Élégie huitième

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Sait-on que Tibulle est à l'origine de la poésie bucolique ? Son style, très doux, comparable à celui d'un Verlaine, s'est attaché au genre de l'élégie où le poète se fait, tour à tou  [+]

Ce n'est pas moi qui puis me méprendre sur un signe d'amour, ou sur de tendres paroles prononcées d'une voix douce. Je n'interroge ni les sorts, ni les fibres, interprètes de la volonté des dieux. Le chant des oiseaux ne me révèle point l'avenir. Mais, armé par Vénus elle-même d'un gantelet magique, je me suis instruit dans ses combats, où j'ai reçu plus d'une blessure. Renonce à la feinte : l'Amour embrase d'un feu plus cruel celui qu'il voit succomber à regret. À quoi te sert le soin que tu as pris de ta molle chevelure ? que te revient-il d'en avoir maintes fois changé l'arrangement ? d'avoir orné tes joues d'un fard brillant ? d'avoir fait arrondir tes ongles par une main savante ? C'est en vain que tu changes de tunique et de vêtements, c'est en vain qu'une chaussure étroite comprime ton pied. Pholoé te plaît, quoiqu'elle se soit offerte à tes regards sans parure, et qu'elle n'ait point lentement ajusté sa chevelure brillante. Quelque vieille aurait-elle, avec ses enchantements et ses herbes puissantes, jeté sur toi un sort dans le silence de la nuit ? Les chants magiques attirent la moisson du voisin ; ils arrêtent dans sa marche le serpent irrité ; ils essayent même d'arracher la Lune de son char, et en viendraient à bout sans le retentissement de l'airain sous la main qui le frappe. Mais pourquoi accuser de ton malheur les enchantements et les herbes ? La beauté n'a pas besoin d'appeler la magie à son secours. Ce qui te nuit, c'est de l'avoir touchée, c'est de lui avoir donné de longs baisers, c'est d'avoir enlacé tes genoux dans les siens.
Et toi, Pholoé, garde-toi de traiter ton jeune amant avec rigueur ; Vénus punit les orgueilleux dédains. Ne lui demande pas de présents. C'est à l'amoureux en cheveux blancs de te donner de l'or, pour que tu réchauffes mollement contre ton sein ses membres glacés. Mieux vaut cent fois que l'or l'adolescent dont les tendres joues brillent d'un doux éclat, et dont la barbe sans rudesse ne déchire point la beauté qu'il embrasse. Passe au-dessous de ses épaules tes bras d'ivoire, et méprise les trésors des rois. Vénus te verra l'accueillir furtivement sur ton sein, tandis que, aiguillonné par le désir, il se confondra tendrement avec toi : elle te verra attacher sur sa bouche haletante de ces humides baisers où les langues s'entrechoquent, et lui imprimer avec la dent sur le cou des marques d'amour. Les pierreries et les perles sont inutiles à celle qui, par le froid, est condamnée à dormir seule et ne doit exciter les désirs d'aucun homme. Hélas ! il est trop tard pour rappeler l'amour, pour rappeler la jeunesse, quand la blanche vieillesse a flétri une tête chargée d'années. Alors on regrette sa beauté ; pour dissimuler les ravages du temps, on se teint la chevelure avec l'écorce verte de la noix. Alors on a soin d'arracher les cheveux blanchis, d'effacer ses rides et de se faire un jeune visage. Pour toi, tandis que ton printemps est dans sa fleur, hâte-toi d'en jouir : il fuit à pas précipités. Ne désespère point Marathus : quelle gloire y a-t-il à vaincre un enfant ? C'est pour le vieillard caduc qu'il faut réserver tes rigueurs : de grâce, épargne un jouvenceau. Ce n'est point la maladie, mais l'excès de son amour qui a flétri son teint. L'infortuné ! combien de fois, en ton absence, n'a-t-il point exhalé sa douleur en plaintes amères, et versé des torrents de larmes ? D'où viennent ses mépris ? s'écrie-t-il ; je pouvais mettre en défaut la vigilance de ses gardiens. L'Amour enseigne lui-même aux amants à tromper. Je connais les jouissances furtives de Vénus ; je sais comprimer mon haleine, et ravir des baisers sans bruit. Je pourrais, malgré l'obscurité de la nuit, me glisser à la dérobée, et ouvrir une porte sans me faire entendre. Mais, hélas ! à quoi me servent les ruses, si mon amour est dédaigné, si la cruelle beauté que j'adore fuit de son lit ? Quelquefois elle me promet ; mais soudain la perfide me trompe, et je suis condamné à passer la nuit dans les tourments de l'inquiétude. À chaque instant je me flatte de l'espoir de la voir arriver : au moindre mouvement, je crois entendre le bruit de ses pas.
Enfant, renonce aux larmes : elle est insensible, et déjà les pleurs ont gonflé tes yeux fatigués. La colère des dieux, je t'en préviens, Pholoé, poursuit les superbes : il est inutile alors de faire brûler l'encens sur leurs autels. Marathus se jouait autrefois lui-même des malheureux amants ; il ignorait qu'un dieu vengeur le poursuivait le bras levé sur sa tête. Souvent même, dit-on, il riait des larmes de la douleur, et entretenait les désirs par de vains prétextes de retard. Maintenant il déteste l'orgueil ; maintenant il maudit les verrous d'une porte inflexible ; et toi aussi, le châtiment t'attend, si tu ne mets un terme à tes dédains. Que de fois tu regretteras de ne pouvoir, par tes voeux, rappeler le jour que tu perds !
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