Conte breton

1 min
152
lectures
0

Ce poète ivrogne, porté sur le fruit de la vigne et les cabarets parisiens, se considérait lui-même comme un écrivain de troisième rang et n'a jamais souhaité être publié. Un seul recueil  [+]

Deux époux d’humeur inégale,
La femme, le cœur sur la main,
L’homme aussi méchant qu’une gale,
Le cœur sec comme un parchemin,

N’en parvinrent pas moins ensemble
À l’âge de quatre-vingts ans ;
S’assemble qui ne se ressemble
Est proverbe des temps présents.

Quoi qu’il en soit, tous deux moururent
Même jour, même heure. Et tandis
Qu’on les enterrait, ils coururent
À la porte du Paradis.

Saint Pierre sortit de sa loge,
Les fixa de cet œil subtil
Dont à faire n’est plus l’éloge :
« Que demandez-vous ? » leur dit-il.

– La belle demande ! – « Pardine !
Nous voudrions entrer ici,
Pourquoi nous fais-tu grise mine
Ne nous reconnais-tu pas ? – Si,

« Si, dit saint Pierre. Toi, la femme,
Tu peux entrer en Paradis.
Mais, toi, mari, qui fus infâme,
N’entreras pas, je te le dis.

« Toi, tu fus bonne, tu fus brave,
Tu pratiquas la charité.
Ton mari, toujours à la cave,
Vécut dans l’immoralité.

– C’est vrai, mais je l’aimais mon homme,
Et je l’aime encore aujourd’hui.
Il était méchant, mais en somme.
Je vécus heureuse avec lui...

– Mais il te battait comme plâtre ?
– Mais je l’aimais ! – Mais, sacrebleu !
Ton époux était idolâtre,
Ne craignant ni diable, ni Dieu...

« Et de plus c’était un Alphonse ;
Ah ! fi ! madame, fi fi fi !
– Je l’aimais, » telle est la réponse
Invariable qu’elle fit.

– Il n’importe, qu’il aille au diable !
Non, mais me vois-tu recevoir
Un être à ce point méprisable ?
Pour entrer ici faut avoir

« Une âme blanche comme un cygne.
– Tel est l’ordre du Colonel.
La consigne, c’est la consigne
Depuis le Temps originel.

« Et puis, assez de bavardage.
Entre, toi, si le cœur t’en dit.
Ton mari se trompe d’étage,
Je ne puis le prendre à crédit...

« Nous avons ici plus d’un ange,
Ange pur, ange radieux :
Va, tu ne perdras rien au change :
Un mari jeune au lieu d’un vieux !

– Non, si vieux qu’il soit et canaille,
Mon mari, je l’aime après tout,
– Dit la pauvre femme – où qu’il aille,
Je le suivrai partout, partout.

« Ton Paradis – comme tu penses –
Ne saurait que m’être hideux
Loin de m’être une récompense,
Si nous n’y entrons tous les deux. »
0
0