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conte 92LECTURES

Gourmandise

Pour accomplir son sacerdoce, Brumaque n’a voulu autour de lui ni serviteurs ni valets. Entouré d’étagères commodes, sur lesquelles les flacons et les vaisselles ont été disposés à souhait, il ne sera troublé par personne dans l’exercice de ses délicates fonctions. Même il a voulu que le repas fut entièrement froid, afin que nul intervalle ne vînt alanguir ses plaisirs. Déjà il a versé dans deux de ses verres pour commencer, le Loka et le Sicile blanc, et commodément assis devant l’énorme table où, sur la nappe aux blancheurs de neige, la truite de ruisseau, la carpe de Loire cuite au bleu avec ses œufs, le pâté de foies de canard du grand Tivollier, la terrine de cailles, la salade de truffes, les écrevisses cuites à la Lorraine, les noirs raisins, les pêches aux chairs veloutées et les confitures d’épines-vinettes chatouillent agréablement ses yeux, il se prépare à procéder, lorsque, entré par les fentes de la porte, un fumet suave, délicieux, irrésistible, sollicite ses narines et vient lui mettre l’eau à la bouche.
Brumaque se lève, traverse le corridor, et toujours suivant la piste odorante, arrive à sa propre cuisine. Ô bonheur ! la cuisinière Sophie est absente, sortie pour un moment. D’une main fiévreuse, le dilettante découvre la casserole d’où s’échappent les parfums alléchants, et alors, Dieux immortels ! il voit le plat ! C’est un de ces plats que l’artiste exécute pour lui-même et jamais pour son maître, un ragoût de mouton, mais idéal, fauve, doré, avec une sauce courte d’une couleur transparente et chaude, et des pommes de terre pareilles à des topazes qui seraient vivantes.
Tremblant comme un voleur qu’il est, Brumaque sert ce ragoût avec soin, puis le mange, le goûte, le savoure, le dévore, si bien que le plat est propre, léché, lavé, nettoyé mieux que par un chien. Mais la terrible Sophie revient, et furieuse, mettant ses poings sur ses hanches :
— Alors, dit-elle, vous m’avez filouté mon fricot !
— Eh bien, dit le maître, pâle et tâchant de sourire, tu prendras le mien.
— À la bonne heure pour cette fois, dit sévèrement la cuisinière. Mais n’y revenez pas. Parce que, moi, je ne mange pas vos cochonneries !