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poésie 54LECTURES

L'ombre de Cynthie

Les mânes ne sont pas des mythes, et notre âme
Sans périr, au bûcher triomphe de la flamme.

Au bord de l'Anio, vers le bout du chemin,
Morte dormait Cynthie, et je la vis soudain
Se pencher sur mon lit, lorsque plein de tristesse,
Tout seul, je déplorais le vide qu'elle y laisse.
C'était ces yeux, ces traits qu'elle avait dans la mort ;
Mais le feu de sa robe avait atteint le bord,
Et rongé le béryl qu'elle avait d'ordinaire.
Elle avait du Léthé l'empreinte délétère.
Je la vis s'animer, et, dans la sombre nuit,
Ses doigts, en s'agitant, produisirent du bruit :
« Toi que l'Amour jamais ne fixera, dit-elle,
Perfide, le sommeil t'a couvert de son aile ?
As-tu donc oublié nos amoureux larcins,
Nos veilles de Suburre et la corde où mes mains,
Se posant tour à tour pendant la nuit trompeuse,
Remettaient ta Cynthie en tes bras, radieuse ?
Que de fois, embrassés au sein des carrefours,
Avons-nous réchauffé le sol de nos amours !
Engagements secrets, serments, douce caresse,
Tout a des vents fougueux devancé la vitesse.
Nul n'a fermé mes yeux à mon suprême instant !
A ta voix j'aurais pu vivre encore pourtant.
Nul n'entendit la flûte à mon heure dernière,
Et ma tête posa durement sur la pierre.
Perfide, qui t'a vu dans ton abattement,
Sous un habit de deuil, me suivre, en me pleurant
Si tu n'accompagnais hors des murs ton amante,
Tu pouvais exiger une marche plus lente.
Mais que n'appelas-tu sur mon bûcher les vents !
Le feu n'exhala point de parfums odorants,
Nulle fleur de vil prix ne tomba sur ma cendre,
Et tu ne daignas pas un peu de vin répandre.

Jette au feu Lygdamus, ou que l'acier brûlant
Me venge du poison que je pris en buvant,
Et, bien que la Nomas sa salive comprime,
Fais-lui sous le fer rouge avouer tout son crime.
Naguère elle vendait ses faveurs à vil prix.
Elle étale aujourd'hui son luxe et ses habits,
Et du plus dur travail une esclave imprudente
Est punie aussitôt parce qu'elle me vante ;
Pétale indignement fut liée au poteau
Pour avoir apporté des fleurs sur mon tombeau ;
Pour prier en mon nom ma Lalagé s'est vue
Par les cheveux traînée et de verges battue.
Tu souffres ces horreurs et laisses détourner
Mon portrait qui devait sur mon bûcher brûler.
Pourtant je n'ai pour toi nul fiel dans ma poitrine,
A cause de ces vers dont je fus l'héroïne.
Par les destins dont nul n'évite les arrêts,
Je le jure, mon cœur ne te trompa jamais.
Puissé-je, comme prix, voir s'adoucir Cerbère !
Si je mens, contre moi que siffle la vipère !

Deux routes aux enfers reçoivent les passants
Et conduisent la foule en des lieux différents ;
Tantôt l'esquif fatal sous l'Adultère glisse,
Ou porte la Crétoise aux cornes de génisse :
Tantôt il va fleuri, vers l'Elysée heureux.
C'est là qu'au frais zéphyr, le luth harmonieux,
La lyre, modérant l'instrument de Cybèle,
Guident par leurs accords une danse éternelle.
Andromède, Hypermnestre, épouses sans détours,
S'y racontent leur vie et leurs chastes amours.
Victime pour sa mère, Andromède rappelle
Les rocs qui l'ont meurtrie et sa chaîne cruelle ;
Hypermnestre redit les crimes odieux
De sœurs qui de son cœur n'eurent pas les aveux.
Là nous trouvons un baume aux amours de la vie.
Moi, je tais en ces lieux, ingrat, ta perfidie.

Si Properce n'a point encor pu m'oublier,
Si Doris ne t'a pas fasciné tout entier,
Ne laisse point souffrir ma vieille Parthénie.
Ses soins, sans intérêt, t'amenaient à Cynthie.
Que Latris dont le nom montre le dévouement
N'offre point le miroir à d'autres maintenant ;
Que ce livre où mon nom se trouve écrit sans cesse,
Tout plein de ma beauté, dans le feu disparaisse.
Arrache sur la tombe où mon corps est enclos
Ce lierre entrelacé qui me brise les os.
Dans ces riants vergers de l'Anio la gloire,
Où ne pâlit jamais la blancheur de l'ivoire,
Elève une colonne et grave à son sommet
Ces vers que le passant lira sans nul arrêt :
« Cynthie en cet endroit repose ensevelie
Ainsi de l'Anio la rive est ennoblie ».

Si des songes pieux te surviennent parfois,
Qu'ils aient ta confiance ; écoute-les, et crois.
Nous errons dans la nuit où nous voulons sans peine
Et Cerbère lui-même est libre de sa chaîne
Mais quand paraît le jour, nous rentrons de nouveau.
Et Charon du Léthé nous fait traverser l'eau.
Sur d'autres maintenant que ton amour retombe.
Mais nos os, sans tarder, s'uniront dans la tombe ».

Elle dit, et son ombre, en traversant les airs,
Plaintive, fuit mes bras et revient aux enfers.