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poésie 112LECTURES

Le vin suisse

Les Anglais auraient résolu de ne plus acheter de vin chez nous, et de s’adresser à la Suisse.

Il paraîtrait que les Anglais,
Dont on connaît la tempérance,
Pour se venger de nos pamphlets,
Ne veulent plus des vins de France !

Ni Bourguignon, ni Bordelais.
Je veux que m’emporte le Diantre,
S’ils ne boudent pas leur palais,
S’ils n’en veulent point à leur ventre.

Nos vins généreux et subtils,
Ils vont nous les laisser pour compte,
Ils ne boiront plus – disent-ils –
Que du Vin Suisse, à notre honte.

Je ne sais si vous avez bu
Jamais du vin de l’Helvétie,
Ou seulement même entrevu ?
Quant à moi, je vous remercie...

N’en déplaise au docteur Pelet,
Qui l’insinue à ses victimes,
C’est un vin quelconque, incomplet,
Sans nulles qualités intimes.

Il est lunaire, sépulcral,
Et de dégustation brève ;
Aussi vague que l’amiral
Croisant sur le lac de Genève.

C’est à boire du « Cortaillod »
Et du « Vinzel » et de l’ « Yvorne »,
Peut-être bien qu’Édouard Rod
Est, en somme, un auteur si morne.

C’est grâce à son vin malplaisant
Que la Suisse est pauvre en esthètes,
Et qu’on trouve si peu d’accent
Aux meilleurs chants de ses poètes.

(Extrait d’un journal suisse.)

Monsieur Ponchon, dans son « Journal »
Dénigre les vins Helvétiques.
Il faut croire que l’animal
N’en a jamais bu d’authentiques.

Il plaisante le « Dézaley »
Et se gausse de nos « Yvornes ».
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Qu’il vienne donc dans nos caveaux,
Tâter un peu de nos bouteilles.
Il verra bien si ses Bordeaux
Valent le nectar de nos treilles,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il jugera si nos « Cully »
Méritent ses calembredaines
Et je l’attends aux clairs « Vinzel »
Aux « Féchy », au doux « Villeneuve ».
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est ce vin-là, méchant vantard,
– On en garde ici souvenance –
Qui jadis sauva vos lignards
Par l’Allemand chassés de France.
(Tissot. Lausanne.)

RÉPONSE À TISSOT

Ne fais donc pas tant de musique.
Voui, mon vieux Tissot, j’en ai bu
Du vin Suisse, et de l’authentique.
Et j’en suis encore fourbu.

Je l’ai dit et je le répète :
Qu’il soit du Vaud ou du Valais,
Ton pinard ne vaut pas tripette,
C’est le pire des reginglets.

Que dis-je ? il rend bête. Et, la preuve
Est pour moi faite à tout jamais
De sa non-vertu. Je la treuve
Dans cette rage où tu te mets.

Je ne me mets pas en colère,
Moi. Je te le dis sans accès
De fureur : ton vin ne peut plaire
À mon estomac de Français.

Tes « Neuchâtels » et tes » Yvornes »
Sont aussi plats que des valets ;
Et tes « Villeneuve » sont mornes
Comme les crétins du Valais.

Au « Montreux » que chante ta lyre
Je préfère l’eau de Vichy.
Je n’ai pas besoin de te dire
Quoi me font faire tes... « Féchy ».

C’est du jus de queue de cerises,
Tes « Pully » comme tes « Cully ».
Autant vaut qu’on se gargarise
Avec l’air de Funiculi...

Ton « Vinzel » n’a pas raison d’être.
Quant à ton triste « Dézaley »
Il est bon, au plus, pour y mettre
Une morue à dessaler.

Où tu perds quelque peu la tête,
Mon vieux Tissot, c’est quand tu dis
Qu’à l’heure de notre défaite,
En dix-huit cent soixante-dix,

Votre vin sauva du naufrage
Nos malheureux petits lignards.
Outre que tu tiens un langage
Peu généreux à tous égards ;

C’est précisément le contraire.
Car, si je suis bien renseigné,
Il acheva ceux que la Guerre
Avait jusqu’alors épargnés.