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13 centimètres

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Stéphane Livino

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« Aujourd’hui Maman est morte. ». C’est la deuxième fois que Diane couche ces quatre mots sur son journal intime. La première, c’était il y a huit ans, le jour où celle qui lui avait donné la vie voilà 36 ans, décida d’abréger la sienne à grandes gorgées d’anxiolytiques.

Ce matin d’hiver, c’est sa chatte angora qu’elle a retrouvée sans vie dans sa panière, le museau froid et les pattes raides. Diane l’avait baptisée « Maman » peu de temps après son acquisition, soit quelques semaines après que sa mère eût tiré sa révérence à un monde qu’elle vomissait (le jour de son passage à l’acte, elle n’avait pas vomi, ce qui paradoxalement aurait pu la maintenir en vie). Dès les premières soirées passées sur son canapé auprès du félin, Diane avait remarqué à quel point la douceur de son pelage lui rappelait les pulls de sa mère contre lesquels elle aimait tant se blottir lorsqu’elle était enfant. Ce nom singulier donné à un animal de compagnie s’imposa ainsi à elle. Maman ne pouvait bien sûr combler le vide infini laissé par la disparition de sa mère mais Diane s’aperçut rapidement que le fait d’interpeller sa chatte aux quatre coins de son loft lui donnait l’illusion de la présence de l’absente.

Le vent lyonnais est glacial en janvier. Dès l’aube, il prend son élan sur la surface du Rhône et s’engouffre à grande vitesse dans les rues encore plongées dans la pénombre. Diane n’a pas peur, ni du froid, ni de la pénombre. La peur, le froid et autres souffrances, elle a connu tout ça lorsqu’elle était une petite fille. Elle sort de son immeuble avec une détermination intacte. La mort de Maman ne l’atteint pas. Ses escarpins à talons aiguilles claquent fièrement sur le trottoir. Les ventes récentes conclues par sa prospère agence immobilière l’ont convaincue de s’en offrir une nouvelle paire. Diane a toujours eu l’escarpin orgueilleux car la hauteur de ces talons doit refléter son élévation sociale. Elle arbore donc ce matin ses tout récents « 11 cm » qui accentuent une cambrure déjà naturellement ostentatoire. Elle qui a connu la pauvreté, les baskets élimés jusqu’à la corde, elle ne doit qu’à elle de culminer si haut. La jeune femme a érigé patiemment les murs de sa vie confortable en vendant les murs des autres. En grimpant dans le tramway, elle a déjà à l’esprit les « 13 cm » noir ébène dont elle se récompensera après la vente probable d’une villa luxueuse donnant sur le parc de la Tête d’Or, Eden immobilier de la capitale des Gaules. Cependant, aussi futile que paraisse son obsession pour les talons-aiguilles, symboles acérés de son ascension professionnelle, Diane ne doit sa réussite qu’à son talent, son abnégation, son ambition insatiable reconnus et redoutés par tous ses concurrents. Il est 7h, aucun agent immobilier n’a le courage de partir travailler à 7h, Diane si. La rage de réussir vaut bien des sacrifices. A chaque arrêt, l’ouverture des portes du tramway laisse les rafales de vent venir agresser ses fines chevilles mais l’impassible trentenaire en frémit à peine : elle regarde vers l’avant. La vie ne lui a laissé d’autre choix que de regarder vers l’avant.

Un homme, ou plutôt un débris humain, pense cyniquement Diane, jonche l’entrée au sol marbré de l’agence immobilière. Voilà plusieurs jours que ce SDF encapuchonné, enseveli par des cartons crasseux, encombre l’accès à ses bureaux situés sur un boulevard du très bourgeois 6e arrondissement lyonnais. Diane enjambe le tas à forme humaine en prenant soin de ne pas l’effleurer avec ses talons-aiguilles. Tout juste remarque-t-elle une main gantée en rouge qui dépasse des cartons et de grands sacs en plastique remplis d’écharpes de supporters du club de football local posés aux pieds du sans-logis. Elle s’interroge. Pourquoi cet homme au visage invisible choisit-il de s’humilier chaque nuit en dormant sous les photos brillantes d’appartements cossus et de villas clinquantes qui ornent la vitrine de l’agence ? La réponse lui importe peu. Elle n’a plus aucune compassion pour la misère humaine. S’apitoyer sur le sort des plus démunis, sentiment pourtant répandu chez la plupart de ses semblables, la replongerait dans les affres d’un douloureux passé dont elle a fait définitivement table rase. Par instinct de survie, Diane est devenue étrangère à la souffrance des autres. Nul ne guérit de son enfance. L’indifférence voire le mépris de la jeune femme sont devenus les cataplasmes qui masquent des plaies encore suintantes.

11h00. L’homme sans visage a disparu de l’entrée sans que Diane n’y ait prêté la moindre attention. Chasseresse de biens immobiliers, elle a surfé sur Internet pendant trois heures. Studios, appartements, lofts, villas d’architecte constituent son gibier quotidien. Elle traque les biens sur les sites de ses concurrents comme sur ceux des particuliers. L’après-midi sera consacrée aux visites. Ces proies deviendront alors les potentiels acheteurs qu’elle séduit et envoûte autant grâce à ses compétences indéniables qu’à son charme sensuel. Lorsque le visiteur est un homme, la prédatrice capte son regard avant même d’avoir franchi le seuil du logement convoité. Diane sait le désir qu’elle suscite chez les hommes et en a fait une arme professionnelle. Non seulement elle n’éprouve aucune culpabilité à agir ainsi mais elle y trouve du plaisir. Les œillades admiratives des hommes sur ses courbes harmonieuses, elle les a toujours ressenties comme des bouffées d’oxygène. Elle les vit comme une revanche sur sa vie. Enfant, elle a frôlé l’asphyxie de ne pas attirer le regard du seul homme dont elle voulait être admiré : son père.

Après un rapide repas végétarien (la chasseresse n’aime pas la viande), Diane se rend donc à son premier rendez-vous, boulevard Brotteaux. Son désir de conquête atténue sa fatigue et elle monte d’un pas énergique et assuré les 6 étages qui conduisent à l’appartement qu’elle doit présenter à un couple de viticulteurs bourguignons soucieux de faire fructifier leurs vignes, ou plutôt l’argent que leur a rapporté leurs vignes. Au 3ème étage, son portable vibre dans la poche intérieure de son tailleur. Elle saisit le téléphone dont l’écran affiche le numéro de sa sœur jumelle Astrid. Sa sœur : le seul lien qui l’amarre encore à sa vie d’avant. C’est avec elle qu’elle a enduré les pires épreuves de son enfance. Elles se réfugiaient ensemble dans le placard de leur chambre quand leur père, volage et violent, humiliait leur mère par les cris et les coups. Après l’explosion inéluctable de leur famille, elles ont vécu la longue et lente descente de leur mère dans un enfer chimique qui a fini par l’engloutir, il y a huit ans déjà. Astrid et Diane, petites filles désemparées, ont vécu la misère sociale et affective, leur père s’étant volatilisé en même temps que leurs derniers espoirs d’une enfance heureuse. Baladées de familles d’accueil en foyers, elles ont plusieurs fois flirté avec les bords du précipice mais elles ont survécu et ont retrouvé leur mère à l’orée de leur adolescence. Leur antidote au malheur ? La rage de vivre.

La voix d’Astrid est fébrile.
« Bonjour Diane, je l’ai revu !
- De qui parles-tu ?
- Le monstre qui a pourri notre enfance.
- Où ?
- J’étais au match Lyon-Saint-Etienne hier soir. Hugo voulait acheter une nouvelle écharpe de supporters.

Le sang bouillonne dans la tête de Diane.
- Et ?
- Il était là, debout derrière un stand banal, emmitouflé dans une longue parka sale. Il vendait les écharpes. J’étais resté en retrait, Hugo s’est adressé à lui et lorsque j’ai entendu le « Bon match mon gars ! » qu’il a lancé à mon fils, j’ai aussitôt reconnu sa voix, celle qui a terrorisé notre enfance.
- De quelle couleur étaient ses gants ?
- Rouges...pourquoi ? Comment sais-tu qu’il portait des gants ?

Diane chancelle sur ses talons-aiguilles et s’écroule sur le palier du 3ème étage. L’homme sans visage qu’elle enjambe négligemment chaque matin depuis une semaine, c’est lui, c’est son père, elle n’en a pas le moindre doute. Un cruel hasard l’a remis sur la route accidentée de son existence. L’image du gant rouge et des sacs en plastique remplis d’écharpes vient de la foudroyer. Elle hurle de douleur et de haine. Sous la lourdeur de sa chute, un de ses talons se brise net.
- Diane, tu m’entends...d’où vient ce cri horrible ?

Le lendemain, Diane, juchée sur les « 13 cm » noir ébène qu’elle s’est offerts la veille au soir, avance dans les rues toujours aussi glaciales. Portée par la même détermination, elle presse le pas malgré son manque d’équilibre : elle n’a jamais chaussé de tels escarpins aux talons-aiguilles effilés comme des lames de sabre. Elle a incinéré Maman cette nuit dans sa luxueuse cheminée à insert puis a versé ses cendres dans une urne identique à celle où reposent les poussières de sa mère. Désormais, les deux funestes récipients trônent dans une symétrie parfaite en haut de sa bibliothèque.

L’étron humain gît dans le hall d’entrée de l’agence. Toujours les mêmes sacs en plastique à ses pieds. Diane porte un jean aujourd’hui. Besoin de confort et de souplesse. Au-dessus de l’homme dont elle connaît si bien le visage pourtant invisible, elle monte son genou droit quasiment jusqu’à son menton. Elle n’a plus qu’à décocher le coup de talons-aiguilles létal. Les « 13 cm » perforent le bas de la capuche et s’enfoncent dans le cou du SDF. Une flaque rouge se répand sur le marbre froid et semble en irriguer les veines.

Ce matin, dans son journal intime, Diane a noté : « Aujourd’hui, Papa est mort ». C’était la première et dernière fois.

PRIX

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Vrac · il y a
Beaucoup de talon, euh, de talent, pour cette histoire cruelle
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Guilhaine Chambon · il y a
Un récit bien mené un beau moment de lecture dont je vous
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée

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Arlo · il y a
Extrêmement bien mené. J'aime beaucoup. Bravo. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" en lice pour le grand prix été poésie. Bonne journée à vous.
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TomDuval · il y a
Intrigue bien ficelée. Hauts-talons de séduction puis de vengeance.
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Philshycat · il y a
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JACB · il y a
C'est diabolique , bien écrit, sans appel ! De quoi regarder autrement ses escarpins ! Bonne chance pour l'été LIVIO.
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Bennaceur Limouri · il y a
Après la lecture de ce magnifique récit, je me retrouve séparé entre deux sentiment. Un premier créé par la trame (fond et forme bien sûr) de cette histoire savamment imaginée et érigée et un second sentiment d'aversion et de répugnance pour cette héroïne tragique (c'est tragique quand on se fait justice inhumainement, à mon avis, c'est loin d'être un happy-end bien que son désir de vengeance soit assouvi.) qui a couvé tant de haine pour son père au point de l'embrocher par son talon-aiguille.
Quoi qu'il en soit, artistiquement c'est on ne peut plus magnifique aussi vais-je m'abonner et voter.

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Pierre Priet · il y a
Efficace! Bravo! Mon vote évidement ! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Doria Lescure · il y a
C'est un acte de vengeance que l'on sent venir tant la détermination du personnage est forte. Le récit est fluide et la fin inéluctable. bravo, voici mon vote !
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Gladys · il y a
Ce serait-elle trompée! le résultat est le même. Quel talent, j'en frémis encore. Ecriture soignée facile à lire et toujours ce suspense effrayant! Bravo, je n'aime pas j'adore !!!
Mon vote bien sûr

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