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poésie 70LECTURES

Élégie neuvième

Pourquoi, si tu voulais m'être infidèle, avoir pris les dieux à témoin de serments que tu devais violer en secret ? Ah ! malheureux, on peut bien d'abord cacher ses parjures ; mais, plus tard, la peine arrive sans bruit. Grâce pour lui, grands dieux : il est juste que vous pardonniez à la beauté une première offense contre vos lois. C'est dans l'espoir du gain que le laboureur attèle ses taureaux au joug, et presse avec ardeur les pénibles travaux des champs. C'est encore dans la vue du gain qu'à travers les mers, où les vents règnent en maîtres, le nautonier dirige sa barque vagabonde sur des astres immobiles. Les présents ont également séduit celui que j'aime ; mais puisse un dieu les réduire en cendres et en eau. Je ne tarderai point à le voir puni : la poussière, le vent qui hérissera sa chevelure terniront sa beauté. Son visage, ses cheveux seront brûlés par le soleil ; une longue route meurtrira ses pieds délicats. Combien de fois ne lui ai-je pas dit : Ne fais point de ta beauté un trafic qui la souille ; l'or cache souvent bien des maux ! Celui qui se laisse prendre à ce piège, et viole ses serments d'amour, allume contre lui la colère de Vénus. Imprime plutôt sur mon front la trace du feu, mutile mes membres avec le fer, déchire mon dos à coups de fouet ; mais n'espère pas me cacher tes infidélités : il est un dieu qui arrache à la ruse le voile dont elle se couvre. Ce dieu lui-même a permis qu'en présence d'un esclave discret le ministre de la séduction trahît son secret dans l'ivresse. Le dieu lui-même a voulu qu'il vous échappât dans le sommeil un mot qui révélât malgré vous le fait que vous taisiez.
Voilà les avis que je t'ai donnés ; maintenant je rougis de t'avoir parlé les larmes aux yeux, de m'être jeté à tes pieds. Alors tu me jurais que ni les monceaux d'or, ni les pierreries ne m'enlèveraient ta foi, dusses-tu recevoir, pour prix d'une complaisance, la Campanie entière, ou ce vignoble chéri de Bacchus, le territoire de Falerne. En entendant un pareil langage, je me serais laissé persuader qu'il n'y à point d'astres qui brillent aux cieux, point de route pour la foudre à travers les airs. Tu allais même jusqu'à pleurer : et moi, qui ne connais point la tromperie, j'étais assez crédule pour essuyer tes joues humides. Où t'arrêterais-tù donc, si tu n'aimais toi-même une jeune beauté ! Puisse-t-elle, c'est là mon voeu, imiter ta légèreté ! Combien de fois, pour que per-sonne ne fût témoin de vos entretiens, ne t'ai-je pas accompagné, au milieu de la nuit, un flambeau à la main ! Si, contre ton attente, souvent elle vint te visiter chez toi ; si, en rentrant, tu la trouvas cachée derrière la porte, c'est à moi que tu le dois. Je fis alors mon malheur par ma folle confiance en ton amour : car je pouvais mieux me mettre en garde contre tes pièges. Je fis plus : dans mon égarement, je chantai tes louanges ; mais aujourd'hui, j'en ai honte et pour les Muses et pour moi-même. Que ces vers deviennent la proie de Vulcain et de ses flammes dévorantes, qu'un fleuve les engloutisse dans ses eaux. Mais toi, fuis loin d'ici, malheureux, qui vends ta beauté, et rentre chez toi la main chargée du prix de l'infamie. Et toi, qui n'as pas craint d'employer les présents pour le séduire, que ta femme se joue de toi impunément par de continuelles trahisons ; quand elle aura, de ses jouissances furtives, fatigué quelque jeune amant, qu'elle vienne tout abattue dans ton lit, avec un vêtement qui vous sépare. Puisses-tu trouver toujours dans ta couche les traces d'un étranger ! Puisse ta porte être toujours ouverte à ceux que les désirs tourmentent ! Qu'on ne puisse dire si ta lascive soeur a vidé un plus grand nombre de coupes, mis hors de combat un plus grand nombre d'amants. Souvent, dit-on, elle prolonge ses festins jusqu'à l'heure où le char du Soleil ramène le jour. Nulle ne sait mieux mettre une nuit à profit, et varier ses travaux amoureux. Ton épouse s'est instruite à son école ; tu es assez insensé pour ne point t'en apercevoir à ses mouvements auxquels préside un art qu'elle ne connaissait point. Crois-tu que c'est pour toi qu'elle ajuste sa coiffure ; qu'elle fait passer dans sa fine chevelure l'ivoire aux dents serrées ? Est-ce pour ce beau visage qu'elle se pare de bracelets d'or, qu'elle se montre vêtue de la pourpre de Tyr ? Non, ce n'est pas à toi qu'elle veut paraître jolie ; mais à quelque jeune amant auquel elle sacrifierait ta fortune et ta maison. Ce n'est point l'amour du vice qui l'entraîne ; mais des membres flétris par la goutte, les embrassements d'un vieillard mettent en fuite une élégante beauté.
Voilà cependant l'homme dont mon jeune ami a partagé la couche. Il serait capable, je crois, d'unir Vénus aux animaux féroces.
Et toi, as-tu bien osé vendre des caresses qui m'appartenaient ? porter follement à d'autres des baisers qui étaient à moi ? Tu pleureras quand un nouvel amant me tiendra dans ses fers, quand tu le verras régner en maître superbe sur un coeur qui s'était donné à toi. Puisse alors ta douleur faire ma joie ; pour marquer ma reconnaissance à Vénus, j'attacherai dans son temple une palme d'or sur la-quelle sera gravée mon aventure en ces termes :
DEGAGE DES LIENS D'UN PERFIDE, TIBULLE TE CONSACRE CETTE OFFRANDE ; SOIS-LUI PROPICE, ô DEESSE, IL T'EN CONJURE.