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L'absinthe du mort

À Georges Hugo.
À Madagascar, il est d’usage de continuer à nourrir les défunts au delà du trépas.
À celui qui a été ivrogne, sa veuve considère comme un devoir de lui apporter sa boisson favorite.
(Lectures de la femme.)

Dieu ! que la France est vaine
Auprès de ces pays !
Et je comprends sans peine
Qu’on les ait envahis.
Les mœurs et les usages
Y sont cent fois plus sages
Que chez nous, Blancs-Visages,
Qu’ils nomment les Oui-ouis.

Là-bas, le mariage
Me paraît, dès l’abord,
Offrir un avantage,
Et que je prise fort :
La loi s’y trouvant telle,
Que ma femme fidèle
Si je meurs avant elle
Doit me nourrir encor !

Bien mieux, si la « biture »
Est mon léger défaut,
Ma seconde nature,
Elle doit – il le faut –
Bien loin qu’elle sévisse,
Mettre tout son office
À respecter mon vice
Par delà le tombeau.

Chez nous, c’est un calvaire
Pour un verre de trop,
La femme vocifère,
Glapit comme un blaireau ;
Elle peste, elle rogne,
Vous traite de carogne,
D’enfant de la Pologne,
Et de fleur de bistro.

Tandis, là-bas – macache
Que si je suis nanti
D’une épouse malgache,
Elle ne m’abrutit.
Je puis boire – sans phrase,
Et sans qu’elle me rase,
Et voyez cette occase !
Même une fois parti !

Je suis donc mort. Ma veuve
Inconsolable, au lieu
De pleurer comme un fleuve,
M’apporte, grâce à Dieu !
De son pas le plus vite,
Ma boisson favorite,
Qui bien plus me profite
Que ses pleurs... Croyez-le !

Ainsi, quand le jour tombe,
Je la vois, jeune Hébé,
Déposer dans ma tombe
Un vieux « Pernod » frappé ;
Et je me crois encore,
Assis – humble pécore,
Que le Néant décore, –
À l’ombre d’un café.