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conte 70LECTURES

La bague

Vers huit heures et demie, au moment où on quitte la table, la femme de chambre Juliette, grande, mince, correctement serrée dans sa robe, est au haut de l’escalier tendu de tapisseries antiques et orné de nègres en marbre noir qui portent des torches flamboyantes, lorsque les yeux un peu allumés par le Rœderer et par le sherry brandy, monsieur le marquis de Magnol passe par là, pour aller à son appartement.
— Ce soir, dit-il, je le veux, entends-tu, tu viendras un moment chez moi, vers une heure, quand je rentrerai.
— De chez votre maîtresse ! dit Juliette.
— Et pourquoi pas ? dit philosophiquement le marquis Joseph. Ah ! vois-tu, mon enfant, ces drôlesses de grand style font terriblement leurs embarras, et en les quittant, c’est une vraie joie de trouver à point une fille aimable, naturelle, et qui sent la fraise des bois !
En parlant ainsi, le marquis, spirituel à ses heures, rentre chez lui, après avoir glissé à Juliette un petit portefeuille en cuir de Russie très gonflé, que la soubrette fait prestement disparaître. Aussitôt sort, on ne sait de quelle cachette d’ombre, le cocher Félix, rouge, insolent, superbe, coiffé de sa toque écossaise, et qui a tout l’air de vouloir chercher une mauvaise querelle.
— Diantre ! murmure-t-il en tournant sa bouche de côté, il me semble que monsieur le marquis vous en dégoise bien long !
— Monsieur Félix, lorsqu’on a, comme vous, de grande ambitions, et qu’on veut s’établir carrossier à Decize, il ne faut pas chercher des poux par la paille, ni demander avec quoi le cuisinier fait sa cuisine ! Vous serez sans doute assez heureux d’avoir une bonne femme qui saura tenir la maison et recevoir les clients, et à qui on ne fera pas prendre des vessies pour de la lumière électrique !
— Méchante ! Un baiser du moins ?
— Après la noce, dit mademoiselle Juliette, qui chasse à temps son mari futur, car au même moment accourt, tout pâle et tremblant, le collégien Lucien, neveu du marquis.
— Ah ! dit-il à la grande soubrette, si vous vouliez m’écouter et m’entendre ! Mais vous ne saurez jamais ce qu’il y a dans mon cœur de passion et de désir, et de trésors d’amour !
Puis, affolé par la courbe voluptueuse que dessine la robe de Juliette, l’enfant lève et penche vers le sein emprisonné une main téméraire.
— Tiens ! s’écrie la femme de chambre, toujours à la réplique, vous avez là une bien jolie bague !
— Oui, dit Lucien, en regardant le rubis entouré de diamants, dont rien ne peut empêcher désormais la destinée inéluctable, c’est ma tante Herminie qui me l’a donnée !