Temps de lecture
4
min
poésie 79LECTURES

Élégie deuxième

Verse encore, je veux noyer dans le vin des douleurs nouvelles pour moi ; que mes paupières fatiguées cèdent enfin au sommeil, et quand Bacchus aura largement arrosé ma tête, que nul ne me réveille durant le repos de mon amour infortuné. Un cruel gardien veille sur la beauté que j'adore, un dur verrou ferme sa porte.
Porte inexorable, sois battue des pluies ! que Jupiter te brise de sa foudre ! ou plutôt sois touchée de mes plaintes, des miennes seules, ouvre-toi furtivement sans faire de bruit en tournant sur tes gonds. Et si j'ai formé contre toi quelque souhait impie, pardonne à mon délire : que mes imprécations retombent sur ma tête. Souviens-toi plutôt des prières sans nombre que je t'adressai d'une voix suppliante en ornant tes soutiens de guirlandes de fleurs.
Et toi, Délie, trompe hardiment tes gardiens. Il faut de l'audace. Le courage a pour protectrice Vénus elle-même. C'est elle qui favorise le jeune amant qui tente une porte nouvelle, ou la jeune fille qui la lui ouvre. C'est elle qui apprend à descendre à la dérobée d'une couche moelleuse et à poser le pied sans bruit : c'est elle enfin qui montre à faire en présence d'un époux des gestes qui parlent, et à cacher de douces paroles sous des signes convenus. Mais ces secrets, elle ne les enseigne point à tous ; elle ne les révèle qu'à ceux que n'appesantit point la paresse, et que la crainte n'empêche point de se lever dans l'obscurité de la nuit. Moi, lorsque je cours dans les ténèbres par toute la ville, l'esprit agité, Vénus elle-même me donne de l'assurance dans les ténèbres ; elle ne permet point que je rencontre un assassin qui me frappe de son poignard, un voleur qui s'enrichisse du prix de mes vêtements enlevés. Celui que l'amour tient sous ses lois peut aller partout sans crainte, sa personne est sacrée, il ne doit pas redouter les embûches. Je ne souffre, moi, ni du froid paresseux d'une nuit d'hiver, ni de la pluie qui tombe par torrents. Ces peines ne me causent nul ennui, pourvu que Délie m'ouvre sa porte et que sans rien dire elle m'appelle au bruit de ses doigts. Fermez les yeux, vous tous qui vous trouvez sur mon passage, hommes ou femmes ; les larcins de l'amour doivent rester cachés, Vénus le veut. Gardez-vous de m'effrayer par le bruit de vos pas, de chercher mon nom, d'approcher de mon visage vos torches brillantes. Et même si quelqu'un m'aperçoit sans le vouloir, qu'il le taise, et prenne tous les dieux à témoin qu'il n'en a aucun souvenir. Car l'indiscret, quel qu'il soit, apprendra que Vénus est née de sang mêlé aux ondes de la mer en fureur.
D'ailleurs ton époux refusera de l'en croire, ainsi me l'a promis une sorcière des plus véridiques, après avoir mis en oeuvre les secrets de la magie. Je l'ai vue faire descendre les astres des cieux ; ses enchantements arrêtent le fleuve le plus rapide dans son cours ; à sa voix le sol s'entr'ouvre, les mânes sortent des sépulcres, les ossements descendent du bûcher encore tiède. Par un sifflement magique elle évoque les cohortes infernales, et avec une aspersion de lait elle les met en fuite. Elle parle, et les nuages qui attristaient le ciel se dissipent ; elle parle, et en été la neige tombe. Seule, dit-on, elle possède les herbes malfaisantes de Médée ; seule elle sait dompter les chiens farouches d'Hécate. Elle a composé pour moi des chants à l'aide desquels tu pourras tromper : tu n'auras qu'à chanter trois fois et cracher ensuite trois fois ; il ne pourra rien croire de ce qu'on lui dirait de nous, il n'en croirait même pas ses yeux, s'il me trouvait dans ta couche voluptueuse. Mais refuse tes faveurs à d'autres : il verra tout le reste ; je serai le seul avec lequel il ne s'apercevra de rien. Que dois-je en croire ? elle m'a dit encore que ses charmes et ses herbes avaient assez de vertu pour éteindre mes feux ; puis elle m'a purifié à la clarté des torches, et par une nuit sereine une noire victime est tombée devant l'autel des dieux qui président à la magie. Et moi, je ne demandais point que mon amour fût détruit tout entier, mais qu'il fût payé de retour ; je ne voudrais pas pouvoir me passer de toi.
Il était de fer, celui qui, pouvant te posséder, a follement préféré le butin et les armes. Qu'il chasse devant lui les escadrons des Ciliciens vaincus, qu'il aime à asseoir son camp sur un sol conquis que, tout couvert d'or et d'argent, il attire les regards, monté sur un coursier rapide ; moi, pourvu que je fusse près de toi, ma Délie, je me résignerais à atteler mes boeufs de ma propre main, à faire paître mon troupeau sur un mont solitaire ; pourvu que je pusse te serrer tendrement dans mes bras, je trouverais le sommeil plein de douceur sur une terre inculte. À quoi sert de coucher sur la pourpre de Tyr, si l'Amour ne nous favorise, si la nuit ne ramène que les pleurs et l'insomnie ? Car ni le duvet, ni les tapis brodés, ni le murmure d'une onde paisible ne sauraient appeler le sommeil. Mes paroles auraient-elles donc offensé la puissante Vénus, aurais-je à expier les impiétés de ma langue ? M'aurait-on accusé d'avoir porté un pied sacrilège dans les demeures des immortels, d'avoir dépouillé de leurs guirlandes les foyers sacrés ? Non, si j'étais coupable, je n'hésiterais point à me prosterner dans les temples, à en couvrir de mes baisers le seuil auguste : je n'hésiterais point à me traîner à genoux en suppliant sur le sol, à frapper misérablement de ma tête la porte sacrée.
Mais toi qui ris gaiement de mes douleurs, tremble pour toi-même, je ne serai pas toujours le seul sur qui tombera la colère des dieux. j'en ai vu qui, après s'être moqués des amours malheureux des jeunes gens, présentaient la tête dans leur vieillesse au joug de Vénus ; je les ai vus étudier de doux propos d'une voix tremblotante, et chercher à ajuster des cheveux blancs. Ils n'avaient pas honte de rester debout devant une porte, d'arrêter au milieu du forum la suivante de la beauté qu'ils adoraient. Enfants et jeunes gens se pressaient autour de lui, et chacun de cracher dans son sein. Mais épargne en moi, Vénus, un esclave toujours fidèle et dévoué. Pourquoi brûler, cruelle, une moisson qui t'appartient ?