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conte 55LECTURES

Avarice

Plus belle que les Déesses et que les créatures idéales évoquées par les génies, la magnifique Estelle Violas paraît à pied sur le boulevard, tenant à la main son ombrelle écarlate, et aussitôt Paris, qui semblait terne, bête et ennuyé, devient splendide ! Comme si, déchirant tout à coup les pâles nuées, le soleil avait jeté à flots sa poussière d’or, tout s’anime et s’éclaire sous le rayonnement de ce regard et de ces lèvres superbes. Les arbres se ravivent, les étalages des boutiques sont amusants, les hommes ont l’air spirituel, et les toilettes des femmes reprennent leur éclat, comme des peintures ternies sur lesquelles on passe l’éponge humide.
Le pavé, les murailles, les voitures, les passants, les bancs en fer, les kiosques sont inondés de joie ; les rosses des fiacres s’élancent, frémissantes comme les chevaux d’Achille, et des couples de bourgeois qui se promènent sentent l’Amour, depuis longtemps mort, se réveiller et ressusciter dans leurs vieilles âmes.
Estelle Violas voit très bien comme la ville heureuse s’extasie de la voir passer ; mais précisément, il lui déplait que les êtres et les choses savourent de tels délices gratuitement, sans bourse délier, et (comme Paganini mettait une sourdine à son violon, afin de n’être pas entendu pour rien,) refaisant sur ses pas l’ombre, les tristes cœurs lassés et l’atmosphère terne et grise, – elle baisse cruellement son voile !