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conte 61LECTURES

Le bon usurier

L’usurier Ange Aprel est charmant. Une jolie barbe naissante foisonne pour rire autour de son visage couleur de rose. Ses cheveux blonds sont coupés en forme de gril. Vêtu d’un veston de satin, d’un pantalon de satin, d’une chemise russe en soie chatoyante, chaussé de babouches en cachemire, il a l’air d’être en sucre, en confiture et en crème fouettée, et sur sa lèvre joue et s’éclaire un bienveillant sourire. Il est assis dans un large fauteuil couvert en satin crème ; il fume un cigare blond comme lui, qui craque sous le doigt, et devant lui se tient debout un jeune homme au visage basané, à la tignasse noire, dont tous les traits expriment une résolution virile.
« Pauvre cher ! » dit le délicieux Ange, « vous voulez enlever une femme qui vous adore, et pour cela il vous faut une forte somme d’argent ; ce n’est pas moi qui vous la refuserai ! Soyons modernes et appelons les choses par leur nom. Je suis usurier, mais nous sommes loin des usuriers de Molière ! Je ne vous dirai pas que l’argent me sera fourni par une personne complaisante.
« Non, cher, il est là dans ma caisse, et je n’ai qu’à étendre la main pour le prendre. Surtout, je ne vous payerai pas en courtes-pointes et en crocodiles empaillés. Non ! l’argent est l’argent, il s’agit aujourd’hui de tout simplifier. Vous allez me faire un billet de quarante mille francs à un an de date, et moi, je vous donnerai dix-huit bons mille francs en vrais billets de banque ; vous voyez que je suis rond en affaires. Non, cher ! ne me remerciez pas ; c’est tout simple, on est amis ou on ne l’est pas.
« Seulement, vous ferez un cadeau à Séraphine. Oh ! ça ne sera pas difficile, il n’y a pas à chercher. Cette fille-là est folle des saphirs, le diable m’emporte si j’ai jamais su pourquoi. Et puis, à propos, vous m’enverrez votre petit Detaille. Vous savez que j’en ai toujours eu envie ; et puis le petit lieutenant qui charge les Prussiens est vraiment crâne ! »