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Les bêtes

De ce que les hommes étaient supposés avoir continuellement des idées, des perceptions, des conceptions, il suivait naturellement que les bêtes en avaient toujours aussi: car il est incontestable qu’un chien de chasse a l’idée de son maître auquel il obéit, et du gibier qu’il lui rapporte. Il est évident qu’il a de la mémoire, et qu’il combine quelques idées. Ainsi donc, si la pensée de l’homme était aussi l’essence de son âme, la pensée du chien était aussi l’essence de la sienne, et si l’homme avait toujours des idées, il fallait bien que les animaux en eussent toujours. Pour trancher cette difficulté, le fabricateur des tourbillons et de la matière cannelée osa dire que les bêtes étaient de pures machines qui cherchaient à manger sans avoir appétit, qui avaient toujours les organes du sentiment pour n’éprouver jamais la moindre sensation, qui criaient sans douleur, qui témoignaient leur plaisir sans joie, qui possédaient un cerveau pour n’y pas recevoir l’idée la plus légère, et qui étaient ainsi une contradiction perpétuelle de la nature.
Ce système était aussi ridicule que l’autre; mais, au lieu d’en faire voir l’extravagance, on le traita d’impie: on prétendit que ce système répugnait à l’Écriture sainte, qui dit, dans la Genèse, que « Dieu a fait un pacte avec les animaux, et qu’il leur redemandera le sang des hommes qu’ils auront mordus et mangés; » ce qui suppose manifestement dans les bêtes l’intelligence, la connaissance du bien et du mal.