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poésie 71LECTURES

Partie de chasse

À G. de Lautrec.
« Dans le wagon des dames seules,
nous étions quarante fumeurs. »
Gabriel de Lautrec.

À la gare nous arrivâmes,
Par malheur ! quand tout était pris.
Mais, voulant partir à tout prix.
Nous dûmes monter chez les dames,
– Non sans exciter des rumeurs –
Avec nos chiennes épagneules.
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs.

Après une rapide enquerre,
Nous aperçûmes, dans les coins,
Des êtres du genre « moukère, »
S’épuisant en des baragouins.
On eût dit d’antiques primeurs,
Sinon de rassises bégueules.
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs.

Certes, à notre accoutumée –
Car on sait vivre, Dieu merci !
Nous voulions d’abord savoir si
Les incommodait la fumée !
« Oui, messieurs » – non sans quelque humeur,
Nous répondirent ces aïeules.
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs.

« Ah ! vraiment, ça n’est pas de chance !
Alors, vous allez bien souffrir.
Ne pas fumer ! Plutôt mourir ! »
Fîmes-nous. – Allons, on commence...
Et, sans écouter leurs clameurs,
Nous sortîmes nos brûle-gueules.
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs.

Bientôt, une fumée atroce
Envahit le compartiment.
Les pauvres ! bien certainement,
Ne devaient pas être à la noce,
Tandis l’une disait : Je meurs !
Une autre tapait sur nos gueules...
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs.

Qu’arriva-t-il de ces sorcières ?
Eh bien, mais... d’un commun accord,
On les jeta par-dessus bord,
C’est-à-dire par les portières,
Du geste auguste des semeurs
Elles churent dans les éteules...
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs.

Ô bizarre temps que le nôtre !
Il est évident qu’autrefois
On se fût montré plus courtois.
C’est ainsi que, d’un siècle à l’autre,
Vont se modifiant les mœurs.
De nos jours, on est lâche – ou veule.
Dans le wagon des dames seules
Nous étions quarante fumeurs !