Temps de lecture
1
min
conte 56LECTURES

Enfantillage

Deux invalides, le sergent Picquenard et son camarade Gachet, se promènent devant leur hôtel, sous un torride soleil de juillet, qui suffirait à griller les lézards et à les cuire à point, mais qui réchauffe agréablement le sang de ces vieux braves. Picquenard avait seize ans en 1798, lorsqu’il a fait ses premières armes à la prise de Fribourg, sous le maréchal Brune. Aujourd’hui, il est centenaire ; sa tête sans dents et sans cheveux est devenue noire comme celle d’un mulâtre ; ses sourcils sont épais et longs comme des broussailles, et sa jambe réelle est devenue si semblable à sa jambe de bois, qu’on ne les reconnaît plus l’une de l’autre. Calciné en Égypte, adoré en Allemagne, fusillé en Espagne, gelé en Russie, ce fantassin à la peau de crocodile a été tanné et gaufré de façon à vivre toujours. La profonde balafre qui coupait son visage en deux blanchit et s’efface, et les souvenirs, les légendes, les rêves se mêlent confusément dans sa vieille caboche de bois. Gachet, l’alerte manchot qui est un enfant auprès de lui, car il n’a pas plus de soixante-dix ans, écoute son supérieur avec tout le respect militaire, et aussi avec la naïve ingénuité d’un Jocrisse.
— Oui. mon petit, continue Picquenard, comme je vous le disais, j’étais couché, avec mes souliers et tout, sur un canapé de satin blanc, et la princesse de Chypre me versait du vin avec une cruche d’or. Et puis elle me mettait ses bras au cou, et elle me disait : « Ne t’en va pas, ou je fais un malheur ; j’ouvre la fenêtre, et je me fiche dans la mer ! »
— Et vous, sergent, dit Gachet affriandé, qu’est-ce que vous répondiez à ça ?
— Moi, reprend Picquenard en faisant claquer ses lèvres noires, je lui disais : « Ma petite mère, l’amour et tout ça, c’est très gentil, mais il faut que j’aille conquérir des villes. Et si je m’amusais ici à la bagatelle, comme un fainéant, au lieu d’entrer dans les capitales, qui est-ce qui ferait un nez ? Ça serait l’Empereur ! »