35 bis

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« Toute littérature est assaut contre la frontière », Franz Kafka  [+]

Avant, le bureau de l'Ordre nous appelait.

Maintenant il nous envoie des méls automates, des notifications. Il n'y a pas même un ‘bien cordialement'. On n'en est plus là.

« Veuillez vous présenter le 21/09/16 à 9 heures, escalier T. »


J'aime marcher avant d'arriver, cela me recentre. Je fais exprès de descendre une station plus tôt, à Châtelet, où je débouche sur le boulevard Rivoli, ravi de sortir de cette taupinière pour humains que la ville m'oblige à prendre.

C'était une matinée moite et grise, cotonneuse, qui vous enveloppe sans égards de sa langueur citadine. Me frayant un passage parmi les piétons actifs, de ceux qui marchent d'un pas pressé pour respecter l'heure contractuelle de leur embauche, je traverse le boulevard pour rejoindre l'avenue Victoria, qui m'amène enfin vers un horizon un peu plus dégagé, la place du Châtelet.

Des deux côtés de la place, les deux théâtres jumeaux qui se font face m'ouvrent, comme les colonnes de Gibraltar, le détroit vers la mare nostrum de cette peuplade un peu tordue à laquelle j'appartiens, et qu'on appelle communément les gens de justice. L'île de la Cité, le fief des Parisii, où le temporel cohabite en bonne entente avec le spirituel depuis environ dix siècles.

J'enjambe la Seine. En passant devant la Conciergerie, une petite pensée, superstition d'écolier, pour Marie-Antoinette, la Bovary de Louis. Après le kiosquier, je bifurque tout de suite sur la droite, vers l'entrée du Palais de Justice, au numéro quatre, où je présente avec le plus de dignité et d'affectation possibles ma carte professionnelle aux gendarmes en faction, qui me laissent rentrer avec cette amertume toute policière de ne pouvoir me palper.

En montant les escaliers, je commence à échauffer discrètement ma voix, la seule arme de service que l'on m'autorise à faire entrer. Face aux portes vitrées de l'escalier d'honneur, je m'engouffre dans le petit couloir qui amène au Vestiaire, la ruche des avocats. Là, les robes noires s'enfilent et paraissent déjà se jauger ; les plaidoiries commencent dès la machine à café.

Je relève mon courrier, et croise une consoeur que je connais assez peu pour hésiter sur son nom. Je lui dis que j'ai un 35 bis.

Elle fait une moue désolée. Elle doit y aller. Elle est en retard.

Elle nous laisse sur place, ma serviette et moi. Le 35 bis a mauvaise réputation - les avocats d'aujourd'hui préfèrent les joint ventures et les divorces par consentement mutuel.

Le rabat de ma robe rapidement ajusté, je continue ma progression à travers le Palais, dédale de corridors, d'alcôves et d'appendices capitonnées. Il m'en reste à peu près les trois-quarts à traverser, et je ne suis pas en avance. Mes pas, réguliers mais pressés, résonnent sur le sol à damiers, et semblent répondre en rythme à l'adrénaline qui commence à infuser tout mon corps.

Après un dernier slalom entre des chariots et des coursiers aux bras chargés de dossiers, avoir avec expérience évité une bonne demi-douzaine de justiciables qui cherchaient apeurés leur salle d'audience, je rencontre enfin mon escalier T et en monte les marches avec intention.

Réussir son entrée. La justice ne connaît que les premières impressions. Pour la seconde, il faudra faire appel et je n'en suis pas encore là. Au son des marqueteries qui grincent, les deux gendarmes qui gardent le pallier et l'entrée du 35 bis se sont déjà levés, ravis sûrement de trouver un nouveau candidat à leur inspection. Se penchant sur l'étroite cage d'escalier, la vue en plongée de ma soutane noire, qui déborde sur la rampe, les a déjà faits rasseoir : je ferai de toute façon teinter l'alarme de leur portail de détection métallique, ne serait-ce que pour annoncer mon arrivée.

J'aborde l'étroit couloir qui sent la peur et le bois rancis. Au sol, des centaines de dossiers sont empilés pêle-mêle et forment une longue muraille de papiers, tapisserie de feuillets qui sont autant de morceaux de vie, en attente d'être recollés ou déchirés par le service public.

Je me présente devant une porte entrouverte, passe une tête dedans, dégaine mon sourire le plus conquérant : une bonne partie de ma permanence se joue là.

La greffière, qui mastique son chewing-gum devant son écran et une tasse ‘I love Majorca', me fait comprendre, par un froncement de sourcils que l'on devine coutumier et qui a définitivement strié son front, qu'elle n'est pas du matin et que mon irruption dans son bureau pourrait mal tourner. Le percolateur à café, qui débite dans le fond son eau fumante en un ressac sonore inquiétant, donne au croisement de nos regards un mauvais air de western spaghetti.

A cet instant, de l'inflexion de ma voix, de la tonalité de ma présentation dépend mon salut. Trop doux, je vais ramasser. Trop sûr de moi, ce serait pis.

La greffière a en effet un super-pouvoir judiciaire, non enseigné à la faculté et non retranscrit dans le Code : elle distribue les dossiers. Autant dire que pour l'avocat de permanence, elle se situe à la droite du père, tout de suite après dieu.

Parvenant à glisser à l'arrachée, dans nos amabilités d'usage, un souvenir lointain d'un week-end aux Baléares, la greffière, qui en revenait, dut me juger entre la catégorie ‘non hostile' et ‘presque sympathique' : je repars avec quatre dossiers, ce qui est plutôt décent.

J'arrive au plateau, devant la salle d'audience. Un banc central fait face à quatre box, répartis des deux côtés de la pièce. Une lumière jaunie, venant mourir sur le banc, rentre laborieusement par un vasistas encrassé. Dans un renfoncement, un jeune confrère se laisse déjà abuser par le conseil de la préfecture qui lui soutire tous ses moyens.

Les interprètes sont déjà là, les nouveaux au 35 bis sont endimanchés. J'ai déjà été abordé par l'un d'eux, portant borsalino de travers et costume défraîchi. Il me la fait à la napolitaine, version parrain, alors qu'il s'agit d'un serbe : ‘tu comprends, c'est le mariage de mon neveu, dans trois heures...'. Il me demande de faire passer son dossier en premier. Je lui oppose un refus net, frontal, le premier dans la série de micro-combats parasitaires à mener, avant même de pouvoir travailler. 

Je m'esquive et prends le box au fond à droite, le moins détestable, le moins tagué. Un poste informatique est même installé sur la petite table, à l'intérieur : c'est de l'apparat, de mémoire de permanencier, on ne l'a jamais vu marcher. Je m'installe, ouvre les dossiers, dégaine mes surligneurs.

Mes futurs clients vont arriver d'ici une quinzaine de minutes, j'en ai autant pour prendre connaissance des motifs de leur interpellation et de leur séjour en France.

Un avocat ne lit jamais exhaustivement un dossier, il n'en a pas le temps. Il survole le dossier comme le rapace au dessus de sa proie, à la recherche du moindre interstice, de la moindre brèche. Viser l'efficacité clinique, technique.

J'avais des certitudes concernant les étrangers. Elles ont toutes volé en éclats à ma première permanence. L'humain fracasse toujours le concept.

Pourtant, je continue de voter à droite.

Je vote à droite, mais je pratique à gauche. Un avocat ne doit pas avoir peur de la contradiction.

Mon premier client arrive, cintré de l'escorte. Il ne porte pas de menottes ; l'ordonnance du 2 novembre 1945 relative aux conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France a été dépénalisé et relève de la procédure civile. Son article 35 bis, qui pose les conditions légales de la rétention d'étrangers ‘dans des locaux ne relevant pas de l'administration pénitentiaire', vaut notre présence à tous ici. Je vérifie que les tribunaux français appliquent la loi à laquelle ils sont tenus, comme nous tous.

Je fais entrer mon client, qui est suivi par l'interprète en langue farsie.

Le regard est fuyant, comme égaré dans la trappe administrative dans laquelle cet homme, et sa famille sont pris. Les cerfa ont remplacé les sourires.

Il me raconte son histoire personnelle, je lui demande de me décrire les conditions de son arrestation. L'interprète ne traduit que partiellement, et je suis obligé de le recadrer.

Je sais déjà qu'il sera très difficile de faire sortir cet homme de rétention administrative, aujourd'hui. Mais il y a toujours un moyen, une exception à soulever, et nous tenterons.

Le deuxième homme entre. Lui arrive avec une liasse de papiers gondolés, écornés, qu'il plaque pieusement contre son thorax. Extraits de naissance, relevés de missions d'intérim, promesses d'embauche, attestations de la famille, quittances de loyer, photographies du petit dernier... il y aura des photocopies à faire, pour le tribunal et la partie adverse - la préfecture.

Nous sommes obligés de quémander au greffe la reprographie. Toutes les copies sont facturées, c'est entendu. Les cadeaux sont rares entre magistrats et avocats.

J'étudie les pièces que l'homme a mis précautionneusement entre mes mains, comme il me confierait sa vie. En soupesant, filtrant leur opportunité dans le schéma de défense, je balaye des yeux le box et rencontre les graffitis taillés au couteau, dans le ciment, sur le mur d'en face. La robe noire génère des fantasmes et des mots doux-acidulés ; notre ascendance, ou notre orientation sexuelle sont des thématiques recherchées.

‘Avocats FDP !'

Le troisième, et le quatrième homme suivent dans le box. Il n'y aura pas de femme lors de cette permanence, il y en a rarement. L'errance est-elle une valeur masculine ?

Les entretiens se terminent, les éléments de défense sont arrêtés. Dans l'attente que les dossiers soient appelés à l'audience, je vais saluer mes confrères, dans les box opposés, qui ont vécu la même matinée, aux côtés de la même misère humaine. Nous la débriefons ensemble, comme pour l'exorciser, entre empathie et détachement professionnels. Dans ces moments, la pudeur est voisine de l'orgueil.

Les gendarmes observent notre manège de ‘baveux' (c'est notre surnom en maison centrale), et parfois un café partagé officieusement, dans un couloir, pourra faire chuter certains préjugés que nous avons les uns sur les autres.

Les heures s'égrènent et s'enfilent comme des perles, dans une attente inutile, cruelle. L'impétrant apprendra à ses dépens le temps propre à la Justice : une torpeur, une lenteur qui s'étire, absurde, presque nonchalante, précédant une infime action. On sent toutes les pesanteurs de l'institution, ses anachronismes, et un sentiment diffus d'impuissance ne manque pas de vous étreindre.

Une porte qui s'ouvre, un regard en point d'interrogation de la greffière. ‘Est-ce que je suis prêt dans le dossier Y. ?'

‘Oui.'

C'est le deuxième grand shoot d'adrénaline de la journée.

Les gendarmes aussi étaient aux aguets, ils ont déjà fait se lever M. Y., que je suis dans la salle d'audience. Il s'agit en fait d'une salle technique, sans ouvertures, qui a été réaménagé.

J'indique à mon client de s'asseoir sur le banc de droite, le conseil de la préfecture et son représentant sont à gauche, la magistrate et sa greffière en face, surélevées. Il n'y a pas de public, trouver cette salle anonyme à la porte fermée, contre tous les principes de publicité de l'audience, relève du petit miracle. Le ministère public, lui aussi, a déserté. 

Les hostilités s'ouvrent. Ce type de combat se gagne rarement par K.O, mais aux points.

Les alinéas, les jurisprudences vont être tirés d'un bout à l'autre de la salle, pour couler l'adversaire et faire pencher la balance de la justice de son côté. Des pièces vont s'échanger, des interprétations être discutées. En fond sonore, dans un chuchotement continu, l'interprète traduit ce qu'il peut, à la volée.

Le tribunal examine la situation administrative de l'intéressé et se prononce.

Je ne ferai pas sortir celui-là, mais les deux suivants.

Le tribunal prononce sa dernière décision, par voie d'ordonnance, dans le dernier dossier.

Je ne saurais pas expliquer pourquoi la tension ne s'est pas dissipée, cette fois-là. J'avais peut être un pressentiment, ce n'était pas comme d'habitude.

En rangeant mon Code, mes notes épars, je sentais un regard fixe, lourd qui continuait de peser sur mon banc. En levant les yeux, je vis que toute la salle s'était comme arrêtée, bruissant d'une rumeur qui m'échappait.

La magistrate, la greffière, le conseil de la préfecture, l'interprète, les deux gendarmes me fixaient, puis échangeaient de courts acquiescements, dans une oscillation inquiétante.

C'est en voyant le cinquième dossier, de couleur verte, passer de mains en mains que je compris.


Nous sommes tous l'étranger de quelqu'un.

Et d'abord de soi.
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Caroline Darzacq · il y a
On ne se lasse pas de ce style unique 😉😘
Image de Jean-paul Rigaud
Jean-paul Rigaud · il y a
Bien joué, bien pensé!

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