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poésie 66LECTURES

À Mécène

Vous demandez pourquoi l'Amour a mes faveurs,
Et pourquoi mes doux vers charment tant de lecteurs.
Nulle muse ne vient échauffer mon génie ;
L'Apollon qui m'inspire est ma seule Cynthie.
Dans les tissus de Cos paraît-elle à mes yeux.
J'écris sur ces tissus un livre gracieux ;
Vois-je de ses cheveux flotter libres les tresses,
Son orgueil dans mes vers puise d'autres ivresses ;
Entends-je résonner la lyre sous sa main,
Je l'admire, ébahi, fou de son art divin ;
Quand, cédant au sommeil, s'abaisse sa paupière,
De rêves amoureux quelle riche matière !
J'écris une Iliade, mais c'est surtout alors
Que dans de gais ébats j'ai vu nu son beau corps.
Finalement d'un rien je fais un long poème ;
Un geste me suffit, une parole même.

Si je tenais du ciel un génie assez grand
Pour dire les héros aux grands combats marchant,
Je ne chanterais point les Titans en colère,
Sur les monts entassés s'ouvrant une carrière,
Ni Thèbes, ni les murs d'Ilion, ni ce pont
Qui réunit la Perse aux bords de l'Hellespont,
Ni Rome à son berceau, ni Carthage la fière,
Ni Marius du Cimbre abattant l'âme altière.
Je dirais de César la gloire et les hauts faits,
Et Mécène à son tour le suivrait de très près.
Si je chantais la fin de la guerre civile,
Ou Modène, ou la flotte écrasée en Sicile,
Ou l'antique Etrurie éteinte sous ses murs,
Ou du phare captif les rivages peu sûrs,
Ou l'Egypte, ou le Nil sous un nouvel empire
Etendant ses sept bras, oui ! si je pouvais dire
Ces nombreux rois soumis, couverts d'or ou d'argent,
Le butin d'Actium à Rome s'étalant ;
Mécène, en temps de paix comme en guerre aussi juste
Serait toujours vivant dans la gloire d'Auguste.

Callimaque n'a pas le souffle assez puissant
Pour chanter Jupiter ou l'Etna vomissant,
Et je ne saurais point dans un poème épique
Associer Auguste à sa famille antique.
Chacun s'enferme en l'art que sa muse chérit ;
Je chante mes combats sur un modeste lit,
Le laboureur ses champs, le soldat ses blessures,
Le berger ses brebis, le marin ses mâtures.
En aimant il est beau de vivre et de mourir,
Et d'un cœur, sans rival, de pouvoir seul jouir.
C'est mon but. Je suis sûr de Cynthie, et sa haine
De tout cœur infidèle apparaît contre Hélène.

Les philtres que jadis la fille de Minos
Essaya vainement sur le cœur d'un héros,
Les poisons de Circé, les charmes de Médée
Ne pourraient m'arracher à ma Cynthie aimée ;
Elle a su captiver et mon cœur et mes sens.
Le trépas mettra fin à nos embrassements.

L'homme applique aux douleurs l'art de la médecine,
Mais l'amour se complaît dans le mal qui le mine,
Philoctète marcha, guéri par Machaon ;
Phénix revit le jour grâce aux soins de Chiron ;
En empruntant aux fleurs leur vertu salutaire,
Esculape rendit Androgée à son père,
Et Télèphe trouva, par des secrets nouveaux,
Dans l'arme meurtrière un remède à ses maux.
Celui-là guérira ma blessure fatale
Qui maintiendra le fruit dans la main de Tantale,
Ou qui, vous remplaçant, filles de Danaüs,
Remplira le tonneau dont l'eau ne fuira plus,
Ou qui, de Prométhée arrêtant la souffrance,
Du vautour dévorant vaincra la résistance.

Quand la mort, de ma vie en arrêtant le cours,
Sous un marbre léger m'étendra pour toujours,
O vous, le doux espoir de toute ma jeunesse,
Ma gloire, en quelque lieu que le destin me presse,
Mécène, si jamais votre char vous conduit
Dans les lieux où mon corps dormira loin du bruit,
Dites, en essuyant une larme qui tombe :
Les rigueurs d'une femme ont creusé cette tombe.