Avent 2015 - Le merveilleux esprit de Noël - Chapitres 1 à 5

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Le merveilleux esprit de Noël est un conte de Noël publié à la façon d'un calendrier de l'Avent, chaque jour, du 1er au 25 décembre 2015.


1er décembre 2015

Assis à son bureau, Samuel traçait avec application des lettres sur une feuille blanche. Le L qui monte bien, le P qui descend, le T qui monte mais pas trop. C’était plus difficile que sur son cahier d’écriture, parce que là, il n’avait aucune ligne pour écrire bien droit.

Son livre de lecture était ouvert à la première page pour qu’il puisse regarder comment écrire les sons avec les modèles.

Quand il eut fini, il se relut avec attention, en mettant bien son doigt sous chaque mot, comme la maîtresse lui avait appris.

Satisfait, il prit la feuille et descendit l’escalier. Il allait entrer dans la cuisine quand il s’immobilisa. Pas le moment. Son père était rentré et le ton de la discussion parentale n’était pas comme d’habitude. Sa mère sanglotait – ça faisait déjà quelques semaines qu’elle était énervée, criant ou pleurant pour un rien, n’ayant jamais le temps de jouer et travaillant tout le temps. Mais là, son père était lui aussi bizarre.

Comme s’il se passait quelque chose de grave. Peut-être une nouvelle attaque comme celle de Paris.

Il recula et revint dans le salon. Il trouva son ardoise magique qui trainait près de l’escalier, et commença à dessiner machinalement.

Même avant l’attaque de Paris, quelque chose n’allait pas. Sa mère était changée. Les terroristes n’avaient rien arrangé, mais ce soir, un cap était passé, son père parlait d’une voix tremblotante, prête à trébucher sur le moindre mot.
C’était la première fois que Sam l’entendait parler ainsi.

« C’est sûr ?
- Ben je sais pas... Dis-moi ! Quand ton patron arrive et annonce qu’il va devoir enclencher cinq licenciements économiques, ça veut dire quoi ? Que personne n’est en danger ? Qu’on peut passer de belles fêtes de fin d’année ?
- Mais ne crie pas. J’y suis pour rien moi ! » Elle se remit à pleurer.
« Ben tu me demandes ! Je te dis ! Et tu sais bien que les données statistiques, c’est un poste très facilement externalisable... Et même s’ils le gardent, on est trois... c’est beaucoup trop !
- Mais tu as une famille ! Ils ne vont pas te virer alors que tu as un fils de six ans et un crédit sur le dos ?
- Et une femme qui travaille ! Christophe vient d’avoir un bébé et Mickaël est le seul à travailler, alors qu’il a une femme et deux enfants... De nous trois, le choix est vite fait, non ?"

Samuel n’avait pas envie de les écouter, il avait envie de leur montrer sa lettre parce qu’il avait envie qu’on s’occupe un peu de lui. En attendant qu’ils se calment un peu, il dessinait. Il aimait bien dessiner. Le plus souvent, il dessinait des joueurs de foot. Il s’attardait sur les détails, les yeux, les bouches, les coupes de cheveux. Il leur dessinait des maillots de toutes les formes, de toutes les couleurs avec des motifs de plus en plus complexes. Il espérait que le Père Noël pourrait lui apporter un maillot de l’équipe de France.

« Faut que je sorte prendre l’air. M’attends pas ! »

Il traversa le salon sans voir son fils, les yeux dans ses pensées. Samuel le regarda sortir avec un pincement au cœur. Il entendit la portière claquer et le moteur démarrer.

Sa mère arriva quelques minutes après, en s’essuyant les yeux et en reniflant bruyamment. Elle sursauta en découvrant son fils. Elle toussota et vint s’asseoir par terre près de lui. Elle murmura, d’une voix faible :

« Sam, il faut qu’on parle.
- Regarde, il faut que je te montre ma lettre.
- Plus tard mon chéri, c’est important ce que je dois te dire. Et après, on passera aux toilettes avant que tu te couches. »

Sam paniqua. Les larmes lui montèrent aux yeux.

«  Mais maman, j’ai pas mangé... »
«  Ah oui... c’est vrai... C’est presque prêt. J’allais faire cuire la viande quand... quand... ton père... hum... On va parler et après, tu vas manger. » Elle se releva et lui tendit la main.
« Papa ne mange pas avec nous ?
- Non... enfin... je sais pas... on va voir... Viens, je vais t’expliquer... »

Alors Sam suivit sa mère qui l’emmenait dans la cuisine, laissant par terre la feuille sur laquelle il avait écrit :

« Chére Père Noël je veu tinvité a mangé a la mézon le 25 décembre pour diné comme sa tu poura fére la féte toa ossi si ya des truk que téme pa di le moa. Bizou. Sam. »


2 décembre 2015

L’esprit vague et brouillé par l’alcool qui dansait dans sa tête, Yann entra d’un pas lourd alors qu’il pensait ne pas faire de bruit. Les verres de rhum n’avaient pas mis fin au cauchemar, il était toujours sur la sellette.

Il l’avait oublié pendant un instant, mais ça lui était revenu quand il était allongé sur le sol des toilettes après avoir trébuché devant l’urinoir. A deux heures du matin, à la fermeture, Medhi lui avait appelé un taxi alors qu’il comatait la tête sur le comptoir. Sortir l’avait un peu réveillé et il avait même pu parler un peu au chauffeur. Rien de plus que des banalités sur la vie, le terrorisme et l’écologie. Il avait tout de même eut le temps de dire tout le mal qu’il pensait de cette connerie de conférence où on débourse des milliards pour la vitrine.

Il s’affala sur le canapé et zappa un peu avant d’aller se coucher. Ce n’est pas en ayant une tête de déterré qu’il sauverait sa place. En se relevant, il marcha sur la lettre de son fils et la fit glisser sous le canapé.

Le lendemain, Samuel fouilla sa chambre, le salon et la cuisine à la recherche de sa lettre. Cela mit en retard tout le monde, ce qui énerva aussi bien sa mère que son père, en pleine gueule de bois.

« Sam, il va vraiment falloir que tu arrêtes de te promener et que tu viennes déjeuner !
- Mais je cherche ma lettre...
- Mais quelle lettre ??? Moi, j’ai un inspecteur du fisc qui m’attend ce matin et ils n’aiment pas attendre ces gens-là ! Tu te souviens de ce que je t’ai dit : papa et maman ont des moments pas faciles au travail et on a besoin que tu nous aides.
- Mais je dois retrouver ma lettre !!! » Il recommençait à pleurer, Rosy pensait à son contrôle et Yann se demandait s’il allait finir par vomir.
« Mais c’est quoi ta lettre ????
- Ma lettre pour le Père Noël ! »
Rosy sortit de ses gonds : « Quoi ?! Tu nous mets en retard pour une stupide liste de cadeaux ! Non, ça suffit ! Tu viens prendre ton petit déjeuner ou je te promets que je vais lui écrire moi, au Père Noël pour lui dire que tu n’as pas été assez sage pour en recevoir des cadeaux ! ».

Samuel vint manger en sanglotant, ce qui continua d’énerver ses parents. Quand il eut fini ses céréales, il monta s’habiller très vite pour pouvoir essayer de chercher encore un peu. Mais dès que sa mère le vit prêt, elle le fit monter dans la voiture et ils partirent. Sam finit par se dire qu’il pourrait peut-être la réécrire après l’école.

Depuis la rentrée, c’est chez sa tante Anna que Samuel passait ses mercredis après-midi. Avant, elle habitait loin avec Greg et maintenant qu’ils n’étaient plus amoureux, elle s’était rapprochée de sa famille. Quand Anna fit entrer Samuel, celui-ci n’en revint pas : son appartement était méconnaissable. Il y avait des décorations de Noël partout ! Des guirlandes, des petites maisons, des santons, des personnages lumineux qui devaient être magnifiques dans la nuit. Samuel passait d’une pièce à l’autre, découvrant à chaque fois de nouvelles choses encore plus belles. Il y en avait même dans les toilettes et la salle de bain !

Quand il revint devant Anna, son visage était rayonnant. Ils déjeunèrent au son des chants de Noël et l’après-midi, sa tante l’aida à confectionner un mobile de Noël.

« Si tu veux, tous les mercredis, on fera une décoration différente ! »

En plus d’être belle, elle adorait Noël. Il avait enfin trouvé un adulte qui se souciait un peu de lui. Samuel était follement amoureux de sa tante. Il lui confia son projet secret et la perte de sa lettre.

« Tu veux inviter le Père Noël à manger chez toi ? C’est trop mignon ! Comment tu as fait pour perdre ta lettre ?
- Mais c’est papa et maman ! Ils se sont disputés et j’ai perdu ma lettre ! Mais je sais pas si c’était dans le salon, dans la cuisine ou dans ma chambre. Je l’ai cherchée, mais je n’ai rien trouvé.
- Tu veux que je t’aide à la réécrire. »

En plus d’être son amoureuse, Samuel se dit que ce serait tellement mieux si Anna était sa maman.

3 décembre 2015

« Moi je te le dis, cette conférence sur le climat, c’est voué à l’échec ! Tu as vu tous les lobbys présents ? Le nucléaire, les voitures, le pétrole, et tutti quanti ! Mais le pire je crois c’est EDF et son nucléaire ! Ils paradent en nous faisant croire qu’ils n’émettent aucun gaz à effet de serre... Bon déjà, c’est pas vrai du tout ! Parce qu’il faut voir ce qu’ils polluent pour aller le chercher leur uranium chéri : creuser sous terre, le faire voyager sur des milliers de kilomètres, le préparer, et après le retraiter, le stocker !!! Non seulement, son bilan carbone indirect est bien plus que négatif, mais en plus sur le long terme, ça transforme la planète en vraie poudrière pour les générations à venir ! De toute façon, la vraie solution, c’est la philosophie « Négawatt » ! Tu connais ? »

Hubert n’attendit même pas la réponse de Yann et enchaîna. « C’est tellement simple ! Le watt le plus propre est celui qu’on ne produit pas, donc, qu’on ne consomme pas. On utilise beaucoup trop d’électricité ! En changeant simplement nos modes de vie et en étant moins flemmards, on pourrait réduire nos besoins en électricité et donc moins produire ! » Il fit un grand sourire entendu. « Et qui dit moins de production, dit moins de centrales nucléaires, moins de déchets, moins de contamination et de risques. »

Yann tourna légèrement la tête avant de lancer un coup d’œil rapide à l’horloge de la salle de pause et vit avec bonheur l’heure de la reprise arriver. Il fit semblant d’être embêté de couper court à cette propagande écologiste ringarde, culpabilisante et puérile et retourna à son bureau.

Déjà que traditionnellement, Hubert était aux abois, allant même jusqu’à écrire à la direction pour leur suggérer quelques mesures écologiques qui pourraient, selon lui et son monde utopique, leur faire gagner en efficacité et en rentabilité, mais avec la COP 21, il passait plus de temps à alpaguer les gens qu’à travailler au service réclamation. Et pourtant, se dit Yann, ce n’est pas vraiment le moment de se faire remarquer dans ce sens-là.

L’ambiance était aujourd’hui assez étrange : personne n’avait très bien compris si les cinq licenciements étaient déjà fixés. Selon le patron, il fallait attendre le début de la semaine suivante pour que les recommandés arrivent, c’était la procédure légale. Jusque-là, dans le doute pascalien, il valait mieux être droit dans ses bottes. Yann poursuivit donc sa journée comme prévu, enchaînant les tableaux récapitulatifs et dressant des synthèses aussi bien qu’il pouvait, avec dans la tête, la brume résiduelle de sa dernière nuit d’alcool.

Le soir, au lieu de rentrer directement, il fit un détour par le centre commercial non loin de son bureau. . Il devait prendre une commande pour sa sœur à la jardinerie. Il s’arrêta sur le parking et finit la mignonnette de rhum qui trainait dans sa voiture. La chaleur qui lui brûla la gorge le fit frissonner. Il entra dans le magasin, récupéra le paquet de sa sœur et se dirigea ensuite vers l’espace consacré à Noël, véritable attraction régionale. Il déambula parmi les décorations qu’Hubert aimait bien décrier – « tu imagines le nombre de maisons qu’on pourrait chauffer avec l’énergie qu’ils gâchent pour produire et vendre ces décorations !!! ». Lui s’en moquait. C’était joli, mais il n’éprouvait aucun frisson d’excitation à mettre trois boules de plastique, quatre bouts de ficelle colorée dans un arbre. Il avait surtout pitié de ces pauvres fous qui dépensaient autant pour ça. Il passa devant un espace consacré aux villages animés et vit que certains bâtiments se vendaient deux cent euros ! Les gens n’ont vraiment pas tous les mêmes priorités ! Il repensa à sa sœur Anna et à son côté « hystérique de Noël » : son appartement était devenu un musée à la gloire de cette fête commerciale. L’esprit de Noël ! Quelle belle connerie ! Samuel était revenu de chez elle avec l’envie de redécorer toute la maison ! Il voulait même acheter un vrai sapin ! Cinquante euros pour une plante qui allait durer moins d’un mois et mettre des aiguilles partout ! Non merci ! Dépité, il ressortit. Il reprit la voiture et se gara sur le parking de l’hypermarché pour racheter un peu d’alcool. Il fit un crochet par les toilettes.

Il fut surpris de voir un homme en habit rouge qui arriva en même temps que lui.

Ils s’installèrent chacun devant un urinoir. D’habitude muet dans ce genre de situation, Yann, la langue déliée par l’alcool, lança subitement :
« Alors même le Père Noël a besoin de faire la vidange ?
- Hum. »
Il n’avait pas l’air très loquace. Yann continua :
« Au fait, c’est bien payé ce boulot ?
- Oarf » marmonna-t-il en dodelinant. Le bruit des deux jets d’urine combla un silence.
« Remarquez, je vais peut-être être bientôt au chômage, je pourrais songer à vous imiter pour l’année prochaine ! »
Le Père Noël finit et se rhabilla. Il partit se laver les mains. Yann l’imita.
« C’est Carrefour qui vous engage ou c’est tout le centre commercial ? »
L’homme en rouge le regarda dans la glace et haussa les épaules, d’un air peu convaincu. Yann ne comprenait pas très bien ces réponses. Si ça le faisait chier, il n’avait qu’à le dire...
« L’avantage, c’est qu’on ne vous emmerde pas avec les diplômes, hein ? Ou alors vous êtes peut-être comédien ? »
L’homme finit de se laver les mains et les passa dans l’appareil de séchage. Au bruit, l’ange qui passa était à bord de la fusée Ariane 5. Yann fit de même.
Quand les réacteurs se turent, Yann conclut :
« Bon, c’est sûr qu’au niveau carrure, avec mon mètre soixante-dix et ma taille trente-huit, je ne suis pas le candidat idéal... »

Ils se dirigèrent en même temps vers la porte, le Père Noël se tourna alors vers Yann et ouvrit enfin la bouche :
« Ne soyez pas si défaitiste. Vous n’avez pas encore perdu votre emploi et si jamais vous le perdez, en vous donnant du mal, je suis sûr que vous en retrouverez. »

Il passa devant Yann qui resta quelques secondes interloqué. Une fois dans le couloir, il s’arrêta pour refaire le lacet de sa botte. Yann le dépassa avant de croiser une pancarte annonçant la venue exceptionnelle du Père Noël à partir du 20 décembre prochain. Intrigué, Yann se retourna. Le couloir était vide.



4 décembre 2015

« Oui, je vous le dis ! Il faut redonner tout son sens à la devise de notre beau pays !

Liberté, car personne ne peut nous entraver, nous annihiler ! L’obscurantisme ne pourra jamais prendre le pas sur nos choix : nous pouvons aller écouter de la musique, aller aux terrasses, boire du vin et nous promener main dans la main dans les rues notre belle France. C’est notre droit premier, c’est notre identité ! Nous sommes debout, nous sommes libres !

Egalité, car les riches patrons du CAC 40 et de l’élite ne peuvent pas continuer à s’enrichir sur le dos des classes moyennes et pauvres. Car les femmes ne sont pas et ne seront jamais inférieures à l’homme. Il n’y a pas de hiérarchie. Nous sommes tous égaux !

Fraternité. Oui, Fraternité ! C’est ce mot qui conclut notre devise, C’est celui sur lequel tout commence ! C’est le plus important, celui qui nous permettra de traverser ces périodes troubles ensemble, et celui qui fait de notre pays une grande nation. La France doit porter ce principe que nous avons gravé sur les frontons de nos mairies et doit donner l’exemple : chaque individu, chaque habitant de notre planète doit pouvoir compter sur la France pour l’accueillir, en cas de persécution ou de danger pour sa vie. Oui, nous avons peur ; Oui, nous avons été meurtris par des attaques en notre sein, mais cela ne doit pas nous empêcher d’ouvrir grand nos bras : migrants de Syrie ou d’ailleurs, réfugiés climatiques, laissez-moi citer les paroles d’un grand homme, peut-être un des meilleur : « je ne te promets pas le grand soir, mais juste à manger et à boire ». Je ne suis qu’une citoyenne parmi d’autres, mais je vous invite chez nous. Tout n’y est pas forcément rose, mais on se serrera pour vous faire de la place, nous vous accueillerons et nous vous aiderons, aussi nombreux que vous êtes. »

Anna pilla sur le côté de la route. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Comment Marine peut-elle dire ça ? On croirait un discours de Besancenot ! Mais qu’est-ce qui lui arrive ?! » Parler à voix haute l’aidait à encaisser la nouvelle.

Le journaliste annonçait la panique dans les rangs du Front National. Jean-Marie Le Pen avait déjà réagi en suggérant de réunir un bureau politique pour retirer à sa fille la présidence du parti dont elle trahissait l’esprit et la lettre. Certains responsables d’extrême-gauche préconisaient la méfiance. Mais en ce vendredi matin, c’était l’information qui supplantait toutes les autres.
Ce tremblement de terre politique changeait une nouvelle fois une donne que tout le monde avait fini par accepter : Les uns attendaient ce dimanche avec impatience, les autres avec anxiété et frustration, mais aucun ne remettait plus en cause une possible victoire dans plusieurs régions. Pour Anna, ça avait été déjà une première victoire. Mais ça ? Pourquoi ? Mais pourquoi ?!

Elle reprit la route et accéléra : elle devait se dépêcher d’arriver au travail pour vérifier ça. Si c’était vrai, pour qui allait-elle voter dimanche ? Certes, Philippe Loiseau n’était pas Marine Le Pen, mais un tel revirement à la tête du parti ne pouvait pas être sans conséquence...

Elle croyait pourtant tellement en elle ! Avec 40 % d’intentions de vote, la région Nord lui ouvrait les bras. Soudain, Anna songea à 2017 et à cet espoir qui allait s’éteindre... Si elle changeait, qui serait là pour remplacer ces branquignoles de l’UMPS ? Sous le coup de l’émotion, elle commença à pleurer.

En arrivant au cabinet médical, elle alluma l’ordinateur et mit en route la cafetière.

Dans un quart d’heure, les appels allaient fuser, mais pour le moment, ce n’étaient que de petites lumières rouges sur son standard. Elle ouvrit son navigateur, lança une recherche et cliqua sur la première vidéo qu’elle trouva. Mais au lieu de voir Marine Le Pen, elle découvrit Sarkozy qui faisait un spectacle de claquettes sur fond de musiques de Noël. Elle ne comprenait plus rien. Elle sursauta lorsque le téléphone se mit à jouer « Vive le vent » au moment où le Père Noël ouvrit en grand la porte de la salle d’attente en se plaignant de mycoses au pied. Sept lutins surgirent de nulle part en chantant :

« Et le vieux monsieur,
Descend vers le village,
C’est l’heure où tout est sage et l’ombre danse au coin du feu. »

Ils chantaient tous les sept d’une seule et même voix. Mais cette voix... Cette voix ? Elle connaissait cette voix.

Le Père Noël avait retiré sa botte et lui montrait son pied droit d’où surgissaient d’imposants champignons rouge et blanc, semblables à ceux de l’étoile mystérieuse de Tintin. Soudain, elle reconnut la voix.

Elle ouvrit les yeux.

Henri Dès continuait de chanter : « Boule de neige et jour de l’an et bonne année grand-mère ! » Il était six heures quarante-huit et son réveil venait de se mettre en route. Elle se jeta sur sa tablette et lança une recherche. Elle choisit le premier lien et fut rassurée lorsqu’elle vit sa candidate, sur scène, rappeler que la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde et que les migrants n’étaient que des pions avancés par l’Etat Islamique pour venir nous atteindre sur notre sol.

« Ouf ! » pensa-t-elle. « Elle est encore là, elle est encore elle, elle va pouvoir sauver la France de la déchéance et des terroristes. »

Anna se rallongea, repensant à la panique qu’elle avait éprouvée lors de son rêve.

Mais non, c’était bon. Marine tenait bon.

5 décembre 2015

Tante Anna avait été claire : Saint-Nicolas passait dimanche, il fallait donc que la lettre soit prête à partir ! Samuel préférait être en avance plutôt qu’en retard. Il avait découpé tous ses souhaits de cadeaux, les avait mis dans une enveloppe et faisait un dessin avec ses footballeurs préférés entourant le Père Noël.

Il finissait le maillot de Neymar quand la porte d’entrée claqua. Il sortit de sa chambre sur la pointe des pieds et regarda discrètement par-dessus la rambarde de l’escalier. Il vit son père qui se tenait dos à la porte, l’air inquiet. Il se retourna, l’entrouvrit et regarda comme il put dans l’entrebâillement.

« Ca va papa ? » Ce dernier sursauta et claqua la porte.
« Oui, ça va ! » répondit-il nerveusement. « T’as pas école toi ? »
- Papa, c’est samedi ! T’étais allé chercher du pain pour le petit déjeuner ? Tu m’as pris un pain au chocolat ? »
Il réfléchit.
« Euh... le petit déjeuner.... On est quel jour t’as dit ?
- Samedi, c’est le week-end. Tu te souviens, hier soir, on a joué au Dooble quand tu es rentré. Tu rigolais beaucoup et tu sentais bizarre.
- Hein ? Euh... ah oui. P’tet. Et il est quelle heure t’as dit ?
- Je sais pas papa. Je suis trop petit, je ne sais pas encore lire l’heure. Mon réveil est allumé alors je me suis levé et j’ai fini mon dessin pour le Père Noël. »
Yann sursauta de nouveau et le regarda inquiet.
« Le Père Noël est là ?
- euh... non papa. Le Père Noël n’est pas là. » Son regard pétilla. « Pourquoi, il doit venir ?
- Ah non... non... non non non non. Pas le Père Noël !
- Je peux te montrer mon dessin ?
- Plus tard Sam, plus tard... » Il avança en titubant et s’effondra sur le canapé.
« Papa ! » Le jeune garçon descendit l’escalier et rejoignit son père qui ronflait. Il eut un recul face à l’odeur d’alcool.

« Maman ! Papa est bizarre ! » Rosy se tourna, grogna avant de faire l’effort de se lever. Elle glissa sur des feuilles de compte étalées au sol et s’aperçut qu’elle avait dormi avec ses lunettes. Elle les retira... Tordues... « Merde. » Il était temps que ce contrôle fiscal cesse. Elle descendit dans le salon où elle trouva Yann affalé et puant. Il n’était pas encore viré qu’il adoptait déjà le style clochard.

« Viens Sam, on va petit-déjeuner. Papa est fatigué, on va le laisser un peu se reposer pour oublier ses soucis du travail. »

Ils passèrent dans la cuisine, Samuel s’assit et Rosy fit du café et du chocolat chaud. Elle le rejoignit sur la table encombrée, ils commencèrent à boire et à manger en silence.

« Maman ?
- Oui Sam ?
- Est-ce qu’on va mourir ? »

Rosy recracha son café. Malheureusement, elle rata le bol et répandit sur la table une gorgée de café chaud. « Merde ! Mon portable ! Les factures ! Non, non ! Putain ! » Elle souleva son téléphone, qui semblait intact et poussa le tas de feuilles en danger. Elle attrapa une éponge et commença à écoper.

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? On a déjà parlé des terroristes ! Ils sont là, mais ils ne peuvent pas frapper tout le monde en même temps ! On ne va pas mourir tout de suite, ne t’inquiètes pas. On habite dans une trop petite ville. Pourquoi tu me demandes ça ?
- Ben c’est Maxime qui dit ça.
- Et pourquoi ce petit merdeux dit ça ?
- Ben c’était dans 1jour1actu cette semaine. Y avait un article sur la cop 21 et la maîtresse nous a demandé de dire ce qu’on savait.
- Et lui, il sait qu’on va tous mourir ?
- Ben oui. Mais c’est pas lui qui a parlé d’abord. D’abord, y’a Robin qu’a dit que c’était une grande réunion sur la météo. Elise, elle a dit que c’était pas sur la météo, que c’était sur l’environnement, l’air, la mer et la terre. Après, Alexis a dit que les gens disaient qu’il faisait plus chaud sur Terre, Raphaël nous a parlé de son oncle qui vit sur une île et qui est en danger parce que l’eau va monter partout. Et c’est après que Maxime il a dit que de toute façon, son papa disait qu’on allait tous mourir alors qu’il ne fallait pas s’embêter. »

Samuel se tut, but une longue gorgée de chocolat et fixa sa mère. Cette dernière ne savait pas trop quoi répondre. Elle, ce qui la tracassait, c’était le contrôleur fiscal qu’elle avait vu mercredi, qui lui posait des questions sur la déclaration de 2014, qu’elle avait remplie au moment du décès de sa mère et qui comportait selon lui des erreurs. Elle le revoyait lundi pour lui remettre des documents manquants. Alors la COP 21...

« En tout cas, ce qui est sûr mon chéri, c’est que nous, on est loin de la mer, alors on ne risque pas d’être inondés ! Et ne t’inquiètes pas, tout ça ne va pas se passer tout de suite : je serai morte de vieillesse et toi aussi. »

Sam finit son bol. Il le reposa et demanda :
« Et mes enfants, ils seront morts de vieillesse aussi ? »

Le lien vers le chapitre 6 est dans les commentaires ci-dessous.
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