1492

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La chambre était très lumineuse lorsqu’il se réveilla, et il ne put ouvrir les yeux. Il essaya, au début, mais même avec la main devant ses yeux plissés, le soleil lui brulait la rétine. Il abandonna l’idée, et se rallongea dans le lit. Il entendit vaguement quelqu’un l’appeler, mais ne prit pas la peine de répondre.
— Léonard, debout ! répéta-t-on.
Cette fois-ci, il répondit d’un grognement, et entreprit de tâter le lit à sa droite. Personne. Il tenta une seconde fois d’ouvrir les yeux. Il fut à nouveau éblouit, mais réussit à maintenir les yeux ouverts quelques instants, et en se protégeant avec sa main, put distinguer une forme près de la fenêtre. Il sentit néanmoins une larme couler sur sa joue droite, tant la lumière était forte. La matinée devait déjà être bien avancée, pensa-t-il.
— Problème ? parvint-il à marmonner, encore incapable de construire une phrase complète.
— Il est presque midi, et tu n’es même pas encore réveillé !
Léonard eut envie de demander ce que ça pouvait bien lui faire, mais s’en abstint. Même encore complètement endormi, il sentait que ce n’était pas la meilleure façon de débuter la journée. Il commençait à s’habituer à la lumière ambiante, mais avait encore du mal à percevoir le monde qui l’entourait. Non qu’il en ait réellement eu besoin : il était chez lui, à Milan, et c’était le lendemain de son quarantième anniversaire. La veille, il avait un peu abusé du vin qu’on avait fait venir exprès de France, et maintenant il avait un méchant mal de crâne, et Laurent lui en voulait.
Soit disant qu’il avait un esprit hors du commun, et ne pouvait se permettre de rester au lit toute la journée, pour le bien de l’humanité. Il trouvait que, pour son bien, il était très agréable de rester la journée au lit, à laisser son esprit vagabonder où bon lui semblait, mais voilà, son assistant n’était pas d’accord. Et, puisque son assistant était aussi son amant, il n’avait pas d’autre choix que de l’écouter.
— Et tu comptes encore passer la journée à ne rien faire, je suppose ? demanda justement Laurent.
— Je ne sais pas encore, répondit-il. J’irai peut-être voir la jeune fille qui s’occupe d’aller acheter les fruits au marché, pour lui parler d’un projet.
— On t’a commandé quelque chose en lien avec elle ?
Laurent paraissait surpris. Il était pourtant sûr de lui en avoir parlé avant. Encore une fois, il y avait pensé, et n’avait pas pris le temps d’en parler à voix haute. La fatigue de la veille lui arracha un long baîllement. Il s’assit sur le lit, et s’étira en s’efforçant d’imaginer une réponse qui amènerait le moins de questions ensuite.
— Non, c’est un projet personnel. Pour une peinture à laquelle je pense depuis quelques jours.
Son amant prit alors un air curieux, puis vexé. Pour les questions, c’est raté, pensa-t-il en souriant, je vais y avoir droit. Il décida qu’il était temps de passer en position debout, et de se rapprocher de Laurent pour discuter de tout ça. Il se leva, attendit quelques secondes, pour vérifier que ses jambes fonctionnaient toujours, sans s’écrouler sous son poids. Puis il s’approcha de la fenêtre où se tenait Laurent, qui le regardait fixement.
— Elle t’intéresse, c’est ça ?
Et voilà donc la question qu’il avait devinée sous son air vexé. La fameuse question. Celle qui peut faire basculer un couple, même lorsqu’elle n’intéresse pas l’accusé. Qui que soit elle et qui que soit l’accusé. En bref, il allait devoir la jouer serrer. Il ne suffirait pas d’être honnête, il faudrait surtout montrer qu’il l’était, ce qui était plus compliqué. Surtout avec l’impression d’avoir dans la tête un forgeron en train de battre le fer.
— D’un point de vue artistique, c’est tout. Elle a un visage qui rayonne, et je me suis dit que ça serait intéressant à peindre. Je me suis vaguement renseigné, on m’a dit qu’elle s’appelait Mona. Mais je n’ai jamais vraiment pris le temps de voir si elle serait intéressée pour être peinte. En même temps, entre être bien payée à s’assoir sur un tabouret à ne pas bouger, et être payée une misère à se casser le dos pour nous amener des oranges, je pense qu’elle acceptera.
— Il me semble que je vois de qui tu parles. Mais on m’avait dit qu’elle s’appelait Lisa.
— Je vais t’avouer que son prénom ne m’intéresse pas vraiment... Alors bon, ça ne sera sans doute pas un de mes chefs d’œuvre, et ce tableau, si je le peins, tombera bien vite dans l’oubli, mais c’est agréable de travailler pour soi, et non pour les autres. C’est tout. Ne te fais aucun soucis, je ne suis toujours pas attiré par l’autre sexe.
Laurent avait retrouvé son sourire. L’explication lui convenait, et Léonard était content de ne pas avoir à parler de ça pendant des heures. Mais une lueur apparut dans les yeux de son assistant, et il comprit que non, définitivement, il ne pourrait pas retourner se coucher. Pas aujourd’hui.
— Peins-moi.
Il fut tenté de répondre simplement « Non » mais cette fois encore, son instinct lui suggéra d’avoir un peu plus de tact. Et, alors qu’il cherchait un moyen de lui faire comprendre, il se surprit à le regarder, nu devant la fenêtre, et se demanda, après tout, pourquoi pas ? Il avait un corps musclé, et un visage peu commun pour un jeune homme d’à peine dix-sept ans. Il pouvait effectivement l’intégrer à une peinture, lors d’une future commande.
— Eh bien, pourquoi pas, commença-t-il. Je n’ai aucune commande en cours à laquelle je pourrais t’intégrer, mais...
— Non, le coupa Laurent. Juste moi.
— Alors non, répondit Léonard avant que son instinct n’ait le temps d’intervenir. Parce que si on apprend que Léonard de Vinci s’est mis à peindre des hommes, tout nus, on va me renvoyer en prison, et je m’en passerai bien. Surtout si le sujet s’appelle Laurent.
— En quoi c’est gênant que je m’appelle comme ça ? Lisa, son prénom ne t’intéresse pas, mais le mien, si ?
— Mais ça n’a rien à voir, soupira-t-il. Tu sais qui a dû intervenir la dernière fois, pour que je sois libéré ?
Laurent fit semblant de chercher dans ses souvenirs. Il ne peut pas s’en souvenir, il était à peine né, le pauvre. Par politesse, il le laissa faire semblant quelques secondes, avant de reprendre la parole.
— Un certain de Médicis, Laurent de son prénom. Du coup, je ne suis pas sûr qu’il apprécie que j’aie peint un homonyme en habit d’Adam. Surtout qu’il est malade, et qu’il est peut-être déjà mort à l’heure qu’il est. Et je passerai plusieurs années en prison, sans pouvoir dire au revoir à mon ami... Voilà pourquoi je ne veux pas faire de peinture de toi, même si tu m’inspires.
— Mais les temps changent, bientôt, l’homosexualité sera tolérée, et tu n’auras aucun problème !
— Les temps changent, mais moins vite que ça. Si tu veux mon avis, il faudra attendre encore au moins une trentaine d’années, voire une cinquantaine d’années, avant que ce ne soit réellement toléré.
— Comme tu peux être négatif parfois... On devient comme ça en vieillissant ? Donc si je comprends bien, tu ne pourras jamais me peindre ?
A moins que... Léonard ne répondit pas tout de suite. Son esprit avait réfléchi plus vite qu’il ne parlait, et était revenu avec une idée intéressante. Une idée qui pourrait calmer son assistant, tout en lui évitant la prison. Il se dirigea précipitamment vers son bureau, sur lequel il attrapa une feuille de papier, une plume et de l’encre.
— Je crois que j’ai une solution. Ce ne sera pas vraiment une peinture, mais plutôt une esquisse, un dessin. Je te présenterai comme étant un début de recherche sur l’anatomie que je n’ai pas poursuivi, mais nous saurons tous les deux ce qu’il en est vraiment !
— Mouais, répondit Laurent. Ça me convient. De toute façon, je vais pas t’envoyer en prison, quand même. Je fais quoi ?
— Rien, tiens-toi plus vers la porte, que la lumière t’éclaire bien. Voilà, maintenant lève les bras. Non non, pas comme ça, un peu plus en l’air. Très bien.
Et la magie commença. La plume se déplaçait rapidement sur le papier, laissant sous son passage un trait fin, précis, parfait. Il était désormais dans son élément, sachant précisément quel trait faire, où le faire, sans bien comprendre d’où lui venait cette facilité artistique. Et sans se préoccuper de savoir d’où elle venait, profitant simplement du fait qu’elle était là. Une fois le travail terminé, il le regarda, satisfait.
— Et voilà, c’est terminé. Je dois dire que je suis plutôt fier de...
Il s’arrêta au milieu de sa phrase, et ses yeux s’écarquillèrent. Lentement, il tendit la main vers son bureau pour y attraper son compas. Laurent, étonné, s’approcha doucement de lui. Léonard planta la pointe du compas dans le pubis du dessin, ce qui fit frissonner le modèle d’origine, et posa l’autre extrémité au niveau du pied. Et il fit pivoter le compas. Comme il l’avait pressentit, la mine du compas effleura le bout des doigts du dessin. Une proportion parfaite. Lui qui s’était déjà intéressé au corps humain, comment avait-il pu passer à côté d’une telle propriété ? Il attrapa précipitamment une règle, et entrepris de mesurer quelques rapports. C’était stupéfiant. Laurent, lui, regardait ça d’un air méfiant, se demandant ce qu’avait trouvé son maître à propos de son corps, et surtout, s’il devait s’en inquiéter. Mais il ne dit rien, ne voulant pas troubler le travail en cours. Léonard finit par rompre le silence.
— Il me semble que j’avais lu quelque part une étude sur les proportions du corps humain. Dans un ouvrage de Vitruve, je crois. Mais je pense que je vais pouvoir la compléter. Décidément, il aurait été dommage de ne pas se lever aujourd’hui ! Je pense avoir fait l’une des découvertes les plus importantes de l’année. Note bien ce moment, car on s’en souviendra longtemps. Je suis persuadé qu’on se souviendra de cette découverte pendant longtemps. Oui, on se souviendra de 1492 pour ce dessin, j’en suis certain.
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