Temps de lecture
5
min
nouvelle 750LECTURES

Lettre sur la tragédie

Les Anglais avaient déjà un théâtre, aussi bien que les Espagnols, quand les Français n’avaient que des tréteaux. Shakespeare, qui passait pour le Corneille des Anglais, fleurissait à peu près dans le temps de Lope de Véga. Il créa le théâtre. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie : c’est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais ; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu’on tragédies, que ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui seul fait la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes ; les auteurs modernes l’ont presque tous copié ; mais ce qui réussissait chez Shakespeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu’on a pour cet ancien augmente à mesure que l’on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu’il ne faudrait pas l’imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu’on le croit inimitable.
Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre, et quand la pauvre femme est étranglée, elle s’écrie qu’elle meurt très injustement. Vous n’ignorez pas que dans Hamlet des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des et en faisant sur les têtes des morts qu’ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier. Mais ce qui vous surprendra, c’est qu’on a imité ces sottises sous le règne de Charles second, qui était celui de la politesse et l’âge d’or des beaux-arts.
Otway, dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et la courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d’un vieux débauché impuissant et hors du bon sens ; il contrefait le taureau et le chien, il mord les jambes de sa maîtresse, qui lui donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d’Otway ces bouffonneries, faites pour la plus vile canaille ; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains sur la scène avec Brutus et Cassius. C’est que la sottise d’Otway est moderne, et que celle de Shakespeare est ancienne.
Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui jusqu’à présent, vous ont parlé du théâtre anglais, et surtout de ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs, et que personne n’ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu’il est bien aisé de rapporter en prose les erreurs d’un poète, mais très difficile de traduire ses beaux vers. Tous les grimauds qui s’érigent en critiques des écrivains célèbres compilent des volumes ; j’aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés ; car je maintiendrai toujours, avec les gens de bon goût, qu’il y a plus à profiter dans douze vers d’Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu’on a faites de ces deux grands hommes.
J’ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais : en voici un de Shakespeare. Faites grâce à la copie en faveur de l’original ; et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu’une faible estampe d’un beau tableau.
J’ai choisi le monologue de la tragédie d’Hamlet, qui est su de tout le monde et qui commence par ce vers : To be or not to be, that is the question. C’est Hamlet, prince de Danemark, qui parle :
Demeure ; il faut choisir, et passer à l’instant De la vie à la mort, ou de l’être au néant. Dieux cruels ! s’il en est, éclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous la main qui m’outrage, Supporter ou finir mon malheur et mon sort ? Qui suis-je ? qui m’arrête ? et qu’est-ce que la mort ? C’est la fin de nos maux, c’est mon unique asile ; Après de longs transports, c’est un sommeil tranquille ; On s’endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. On nous menace, on dit que cette courte vie De tourments éternels est aussitôt suivie. O mort ! moment fatal ! affreuse éternité ! Tout cœur à ton seul nom se glace, épouvanté. Eh ! qui pourrait sans toi supporter cette vie, De nos Prêtres menteurs bénir l’hypocrisie, D’une indigne maîtresse encenser les erreurs, Ramper sous un Ministre, adorer ses hauteurs, Et montrer les langueurs de son âme abattue À des amis ingrats qui détournent la vue ? La mort serait trop douce en ces extrémités ; Mais le scrupule parle, et nous crie : « Arrêtez. Il défend à nos mains cet heureux homicide, Et d’un Héros guerrier fait un chrétien timide, etc.
Ne croyez pas que j’aie rendu ici l’anglais mot pour mot ; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui en traduisant chaque parole énervent le sens ! C’est bien là qu’on peut dire que la lettre tue, et que l’esprit vivifie.
Voici encore un passage d’un fameux tragique anglais, Dryden, poète du temps de Charles second, auteur plus fécond que judicieux, qui aurait une réputation sans mélange s’il n’avait fait que la dixième partie de ses ouvrages et dont le grand défaut est d’avoir voulu être universel.
Ce morceau commence ainsi :
When I consider life, t’is all a cheat. Yet fool’d by hope men favour the deceit.
De desseins en regrets et d’erreurs en désirs Les mortels insensés promènent leur folie. Dans des malheurs présents, dans l’espoir des plaisirs, Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. Demain, demain, dit-on, va combler tous nos vœux ; Demain vient, et nous laisse encor plus malheureux. Quelle est l’erreur, hélas ! du soin qui nous dévore ? Nul de nous ne voudrait recommencer son cours : De nos premiers moments nous maudissons l’aurore, Et de la nuit qui vient nous attendons encore Ce qu’ont en vain promis les plus beaux de nos jours, etc.
C’est dans ces morceaux détachés que les tragiques anglais ont jusqu’ici excellé ; leurs pièces, presque toutes barbares, dépourvues de bienséance, d’ordre, de vraisemblance, ont des lueurs étonnantes au milieu de cette nuit. Le style est trop ampoulé, trop hors de la nature, trop copié des écrivains hébreux si remplis de l’enflure asiatique ; mais aussi il faut avouer que les échasses du style figuré, sur lesquelles la langue anglaise est guindée, élèvent aussi l’esprit bien haut, quoique par une marche irrégulière.
Le premier Anglais qui ait fait une pièce raisonnable et écrite d’un bout à l’autre avec élégance est l’illustre M. Addison. Son Caton d’Utique est un chef-d’ouvre pour la diction et pour la beauté des vers. Le rôle de Caton est à mon gré fort au-dessus de celui de Cornélie dans le Pompée de Corneille ; car Caton est grand sans enflure, et Cornélie, qui d’ailleurs n’est pas un personnage nécessaire, vise quelquefois au galimatias. Le Caton de M. Addison me paraît le plus beau personnage qui soit sur aucun théâtre, mais les autres rôles de la pièce n’y répondent pas, et cet ouvrage si bien écrit est défiguré par une intrigue froide d’amour, qui répand sur la pièce une langueur qui la tue.
La coutume d’introduire de l’amour à tort et à travers dans les ouvrages dramatiques passa de Paris à Londres vers l’an 1660 avec nos rubans et nos perruques. Les femmes, qui parent les spectacles, comme ici, ne veulent plus souffrir qu’on leur parle d’autre chose que d’amour. Le sage Addison eut la molle complaisance de plier la sévérité de son caractère aux mœurs de son temps, et gâta un chef-d’œuvre pour avoir voulu plaire.
Depuis lui, les pièces sont devenues plus régulières, le peuple plus difficile, les auteurs plus corrects et moins hardis. J’ai vu des pièces nouvelles fort sages, mais froides. Il semble que les Anglais n’aient été faits jusqu’ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillants de Shakespeare plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble jusqu’à présent à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement et avec force ; il meurt, si vous voulez forcer sa nature et le tailler en arbre des jardins de Marly.