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1969 -1993 -2016

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Suzy-lou

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Septembre 1969

Après une nuit mouvementée, les sens aiguisés, Claire se réveille au bruit de pas furtifs.
Ce sont ceux de sa mère, Anne-Marie, qui en ouvrant la porte de la chambre, intime d’une voix à peine assourdie :
− Debout ma fille, c’est l’heure !
Nulle envie de se rendormir malgré la fatigue et le sommeil perturbé.
Donc, Claire obtempère à l’ordre donné, saute dans ses chaussons, déboule dans la cuisine où l’attend le chocolat fumant.
Elle n’ose pas dire que les effluves du petit déjeuner lui soulèvent le cœur. Sa mère, à la dérobée, la regarde s’asseoir à la table de Formica et devine aisément son dégoût.
− Il faut que tu manges, la journée sera longue, affirme-t-elle.
− Je n’ai pas faim, je suis barbouillée, répond Claire.
− J’ai préparé le comprimé anti nausée, il faut que tu l’avales en ayant quelque chose dans l’estomac, sinon tu vas être malade ! diagnostique Anne-Marie.
Claire obéit, contrariée.
Elle lui en veut d’évoquer ce mal des transports. Elle aurait voulu ne rien entendre. Elle est persuadée que le fait d’en parler déclenchera plus vite cette salive acide au creux de ses joues. Cette sécrétion annoncera les terribles vomissements qui tordent l’estomac, coupent les jambes et qui, une fois terminés, laissent dans la bouche ce goût infect.
Ne pas y penser, ne pas y penser ! Déglutir au plus vite ce cachet avec le chocolat calorique. Investir très rapidement la salle de bain puis revenir dans la chambre pour se préparer, pour diluer son malaise et laisser libre cours à son excitation.
Cette rentrée avait été repoussée d’un an en raison de la précocité de Claire dans sa scolarité. « Trop jeune et trop immature pour entrer en 6ème ! » avait décrété le maître d’école. On ne parlait pas de doublement, mais d’une seconde année. Claire tenait qu’on en souligne la nuance pour ne pas passer pour une mauvaise élève.
Toutefois, ce sursis imposé lui avait permis de ne pas quitter trop tôt sa grand-mère nourricière, Alma, pour retrouver une mère qu’elle connaissait à peine.
En effet, la carrière d’Anne-Marie les avait séparées six mois après la naissance de Claire qui fut confiée à son aïeule. Elles se sont retrouvées neuf ans plus tard à l’approche de cette nouvelle rentrée.
Claire repense à la gentille caresse de sa grand-mère sur sa joue et la voix douce qui lui souffle : « L’entrée en 6ème, tu sais, c’est un passage ! ».
Mais au fait, que se passe-t-il après ce tournant ?
Tout au long de la nuit qui vient de s’achever, Claire, du fond de son sommeil agité, a tenté d’imaginer la suite : l’autocar, pour parcourir les dix kilomètres qui la séparent de son collège, la nausée qui risque de la prendre à la gorge, le regard des autres – moqueurs, surpris, bienveillants ? -, les centaines de petits camarades inconnus, les plus grands qui bousculent, les professeurs, la classe, les classes... l’autocar, les élèves, les classes, les professeurs, l’autocar... Toutes ces pensées l’ont taraudée dans une ronde sans fin.
Oui, cette fois-ci, la petite fille de dix ans est bien à l’entrée du virage.
Consciencieusement, elle s’habille et boutonne haut la toute nouvelle blouse de vichy rose où sont marqués au point de croix, son nom, son prénom et sa classe.
VAUVENARGUES Claire 6ème 1B.
Sa mère en est l’ouvrière. Claire regrette que ce ne soit pas sa grand’mère qui les ait brodés. Aussi loin que la portent ses souvenirs d’enfance, elle se rappelle ses tabliers qu’elle lui confectionnait, différents d’une année sur l’autre. Il n’était nullement besoin d’y inscrire l’état civil de l’élève. Tout le monde connaissait tout le monde, à l’école, dans les rues du village, chez l’épicier ou à la Poste.
Dorénavant, Claire deviendra anonyme si elle enlève sa blouse.
Elle attrape le cartable luisant qu’elle a maintes fois ouvert la veille. Elle ne peut s’empêcher de l’inspecter à nouveau. Les livres et les cahiers soigneusement couverts d’un papier occultant assorti, sont en bonne place, sans doute en surnombre. Mais en méconnaissance de l’emploi du temps, il est prudent de ne se départir d’aucun. Elle est dispensée de l’ardoise, objet devenu puéril pour la jeune demoiselle de 6ème. Elle est désormais dotée d’un livre d’anglais dont il lui tarde d’expérimenter le vocabulaire.
La trousse. Ah la trousse ! Avec ce stylo-plume flambant neuf qui détrône le porte-plume, sa plume sergent-major et l’encrier, accessoires initiatiques de l’écriture, devenus désormais désuets. Claire se plaît à décapuchonner son nouvel outil, à vérifier le niveau de sa cartouche encore intacte. Elle repère son crayon à papier bien taillé, ses stylos de couleur, sa gomme tendre pas encore rognée, au rose et au bleu immaculés, son compas, sa règle, son rapporteur...
Sa mère la presse. Claire remballe le tout, fait claquer les fermoirs du cartable. Elle est prête. Elle relève sa manche d’un geste qui ne lui est pas encore habituel, découvrant le bracelet-montre que lui a offert sa grand-mère. Oui, elle est en avance.
Enfilant son manteau cachant sa blouse de collégienne, elle saisit le lourd cartable par sa poignée. « Claire va souffrir d’une scoliose », se désespère doctement sa mère. En esclave zélée de son travail, elle ne peut accompagner sa fille à l’arrêt d’autocar. Anne-Marie fait donc promettre à Claire de se faire aider, comme il en a été convenu, par la jeune voisine, une grande chargée de la chaperonner et qui doit l’attendre devant la maison.
Claire franchit la porte d’entrée. Elle ne pense plus à son estomac. Elle amorce le virage vers sa nouvelle vie.

Septembre 1993

Anne-Françoise est contente.
Elle va enfin porter son tout nouveau sac de classe que Claire, sa mère, a finalement bien voulu acheter.
Devant l’amoncellement des manuels acquis à la bourse aux livres, rutilants sous leur papier transparent, il fallait bien se rendre à l’évidence que le volume du petit cartable violet qu’Anne-Françoise trimballait depuis le CE2 n’était plus du tout adapté.
Malgré cet argument de taille, c’est le cas de le dire, l’assentiment de Claire n’était pas gagné. Mais Anne-Françoise a bien fini par convaincre sa mère. On se moquerait d’elle si elle venait au collège, munie du cartable noir, déformé et criblé de trous que son frère Loïc a usé lors de ses deux premières années dans ce même établissement. Quel casse-pied ce Loïc ! Non seulement, il ne prend pas soin de ses affaires mais en plus, quand elles ne lui sont plus d’aucune utilité, il a le culot de les refiler à sa sœur.
Anne-Françoise admire à son aise l’objet tant convoité. Il est beau, revêtu du logo d’une marque célèbre. Surtout, elle pourra le porter dans le dos comme ses copines. Elle a dû mal à comprendre comment sa maman, à son âge, pouvait soulever à bout de bras ce fardeau plein de livres et de cahiers. Les enfants en avaient des scolioses paraît-il. Scoliose, scoliose ? Anne-Françoise se promet d’en regarder la définition dans le dictionnaire tout neuf, cadeau symbolique pour cette nouvelle rentrée. Plus tard, elle verra ça. Plus tard. A l’occasion.
Après le contenant, elle fait un rapide inventaire du contenu. Les livres bien sûr, les classeurs, les feuillets, les copies vierges, grands carreaux, petits carreaux, la précieuse calculette, les trousses. Une pour les crayons de couleur, une pour les stylos plume jetables et leurs petites cartouches multicolores avec un stock plus conséquent d’encre bleue, maligne. Elle pourra s’effacer, éliminant les erreurs et les fautes, à la différence de la noire, sérieuse, indélébile.
La tenue maintenant. Chaussée de neuf, vêtue de son sweat et de son pantalon plus pratique qu’une jupe quand on court, elle enfile son anorak rouge. Il est peut être un peu chaud pour la saison automnale mais bien pratique avec toutes ses poches, pour la carte du bus, pour les mouchoirs, pour la carte téléphonique.
Et pour la carte du self.
Ça aussi, c’est nouveau. Fini la grande table de cantine où huit enfants se retrouvent en face de leurs assiettes, attendant le service d’une cantinière dévouée. Il faudra dorénavant être habile avec son plateau, ne pas se tromper dans les petits plats à attraper. Anne-Françoise espère qu’elle ne sera pas séparée de sa copine Marie. A deux, on est plus hardies. Elle regarde la petite photo d’identité sur la carte. Elle ne correspond plus trop à son portrait sur la photo de classe de CM2. L’été est passé par là. La préadolescence aussi. Anne-Françoise ne sait pas pourquoi elle a enchaîné quatre années de classes maternelles pour intégrer le CP à l’âge réglementaire de six ans. Elle aurait tout aussi bien pu prendre de l’avance pour la grande école, sachant lire avant l’heure, ce qui l’aurait fait entrer en 6ème un an plus tôt. Elle en demandera la raison à sa mère. Mais plus tard, plus tard !
Pour le moment, Anne-Françoise est contente.
Mais elle a peur aussi.
Loïc joue de son statut d’aîné. Il ne cesse de lui brosser des portraits effrayants de profs qui terrorisent les petits 6ème. Sans doute des balivernes !
Et s’il n’avait pas tort ?
Claire et Anne-Françoise se mettent en route pour le collège, dans le break familial. Elles passent devant l’abribus où elles aperçoivent Loïc prêt à monter dans l’autocar. Il ne tenait pas à être vu à l’entrée du bahut en compagnie de sa mère et de sa sœur. Il a préféré retrouver ses copains. Anne-Françoise lui fait un pied de nez. Claire la rabroue gentiment et lui rappelle que demain, ils partiront tous les deux par le même bus. Claire se félicite intérieurement que ses enfants ne soient pas malades en voiture.
Aujourd’hui est exceptionnel. Mère et fille n’échangent plus aucun mot.
Anne-Françoise redoute ce professeur de maths. Il paraît qu’il renverse les cartables pour démasquer les petits malins qui y planquent leurs antisèches. A moins que ce ne soit le professeur de français ? Ou d’histoire ? Ou d’anglais ? Anne-Françoise ne sait plus, ne retenant que le ton rigolard de son frère qui cherche à l’impressionner. Elle se rassure. Elle n’a rien à craindre car elle ne se risquera pas à ce genre de bêtises !
Nerveusement, elle tripote le chouchou planqué au fond de sa poche droite. Il est destiné à retenir ses longs cheveux blonds comme l’exige le règlement du self. Ouf ! Elle ne l’a pas oublié celui-là. Son absence, dit-on, est sanctionnée d’un avertissement. Elle remercie tout de même Loïc pour cette information. On ne sait jamais, il dit peut être vrai.
Elles arrivent près de l’établissement autour duquel se déploie le ballet des cars qui déversent des flots de collégiens. Les places sont chères pour stationner. Claire est contrainte de demander à sa fille de descendre très rapidement. A peine le temps de lui souhaiter une bonne journée. L’agitation ambiante sollicite sa vigilance et elle ne remarque pas les yeux brillants d’Anne-Françoise. Elle ne peut pas prendre le temps de mesurer l’intensité du moment.
La presque jeune fille vient d’apercevoir son amie Marie qu’elle rejoint vite pour se lancer dans l’aventure. Ses yeux ne rougissent plus. Leur bleu pétille.
Aujourd’hui est exceptionnel.



Septembre 2016

Elles se sont donné rendez-vous à côté du panneau d’informations municipales qui déroule les événements de la rentrée 2016.
Claire tient la main de Garance. La gamine se plie à ce geste affectueux. Il n’est pas ridicule venant d’une grand-mère. Même si on a dix ans et demi !
Garance pourrait-elle ressentir la petite vague qui chatouille l’estomac de Claire ? Sa grand-mère sourit, perdue dans ses pensées, avec une exaltation contenue au souvenir d’une matinée de septembre 1969, pleine d’inconnu mais surtout de promesses.
Abandonnant la main chaleureuse de Claire, Garance se tourne vers Anne-Françoise, sa mère. Débordante de sollicitude, la maman réajuste sur l’épaule de sa fille la bandoulière du sac de collégienne. Dissimulant à peine son émotion, Anne-Françoise se rappelle cette matinée d’incertitude de l’automne 1993 où tous les rêves étaient permis.
- Tu as ta tablette ? Tu as éteint ton téléphone ? s’inquiète-t-elle.
Garance fait signe que oui, empreinte de la solennité de l’instant.
Après un dernier regard vers sa mère et un baiser à la cantonade subrepticement envoyé, la petite rejoint ses camarades derrière la grille du collège.

Claire prend le bras d’Anne-Françoise qui a laissé partir Garance.
Passage du témoin accompli.
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Lulla Bell · il y a
Comme il est intéressant de découvrir l'évolution des générations dans ces moments de rentrée scolaire, déjà par la tenue, les sensations et surtout le contenu du cartable. Je connais aussi cela, j'ai connu ces trois générations... ou plutôt étapes et l'on se rend compte à quel point les choses ont changé ! Vraiment sympathique ce sujet. Mon vote !
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Suzy-lou · il y a
je suis ravie que cela vous ait rappelé quelque chose ...
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Dolotarasse · il y a
Agréable texte. Le changement de génération est intéressant à suivre. Et les émotions sont toujours présentes.
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Suzy-lou · il y a
merci !
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Dizac · il y a
Tres très joli passage de témoin! !
Chacune s' identifiera à celle qu'elle a été: l''enfant ou la mère, ou les deux....

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Suzy-lou · il y a
Ah, nostalgie et attendrissement quand vous nous tenez !
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Didier Poussin · il y a
A chacun sa génération
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Suzy-lou · il y a
le matériel change, mais l'excitation d'un grand moment est toujours la même. Merci pour ce partage.
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