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poésie 109LECTURES

L'empire des femmes

Pourquoi vous étonner qu'une femme m'enchaîne
Et que son char vainqueur après elle m'entraîne ?
Pourquoi m'accuse-t-on d'infâme lâcheté
Si je ne puis briser le joug de la beauté ?

Le marin, de la mort prévoit le mieux l'atteinte ;
Sa blessure au soldat fait connaître la crainte.
Jeune aussi, je tenais ce langage assez fier.
Par mon exemple, ami, sache te défier.

Tu domptas les taureaux qui vomissaient la flamme,
Tu fis sortir du sol des bataillons pleins d'âme,
Médée, et pour aider dans le succès Jason,
Ta puissance endormit le terrible dragon.

Sur son coursier fougueux, de ses flèches rapides
Penthésilée a pu poursuivre les Atrides,
Et, dévoilant son front et ses traits gracieux,
D'Achille désarmer le bras victorieux.

Omphale, une beauté que le lac de Gygée
Avait vue en ses eaux si fréquemment plongée,
D'Hercule qui du monde avait touché la fin
Triomphe, et le héros tient les fuseaux en main.

Sémiramis fonda Babylone, et sa ville
Dut ses remparts au feu qui durcissait l'argile,
Si larges au sommet que deux chars s'y croisaient
Et, libres sur ces murs, nullement se froissaient.
Elle enferma l'Euphrate en cette vaste enceinte
Et Bactres sous son joug de plier fut contrainte.
Sans vouloir faire ici leur procès aux héros
Ni citer d'autres dieux devant mes tribunaux,
Que de fois Jupiter, dans sa faiblesse extrême,
Par des amours honteux s'est compromis lui-même !
A des esclaves vils prodiguant ses appas,
Une femme d'opprobre a couvert nos soldats ;
Cette reine voulait d'un amant impudique
Rome et Sénat pour prix de son ardeur lubrique.
Alexandrie, ô sol contraire à nos destins,
Memphis souvent noyée en le sang des Romains ;
Rivage où de Pompée a succombé la gloire,
Quel temps effacera cette honteuse histoire,
O Rome ! Il valait mieux, à Pharsale, au vainqueur
Te soumettre, Pompée, et subir sa rigueur !

Quoi ! de Canope, un jour, l'incestueuse reine,
De Philippe la honte, en son audace vaine,
Prétendait qu'Anubis remplaçât Jupiter :
Que le Tibre s'enfuît devant le Nil altier ;
Que le sistre couvrît nos trompettes guerrières ;
Que ses esquifs légers vainquissent nos galères ;
Et, sur le Capitole, auprès de Marius,
Que nous fussions traités ainsi que des vaincus !
S'il eût fallu plier ainsi sous une femme,
Mieux valait de Tarquin porter le joug infâme !
César nous a sauvés. Rome, pour ce héros
Demandons de longs jours à l'abri de tous maux...

Mais elle a de son Nil fendu les tristes plaines !...
Bientôt elle a tendu ses mains devant nos chaînes,
Et j'ai vu sur son bras, sous la dent du serpent,
L'endroit par où la mort se glissa sourdement.
Rome, puisque César te défend sans faiblesse,
Que peuvent contre toi l'inconduite et l'ivresse ?

Rome, reine du monde, a redouté pourtant,
De sa part, des combats l'appareil menaçant.
Elle avait d'Annibal oublié les défaites ;
Sur Syphax, sur Pyrrhus nos brillantes conquêtes ;
L'abîme que combla de son corps Curtius ;
L'ennemi, pour sa perte, immolant Décius ;
Coclès qui seul défend un pont de bois qu'on coupe ;
Un corbeau protégeant Corvus contre une troupe !
Œuvre des dieux, nos murs sont défendus par eux
César peut balancer presque le roi des dieux.
Triomphes de Pompée, étendards de Camille,
Flottes des Scipions... Souvenir inutile !
Par ses chants, Apollon fixera sans retour
Nos succès sur Antoine, établis en un jour.
César, pour le marin, qu'il parte ou qu'il revienne,
Sera toujours un dieu sur la mer Ionienne.