182 Jours

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JOUR 1

J'arrive enfin à sortir. J'exulte l'air qui rentre dans mes poumons, c'est une atroce souffrance. Je cris et mon cris résonne quinze mille fois. Il fait très chaud, plus chaud qu'à l'intérieur. Je ne vois rien mais je sais que nous sommes nombreux. J'ai faim. Comme nous tous. C'est très dure d'atteindre maman. Il y a trop d'odeurs, des choses dures me bloquent, mes frères se ruent, me bousculent, m'écrasent. J'ai du ma à respirer. Enfin, j'arrive à me hisser dans un petit trou, je me fais une place. Maman est enfin la. Mais elle ne répond pas.

JOUR 2

Il fait toujours très sombre. L'endroit est sinistre et étroit. C'est dur au sol, ça pue. Je n'ose pas me coucher. Beaucoup de mes frères ne bougent pas. Il y en avait un immobile depuis plusieurs heures. Quand deux-pattes est venu le prendre, il s'était bien à remuer un peu. Je ne crois pas l'avoir jamais revu.
Moi je bouge, je vais partout, la ou je peux. Je suis grand, plus grand que les autres et je serai gros et fort.

JOUR 4

J'ai fais un rêve horrible. J'étais soulevée au dessus de mes frères. Ils semblaient tous petits. Maman avait l'air minuscule la-bas. J'avais peur alors je me tordais dans tous les sens. Puis une douleur aiguë m'a saisit. Le sang me montait dans la tête, mon corps se rigidifiait. J'ai sentis quelque chose se détacher et tomber. Alors j'ai crié de plus belle, je me retraitais, j'essayais de voir. Et la douleur s'amplifiait.
Je suis lâchée au sol.
J'ouvre les yeux. Je me sens engourdi, mou. Je n'arrive pas à bouger. En bas, ça continue de piquer. Entre temps d'autres frères sont partis. Remplacés par des flaques rouges.

JOUR 6

Un de mes frères pue plus que les autres. Il a un trou dans le dos. Une fente grise toute gluante. Un autre est monté sur lui et a commencé à le mordre, à lécher sa plaie. Il criait alors si fort. Puis tous se sont mis à crier, tous se sont précipités sur lui. Puis plus rien, il ne criait plus. Deux-pattes est venu le chercher. Je ne crois pas l'avoir jamais revu.

JOUR 9

Deux-pattes est venu il y a deux jours. Je croyais que c'était encore un mauvais rêve mais au réveil, la douleur était encore vive. Je sentais une lame d'acier pénétrer dans ma gueule, s'insérer partout, me couper, me piquer. Je bavais.

JOUR 11

Il y a de moins en moins de place. Nous sommes tous plus gros. Mais je reste le plus grand. Maman n'aime pas les heures de repas. Je la sens se contracter et gémir. Elle doit avoir mal.



JOUR 14

Beaucoup de mes frères sont de plus en plus durs, de plus en plus méchants. Il me mordent souvent. Je veux mordre aussi mais depuis que Deux-pattes est venu, je n'y arrive plus.
Il y a de moins en moins de place. Je n'arrive pas à trouver la mienne. Il n'y a que du bruit et des odeurs mais pas de place. Au sol, ce n'est plus très dur. Il y a de la matière molle qui pue. Ça glisse.
Il y a des frères qui restent longtemps allongés par terre avant que Deux-pattes ne viennent les prendre.
Nous sommes si nombreux et tous pareil. Je n'arrive pas à comprendre, à trouver ma place.
J'ai peur que ça dure encore longtemps. Et maman ne répond toujours pas.

JOUR 22

Plusieurs deux-pattes sont venus prendre maman. Je l'ai vu bouger pour la première fois. Elle n'avançait pas vite. Deux-pattes a saisit un objet métallique qui éjectait des petits éclairs bleus. Maman est alors tombée au sol. Je n'ai rien vu ensuite. Une trappe s'est ouverte et mes frères et moi avons dû nous serrer dans un passage étroit, les uns à la suite des autres. Mon corps était engourdi, je n'avais jamais autant marché de ma vie.

JOUR 34

L'endroit est plus grand mais toujours sombre. Il semble très vide. Le sol n'est plus mouillé mais tout troué. Ça fait mal quand on marche. Toutes les matières puantes tombent à travers les trous et stagnent quelques centimètres en dessous du sol. Il fait moins chaud mais les remontées d'odeurs alourdissent l'air. La nourriture a changé. Elle est dure maintenant et ne vient plus de maman. Elle est réunie en quantité abondante au milieu de l'endroit. C'est toujours dur d'y accéder. Mes frères sont gros et forts. Le bruit de la nourriture déversée dans ce grand conteneur central les rend fous.

JOUR 52

Il n'y a rien à faire. Je passe mon temps à manger. Le bas de mon corps me fait mal. Je grossis de plus en plus. Je veux arrêter de grossir mais je n'y arrive pas.

JOUR 79

La nourriture a un goût bizarre. Je mange deux fois moins mais pourtant je suis toujours plus gros. Je n'arrive presque plus à bouger. Hier, je me suis souvenue des premiers jours. Ça semble être il y a une éternité. Ces douleurs aiguës. Je les ais ressenties de nouveau. J'ai essayé de lécher la ou ça fait mal mais je n'arrive pas à l'atteindre. Je n'arrive plus à bouger.
Deux-pattes est venu. Il était avec un autre Deux-pattes, tout en blanc. Il a enfoncé une aiguille. Je n'ai rien sentis. Depuis, je ne mange plus.

JOUR 115

Il n'y a toujours rien à faire. Deux-pattes a installé des grosses chaînes qui tombent du plafond. L'endroit semble moins vide.J'ai pris l'habitude de cogner ma tête contre, je ne sais pas pourquoi. Mes frères tirent dessus mais moi je n'y arrive pas. Je ne suis plus le plus grand, ni le plus fort.





JOUR 132

Tout le temps, des deux-pattes viennent dans l'endroit. Ils viennent, nous bousculent, nous pressent. Ils regardent partout sur notre corps. Mes frères ont des traces colorées sur eux et des morceaux de plastique oranges accrochés aux oreilles. Je me demande si j'en ai aussi.

JOUR 158

J'ai enfin trouvé une place. Un de mes frères reste toujours allongé dans un coin, un peu à l'écart. J'ai pris l'habitude de me coller à lui. Il semble plus calme, moins dangereux. Les autres me stressent. Lui sent plus fort que les autres mais ce n'est pas grave. Il ne bouge jamais. Ca me rappelle maman. Je reste collé à lui pour me réchauffer car la chaleur est partie. Sa respiration est lente et ça m'apaise.

JOUR 160

La chaleur de mon nouvel ami est partie aussi. J'essaye de le faire bouger un peu mais rien. Je me suis quand même endormi contre lui. J'espère le réchauffer. Mais Deux-pattes est venu et l'a emporté.
Comme à chaque fois, à sa place, il y a une flaque rouge qui s'écoule goutte par goutte à travers les trous.

JOUR 180

Plusieurs deux-pattes sont venus aujourd'hui. Une nouvelle trappe s'est ouverte et nous nous y sommes précipités. Ceux qui tardaient recevaient des coups. Alors j'ai marché aussi vite que je le pouvais. Plus je marchais plus j'avais froid. Nous avons étés séparés dans plusieurs petits endroits.Nous devions y accéder via des petites planches en bois. Mais beaucoup cédaient sous notre poids.

JOUR 181

Le nouvel endroit est trop petit. Je n'arrive pas à respirer. Il n'y a plus de nourriture. Mes frères sont agités mais n'arrivent pas à bouger. L'endroit bouge lui. Des fois vite, des fois lentement. Ça me donne envie de vomir. Les heures passent lentement. Le froid gèle mon dos et m'alourdit. Je voudrais me coucher mais je ne peux pas.

JOUR 181

De l'autre côté de l'endroit il y a du chahut. Des frères se bousculent, se rabrouent, crient. Je me retrouve agglutiné contre une paroi glacée. J'essaie de crier aussi mais rien ne sort. Un de mes frères me mord le flanc. Je veux me dégager mais je ne peux pas. J'attends qu'il ait fini.

JOUR 181

L'endroit s'est immobilisé. Je remarque un petit trou par lequel s'immisce une faible lumière. Mes frères se sont calmés. J'arrive à y coller mon œil. La lumière me brûle l’œil. Je distingue plein de deux-pattes, tous différents, des grosses machines métalliques et des choses vertes dans le fond. Je n'ai jamais vu aussi loin de ma vie. Un deux-pattes s'approche de moi. Je veux reculer mais je suis encore coincé contre la paroi. Il me fixe. Son visage a l'air triste. Il tend un objet rond. Je sens l'humidité de l'eau. Je presse ma langue, je lèche maladroitement les gouttes qui coulent contre la paroi.
Je lèche tout ce que je peux mais le deux-pattes enlève rapidement l'objet qui donne de l'eau. Je sens de l'agitation, j'entends des cris de deux-pattes. Il sort un autre objet et le colle à son visage. Un flash flamboyant éclate et m'aveugle. Puis il a disparu. Je ne crois pas l'avoir jamais revu.

JOUR 182

La grande porte s'ouvre enfin. Nous sommes précipités à l'extérieur. Mais des frères au sol, immobiles, m'empêchent de passer. Je vois Deux-pattes qui brandît son bâton. Dans un ultime effort je me soulève et j'écrase mes frères couchés. J'ai peur et je ne veux pas avoir mal.

JOUR 182

Ce nouvel endroit est plus éclairé. Il y a beaucoup de rouge. L'odeur est entêtante. Je suis écartée de mes frères. Je ne crois pas les avoir jamais revu. Des deux-pattes me poussent à travers des petits couloirs très serrés. Je sens la panique monter. Je sens que aujourd'hui c'est différent. Quelque chose va changer car devant moi il n'y a plus de bruit. Quand la dernière trappe se soulève, je sens un choc me paralyser, tous mes membres tremblent, se contractent. Je tombe. Comme maman.

JOUR 182

Je n'arrive pas à ouvrir les yeux, ni à bouger, ni à crier. Je sens qu'on me porte. Je me sens soulevé. Des piques s’enfoncent dans mes pattes, je me retrouve la tête en bas, noyé dans mon sang. Je sens mon corps tranché, lacéré de tous côtés, d'abord derrière puis devant. Un grand coup dans mon ventre, puis un autre, puis un autre, puis un autre.
J'ouvre alors les yeux, je cris.
Cette fois je le vois.
Deux-pattes
Puis un....

JOUR 182
JOUR 182
JOUR 182
JOUR 182
JOUR 182
JOUR 182
....
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