viens lire votre nouvelle et j'en suis ravie. Je vote dans la foulée, et si le cœur vous en dit venez découvrir ma nouvelle, Femme vue d'avion, qui vous accompagne dans cette finale été . S'il vous reste encore du temps après cela, mon TTC de la matinale en cavale, Petite fille oubliée, cherche encore quelques suffrages pour maintenir sa position favorable pour la qualification...
Je fais pour la première fois une campagne acharnée, car rien n'est acquis avant le 10 juin. Merci d'avance si vous pouvez venir me lire et éventuellement voter.

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