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1 - MORTELS PASSAGES

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Zutalor!

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MORTELS PASSAGES

Certains dimanches d'hiver, par beau temps et un peu avant quatorze heures, il n’était pas rare d’entendre éclater des cris de joie à l'intérieur des maisons de Bourg-sur-Chambard. Comme si tous les enfants de la ville s'étaient concertés, le leitmotiv était sans appel : "on fera la vaisselle après !" Moins de cinq minutes plus tard, quasiment toute la population était dehors, et l'allée principale du parc municipal "Paulin Lafin" noire de monde.
"Il fait beau, sortons !" Tel était donc le mot d'ordre qui prévalait par beau temps les dimanches d'hiver dans cette paisible bourgade de trois mille âmes entourée de collines. Pourtant, à ce qui ressemblait à un appel général à la paresse et au désordre, une famille résistait. Gagner du temps sur la nuit qui tombait de bonne heure pour mieux en perdre ensuite à la lueur des bougies ? Très peu pour elle. La famille Messaivau-Ébrar possédait, outre une réserve de chandelles conséquente, un sens de la discipline et du devoir qui tranchait avec les facilités que s'accordait le commun des mortels. Et on comprendra plus tard comment le respect de ces principes contribua à assurer sa pérennité.

Avant leur alliance matrimoniale, les Messaivau et les Ébrar entretenaient de simples relations de voisinage. Pour les Messaivau, "Maison fondée en 1900. Chapeaux, articles de pêche et accessoires en gros et au détail", Auguste Ébrar n'était qu'un client ordinaire ; on le saluait aimablement quand on le croisait dans la rue, rien de plus. Les choses changèrent du tout au tout peu de temps après qu'Ébrar eût perdu son épouse. Le délai de deuil n'était pas terminé que la dernière à marier des filles Messaivau, la belle Huguette, déclara avec force arguments féminins sa flamme au charbonnier. C'était contraire à tous les usages de l'époque, lesquels exigeaient que ce soit les garçons qui entament les pourparlers. Mais Huguette était vierge, et pressée d'en finir avec ce statut qui commençait à lui peser, l'encore jeune impétrante se débrouilla de mille manières pour réveiller les sens assoupis du veuf. Rapidement, ils devinrent amants et se mirent à parler mariage. Dès lors, la famille s'inclina et Auguste, chaque soir, placé à la droite d'Huguette, trouva son couvert et son rond de serviette à la table familiale.
Les choses évoluant favorablement, un "oui" fut bientôt échangé devant l'autorité religieuse, un "oui" qui faisait un peu rire sous cape car, s'il fut sobrement prononcé lors de la cérémonie, tout le monde savait qu'il avait été précédé de nombreux autres, lesquels, même étouffés, s'inscrivaient davantage dans le registre sonore d'un opéra animalier.

Passer par la case "Monsieur le Curé" puis par celle de "Monsieur le Maire" revêtait une grande importance, à la fois pour la tribu Messaivau, très soucieuse du qu'en dira-t-on, mais également pour Auguste, attentif à tout ce qui pouvait contrarier la bonne marche de ses affaires.
En vérité, Huguette et son mari aspiraient à l'honorabilité, ce que leur photo de mariage avait enregistré. Sympathiques dans la vie courante, ils y arboraient un air si guindé qu'on pouvait s'interroger sur le point de savoir si c'étaient bien eux qui avaient posé. Car on n'y reconnaissait pas plus Huguette qu'Auguste, elle, transformée par les soins d'un couturier féru d'aviation en mannequin de taille moyenne portant une robe de mariée en toile de parachute, et lui, déguisé en arbre géant à mine pleurnicheuse, la cause étant que la gisquette à tête de Castafiore qu'il venait d'épouser, désireuse de ne pas paraître trop petite, lui écrasait les pieds. Si quelqu'un avait pensé à envoyer ce cliché au musée des Curiosités, il ne fait pas de doute qu'il aurait eu sa place dans la vitrine d'honneur.
Ces apparences aéronautiques et arboricoles d'un jour n'empêchèrent pas les nouveaux époux d'être heureux : Auguste possédait une belle affaire, et Huguette, outre une plastique appétissante, un goût de vivre communicatif.
De l'ascension sociale d'Auguste, la mémoire collective avait retenu l'essentiel : sorti d'on ne savait zoù — c'est ainsi qu'on pratiquait les liaisons sur les bords de la rivière Chambard —, ce grand gaillard était apparu un beau matin sans crier gare puis, s'étant tout de suite placé chez un revendeur de charbon, il avait travaillé si dur que son patron lui avait accordé la main de sa fille. Une incontestable réussite qu'Huguette, débridant son admiration, vantait avec verve à ses neveux chaque dimanche midi pendant qu'ils essuyaient la vaisselle.
— Si on empilait tous les sacs que votre oncle a hissés sur ses épaules pour les déverser ensuite par les soupiraux des caves, s'extasiait-elle, vous rendez-vous compte mes chéris qu'il y aurait de quoi faire tenir mille tours Eiffel l'une sur l'autre ? Ou bien remplir la Fosse des Mariannes ? Onze kilomètres de profondeur, vous rendez-vous compte de ce que cela représente, mes amours ?
Des images telles que celles-ci ne pouvaient pas ne pas faire travailler l'imagination des enfants. Dans leur sommeil, il n'était donc pas rare que les garçons se rêvassent en livreur de charbon qui tentaient de rester dans les pas de leur oncle tant ils étaient chargés comme des bourricots. À leur réveil, abrutis de fatigue, ils racontaient à leur tante des voyages insensés : sous la férule d'Auguste, ils avaient escaladé des milliers de terrils en forme de tour Eiffel dont ils avaient extrait de quoi remplir des milliers de sacs de charbon.
— Et qu'est-ce que vous faisiez, grand dieux, de tout ce charbon ? demandait leur tante.
— On transportait les sacs sur des péniches, puis on chargeait les péniches sur des cargos géants, et enfin, direction Le Pacifique par le Canal de Suez, et hop, on les coulait dans La Fosse avant de rentrer à la nage, répondaient-ils, hébétés.
— Je vois, soupirait la tante. Pas étonnant que vous ayez des mines de papier mâché, mes chéris.
Un peu plus tard, alors que ses neveux étaient sur le chemin de l'école et qu'elle s'adonnait au ménage, elle trouva qu'il y avait beaucoup de livres de Jules Vernes qui traînaient un peu partout. Les mettre sous clé n'aurait servi à rien, ils les auraient réclamés, et elle ne se sentait pas le droit de les empêcher de voyager par l'imagination même si cela affectait leur sommeil.
Parfois, en repensant aux "événements", Huguette sentait les larmes lui monter aux yeux. Et elle se disait qu'elle avait eu bien de la chance que ses petits anges en aient réchappé. Il suffisait de les observer, stoïques quand bien même ils étaient si fatigués, se tenant droit sur leur chaise sous le portrait goguenard du roi Henri IV accroché au mur de la cuisine, pour se persuader qu'ils étaient ce qu'on nommait à Bourg "de bonnes graines". Et la chère et sensible Huguette de promener son mouchoir sous ses paupières, puis de sortir son chapelet et de se mettre à prier avec ferveur pour surmonter l'épouvantable souvenir de ce dimanche ensoleillé de décembre, de ce drame statistiquement si improbable et qui avait pourtant frappé : une météorite avait terminé sa course au beau milieu du parc. Si ses neveux, après l'habituel trop long repas dominical, n'avaient pas été réquisitionnés pour assurer la corvée de vaisselle... Tous leurs copains, sortis trop tôt de table, avaient été pulvérisés par l'impact du rocher, leurs jeunes corps innocents démembrés, dispersés. Dès qu'il avait appris la nouvelle, Auguste était allé sur place pour prêter main forte aux sauveteurs. Il en était revenu malade, et le portrait du roi de "la Poule au Pot" avait été décroché. Les restes des pauvres corps qu'il avait vus au travers de la poussière soulevée par l'impact de la météorite rappelaient trop ceux de Ravaillac, le poignardeur d'Henri IV, écartelé pour crime de lèse-majesté, la seule différence avec les jeunes du parc étant que, lui, était coupable.
Huguette, par la suite, avait lu les compte-rendu des interventions dans le journal. Des témoignages de pompiers, surtout. Heureusement, n'arrêtait-elle pas de louer le Seigneur en se mouchant très fort, heureusement que pour contrer le destin il y avait eu l'idée d'Auguste. Il faisait si beau, ce dimanche de malheur, que les petits, ne tenant pas en place, ne voulaient pas entendre parler de vaisselle. Et, selon le mot d'Auguste, cela n'avait tenu qu'à un cheveu qu'ils ne se carapatent. Car si, cinq minutes avant la catastrophe, Auguste n'avait pas intéressé par de fortes primes le concours d'essuyage, le trio de garnements aurait peut-être réussi à rompre les digues de l'autorité familiale et, se faisant, une mort certaine les attendait.
(à suivre...)

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Fred Panassac · il y a
Amusant, ce culte de Henri IV chez cette famille pittoresque. Une famille qui ne manque pas de faire sourire jusqu’à l’horrible tournant de l’histoire ! Avec 25 épisodes pile poil je vais presque pouvoir me faire mon petit calendrier de l’avant-été. J’espère qu’il sont classés dans l’ordre.
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Zutalor! · il y a
Ils le sont jusqu'au no... 11 ou 12, je crois. Et ensuite un peu plus bas.
En tout cas, c'est un vrai plaisir de découvrir ta présence ici. Et puisses-tu être surprise à la fin ?
Bonne journée chère Fred !

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Fred Panassac · il y a
Le plaisir est partagé, Zutalor, car je me demandais si tu étais en voyage, peut-être à nouveau sur les chemins passant par le Béarn car je ne te voyais plus. Je vais lire à petites doses ta saga, étant donné le nombre de sollicitations que j'ai en ce moment pour lire Short Ed. On vient de me refuser un poème en lice. Je l'ai supprimé aussitôt, n'étant pas du genre à venir chouiner (mais néanmoins très déçue) As-tu lu mon "Blouson gris urbain" en lice ?
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Zutalor! · il y a
Ah, ce blouson en cuir d'agneau qui traîne derrière lui comme une odeur de sang coagulé...
;-)
(Oui Fred, en voyage pour plusieurs semaines. Pas si loin du Béarn mais pas trop près quand même...)

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Fred Panassac · il y a
Gageons que l'imagination pour le Court et Noir va quand même te visiter pendant tes voyages, Zutalor. Mais attention, je ne crois pas qu'on puisse mettre "coagulé" derrière le sang, c'était juste destiné à faire comprendre (de la part de l'équipe shortienne) que l'expression était insécable.
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Diamantina Richard · il y a
Un très bon moment de lecture, faire la vaisselle sauve de pas mal de choses :) À quand la suite ? Bonne journée ensoleillée
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Zutalor! · il y a
Merci, Diamantina. Si vous voulez la suite, je
viens de vous la placer juste en-dessous de cette première partie. Et les épisodes qui suivent se trouvent un peu plus bas en descendant la liste. Il y en a 25 en tout.
Bonne soirée à vous et au plaisir.

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Diamantina Richard · il y a
Merci, j'ai de quoi vous lire alors, avec plaisir ! Bonne nuit
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Brocéliande · il y a
C'est un début vraiment accrochant .....
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Zutalor! · il y a
Toujours "ferrer" le gros poisson (le lecteur) au premier épisode... ;-)
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Brocéliande · il y a
c'est gagné !
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Margho · il y a
Vite, la suite !
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Loodmer · il y a
N'ayant jamais fait la vaisselle étant enfant, je m'aperçois que je l'ai échappé belle. Je reviendrais, mais pour aujourd'hui je m'arrête au 1er. A bientôt et si j'oublie, un rappel ne me contrariera pas
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Zutalor! · il y a
Vous êtes donc un miraculé, revenez quand vous voulez !
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Lammari Hafida · il y a
Agréable lecture , je vous invite à découvrir mon univers et bonne journée
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Marie Hélène Peneau · il y a
J'avais zappé celui-là ? zut alors !!! Viendras-tu rendre une petite visite "à l'homme de Fontainebleau " ? À bientôt
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Obsidiane · il y a
Je découvre la série ! me v'la fichue ^^
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Zutalor! · il y a
Ha ha ha ! En effet, si vous débutez et que vous êtes accrochée, vous irez jusqu'au bout... À moins que... Vous vous rendiez directement à la fin ? Mais là, vous perdriez la possibilité de découvrir d'époustouflants et rondement menés zépisodes... (ça va, je vous ai bien vendu ma production ?)
^^

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Obsidiane · il y a
sacré baratin oui ^^
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Zutalor! · il y a
Ha ha ha ! Oui, il y a de ça aussi... (seriez pas voyante extralucide, vous ?) ^^^^
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Brune Hilde · il y a
Du coup, après la lecture 20, me voilà revenue à la 1!!!
Du grand délire. C est excellent.
je remonte le temps en espérant decouvrir la 21 quand j arriverai!

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Zutalor! · il y a
Du premier coup, je vais me sentir obligé de terminer assez rapido le 21,
Du deuxième, regretter de ne pas vous avoir "offert" cette chanson de Thiéfaine après avoir lu votre "Pensée pour Sourisha, pour répondre à la Quiche et le Chat" :
https://www.youtube.com/watch?v=jiKYhvpBgpw

Et du troisième, en annonçant que vous allez remonter du 1 au 19, vous me faites bien plaisir...

;-)
Et pour finir, raccord avec la première phrase du présent épisode, est-ce que ce qui suit vous semble convenir ?
https://www.youtube.com/watch?v=MX1O6cpVnCQ

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Brune Hilde · il y a
Ah ah! Génial le lien de Thiefaine.
J en ai usé des saphirs sur le vinyl!!!!
Merci pour cette vidéo que je n avais jamais vue et que j accepte volontiers comme cadeau. HF n en saura rien! Foi de Brune!
Merci aussi de te mettre au boulot pour le 21.
Et pour le deuxième lien, je ne connaissais pas!
Conclusion ce fut une riche journee que ce mardi!

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Cannelle · il y a
Coucou Zutalor. Je m'y mets. 8 mois après la 1ere publication !! ne jamais dire fontaine... et je vais jusqu'au bout, promis
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Zutalor! · il y a
Ah mais !
C'est le grand retour de "Cannelle" !
Eh ben "Bonne lecture", chanceuse que tu es ! ;-)

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