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conte 64LECTURES

L'ouïe

Le voluptueux Jacques Fabry est couché sur son divan de soie brodée de couleurs adorablement pâles. Il fume du tabac d’Orient dans sa longue pipe, et de temps en temps, boit par gorgées une boisson rafraîchie avec de la neige. Dans la chambre ornée de jouets et d’objets amusants, quarante bougies sont allumées et le feu de la cheminée fait monter ses brillantes flammes. C’est la belle Laure qui a ainsi tout disposé à souhait pour que son amant ait près de lui ce qu’il désire, et le voyant parfaitement heureux, elle le baise encore sur ses lèvres, afin qu’il se sente aimé. Alors, Jacques prend le volume des Émaux et Camées, l’ouvre à la page où commence le Clair de Lune sentimental, et le tendant à son amie :
— Lis-moi cela, lui dit-il, le plus bêtement que tu pourras, comme un journal, et sans rien qui rappelle la subtile intelligence des comédiens.
Laure obéit, et de sa voix mâle, pure, adorablement sonore, caressante et riche, lit, le plus bêtement qu’elle peut, les vers du grand Théophile Gautier :

« À travers la folle risée
Que Saint-Marc renvoie au Lido,
Une gamme monte en fusée,
Comme au clair de lune un jet d’eau...

À l’air qui jase d’un ton bouffe
Et secoue au vent ses grelots,
Un regret, ramier qu’on étouffe,
Par instant mêle ses sanglots.»

— Oh ! chère âme ! murmure à voix basse Jacques Fabry, et enveloppant d’un regard la calme bien-aimée, il sent courir dans tout son être et jusque dans les racines de ses cheveux les jouissances dont le pénètre et l’extasie la seule vraie – Musique !