8H du matin

il y a
3 min
1
lecture
0
8h du matin, 20 septembre 2010, université Sorbonne Nouvelle 3, Paris.

Tu as réglé le réveil à 5h30 par peur de louper le bus qui te conduit à la gare. Les chats, à cette heure, sont surpris de te voir debout. Les jours commencent à jaunir, il fait un clair d’automne, mi figue, mi raisin ; La cérémonie du thé prend un peu de temps. Peu avant six heures, le sèche-cheveux s’emballe et rend l’âme. Cela veut dire que tu as la tête d’une pub « avant-après », la moitié du crâne au sec, le reste en friche humide. Pour le maquillage, il y a longtemps que tu as renoncé au mascara, eye-liner, crayon. Une touche de fond de teint, un nuage de poudre (ça fait cocotte quand même) un peu de rose sur les lèvres, c’est tout que tu supportes d’offrir au regard des autres.
Les autres d’ailleurs commencent à prendre forme dans le bus. La première sensation ce matin du 20 septembre, c’est la hantise. De ne pas trouver de place assise dans le bus. De ne pas trouver de ticket ou de monnaie. De voir le bus tanguer dans les virages et foncer sur Jean-Jacques Rousseau, planté au milieu du rond-point, Émile à la main.
La crainte aussi de louper le train, se tromper de ligne de métro gare du Nord, oublier de changer de quai gare de l’Est, ne pas trouver de place assise pour réviser l’emploi du temps que tu as reçu hier par mail.
Pendant ce trajet si long, une heure et demi, qui te mène des coteaux de Montmorency à la Sorbonne Nouvelle, tout est nouveau. Tu n’as jamais utilisé les transports en commun de façon quotidienne, c’est en voiture que tu bosses depuis 30 ans. Curieusement, le bus, le train, le métro, que tu empruntes pour tes virées à Paris, les restaurants, les Galeries Lafayette, les concerts, les déjeuners chez Mamie, les rendez-vous amoureux, voilà que ces gares, ces rames, ces couloirs te semblent pleins de surprises inquiétantes, hostiles même. Le faux silence du monde des wagons, tôt le matin, n’a aucune bienveillance. Enfilade d’oreilles branchées, têtes casquées, paires d’yeux rivés aux écrans, ce n’est pas vraiment le train des vacances, d’ailleurs, personne ne regarde le paysage de cette banlieue mal aimée.
Tu t’en défends, tu te sens observée, tu es en alerte. Faire absolument attention, quelqu’un va mettre une main dans ton sac, qui ? Ces deux mecs trop proches, trop grands, blousons larges, capuches sales, mauvais regard, ils vont te cracher au visage. Ces mecs te détestent, ils pourraient te bousculer, te crier dessus, te menacer, et pire si affinité.
Tu essaies de penser à autre chose, par exemple acheter des croquettes light pour les chats qui sont en surpoids. Rien n’y fait. D’un coup, c’est l’angoisse dans les intestins. Tu tortilles tes fesses, discrètement. Retourner à la fac, à ton âge ! A quoi ça ressemble un groupe d’étudiants en licence professionnelle ? Sans doute plus de filles que de garçons. Et les profs ? Coulants ou cassants ? Dans ton souvenir, tu es une élève indolente, apathique, paresseuse jusqu’à l’âge de 11 ans. Le lycée te fait sortir de la torpeur. Tu commences à bouger, à comprendre, à rire et faire rire. Mais tu n’es pas une bonne élève. Tu es dans la moyenne, une moyenne indulgente en 68. Là où les choses s’arrangent, c’est en français : dissertations, théâtre, philo, tu y occupes une place réjouissante. Mais quelle peur avec les chiffres, les équations, les isocèles, les pipettes et les Sciences Nat’ !
8H. Pour être sûre de trouver la salle de cours, sans être affolée par le nombre d’escaliers, de marches, de portes, de couloirs, tous identiques, tous peuplés de silhouettes semblables, tu as repéré les lieux la semaine précédente. Mais voilà, l’emploi du temps indique salle 445, niveau 4, aile B, et tu ne sais plus s’il faut prendre l’escalier de droite, celui du milieu, celui de gauche, pour arriver si possible à proximité de la 445, et encore mieux, pas trop loin des toilettes. Car le ventre désormais est en mouvement, il vit sa vie crescendo, il va ameuter les passagers du pont supérieur, on va l’entendre jusque dans la cabine de pilotage. Quelle horreur la machinerie des boyaux.
Échouage réussi devant la porte de cours. C’est l’heure de vérité. Tu commences à repérer les têtes, les bustes, les sons, ça chuchote. Beaucoup de beige, de vert, de jaune. Tu fais l’inventaire des serviettes, sacs à dos, cartables (ça existe encore ?). La masse compacte des étudiants se dissout peu à peu. Émergent deux, trois formes très distinctes, dont la posture et les accessoires, bijoux, cardigan en soie, écharpe de laine, vieux polo rouge délavé, renseignent parfaitement le statut social.
T’es pas la plus la moche mais il y a deux filles stylées, genre M.M (mince, musclée), détendues, souriantes, dont tu imagines aussitôt qu’elles seront premières de la classe, et que tu ne les intéresseras pas du tout. Les mecs se sont regroupés à l’écart, cinq têtes de 20 à 60 ans, le plus âgé semble sorti de sa maison de retraite. Le plus jeune ressemble à Kerviel, avant la prison, le plus sérieux à un notaire dans un roman de Mauriac. Tu commences à te détendre.
Un quatuor de profs de fac, reconnaissable à des signes distinctifs, costume-chemise blanche, ordinateurs portables, tailleur-escarpins, dossiers cartonnés, nous accueille sur le seuil et s’efface pour nous permettre de prendre place, à notre guise. 23 chaises s’écartent, se rapprochent, se taisent. Le quatuor sur l’estrade joue la partition : « Bienvenue chères étudiantes, chers étudiants, meilleurs vœux de réussite. Nous serons disponibles, exigeants, attentifs à chaque parcours. Toutefois, nous le savons d’expérience, certains nous quitteront avant la fin du trimestre. Et d’autres échoueront aux portes du diplôme ».
À ce moment précis, en reculant ta chaise, tu bascules en arrière, renversant ta voisine, sa table mal calée, tes affaires et les siennes s’éparpillent sur le carrelage de l’allée. C’est l’effarement pour certains, la franche hilarité pour les autres. « Nous disions avant la fin du trimestre, pas le premier jour, tout de même. Doit-on vous conduire à l’infirmerie ? ».

Tu le jures, tu ne remettras plus jamais les pieds à la fac.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,