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Triomphe de la mort

CHAPITRE I.
Dans ce chapitre, Pétrarque décrit le retour de Rome en Provence de Laure victorieuse. Il dit comment sur sa route elle rencontra la Mort, et quel entretien elle eut avec cette dernière. Il entre dans une digression sur la vanité des choses mondaines, à propos de la multitude de ceux qui meurent en pleine puissance. Puis il raconte la mort de Laure.
Cette belle et glorieuse Dame, qui n’est plus aujourd’hui qu’un pur esprit et qu’un peu de poussière, et qui fut autrefois une colonne de haute valeur,

S’en revenait de cette guerre couverte d’honneur, heureuse d’avoir vaincu le grand ennemi qui dompte tout l’univers par ses artifices,

Et cela avec la seule arme d’un cœur pudique, d’un beau visage, de vertueuses pensées, d’un langage prudent et ami de l’honnêteté.

C’était un miracle tout nouveau que de voir les armes brisées de l’Amour, l’arc et les flèches avec lesquelles il a tué les uns et fait les autres prisonniers.

La belle Dame et ses compagnes choisies, revenant de leur noble victoire, marchaient serrées autour d’un beau drapeau.

Elles étaient peu nombreuses, parce que la véritable gloire est rare ; mais chacune d’elle paraissait bien digne d’être illustrée par la poésie et par l’histoire.

Leur bannière victorieuse représentait une blanche hermine sur champ de sinople, avec un collier d’or fin et de topazes.

Leur démarche et leur saints discours étaient vraiment chose non humaine, mais divine. Ah ! bienheureux qui naît pour une telle destinée !

Elles semblaient de claires étoiles autour d’un Soleil qui, loin de cacher leur vue, redoublait leur éclat ; elles étaient couronnées de roses et de violettes.

Et, comme tout cœur gentil, cette troupe s’en venait joyeuse de l’honneur acquis, quand je vis une enseigne obscure et triste.

Et une femme enveloppée dans un vêtement noir, avec un air si furieux, que je ne sais pas s’il y eut une telle fureur à Flégra au temps des géants,

S’avança et dit : « — Ô toi, Dame, qui va si fière de ta jeunesse et de ta beauté, et qui ne sait pas le terme de ta vie,

« Je suis l’importune et la cruelle que vous appelez sourde et aveugle, ô vous pour qui il fait nuit avant le soir.

« De mon glaive qui frappe et tranche, j’ai conduit à leur fin la race grecque et la race troyenne, et en dernier lieu, les Romains,

« Ainsi que les autres peuples barbares et étrangers ; j’arrive quand on ne m’attend pas, et j’ai interrompu mille projets vains.

« Or, pendant qu’il vous est le plus doux de vivre, je dirige ma course vers vous, avant que la Fortune n’ait mêlé quelque amertume à votre joie. — » 

« — Tu n’as aucun pouvoir sur celles-ci, et tu en as bien peu sur moi et seulement en ce qui regarde mon corps — répondit celle qui fut unique en ce monde —

« J’en connais un qui en sera plus fâché que moi, c’est celui dont le salut dépend de ma vie ; quant à moi tu me feras une grâce en m’enlevant d’ici bas. — »

Comme celui qui jette les yeux sur une chose nouvelle et voit qu’elle ne concorde pas avec son principe, ce qui l’étonne et le fait revenir sur soi-même,

Ainsi fut-il de cette bête féroce ; puis, quand elle se fut un peu remise : « — je les reconnais bien — dit-elle, — et je sais quand mes dents les ont mordues. — »

Puis, d’un œil moins courroucé et moins sombre, elle dit : « — Toi qui mènes la belle troupe, tu n’as jamais éprouvé, il est vrai, mon rude choc.

« Si tu en crois mon conseil, alors que je pourrais user de la force, il vaut mieux fuir la vieillesse et ses nombreuses infirmités.

« Je suis disposée à te faire un honneur que je ne fais point d’habitude aux autres, et à te faire disparaître sans peur et sans souffrance aucune. — »

« — Comme il plaira au Maître qui est au ciel et qui de là régit et modère l’univers, tu feras de moi ce que tu fais des autres. — »

Ainsi répondit Laure. Et voici que toute la campagne apparut pleine de tant de morts, que prose ni vers ne pourraient le rendre.

De l’Inde, du Catay, du Maroc et de l’Espagne, cette immense multitude de gens morts dans la longue succession des temps, avait déjà rempli le milieu et les côtés de la plaine. 

Là étaient ceux qui furent appelés les heureux : pontifes, rois et empereurs. Maintenant ils sont nus, pauvres et misérables.

Où sont maintenant leurs richesses ? Où sont les honneurs, et les pierreries, et les sceptres, et les couronnes, et les mitres, et les vêtements de pourpre ?

Malheureux qui place son espoir sur les choses mortelles ! — Et qui donc ne l’y place pas ? — S’il se trouve à la fin trompé, c’est bien juste.

Ô aveugles ! à quoi sert de tant vous donner de peine ? Vous retournez tous à la grande mère antique, et c’est à peine si on retrouve la trace de votre nom !

Cependant, des mille peines que vous vous donnez, y en a-t-il une qui soit utile ? Ne sont elles pas toutes d’évidentes vanités ? Que celui qui connaît vos préoccupations me le dise.

À quoi sert de subjuguer tant de pays, et de rendre tributaires les nations étrangères, pour que les esprits soient toujours embrasés de haine ?

Après les entreprises périlleuses et vaines, après avoir conquis, en versant le sang, terres et trésors, trouve-t-on l’eau et le pain plus doux ?

Trouve-t-on le verre et le bois plus doux que les pierreries et que l’or ? Mais pour ne pas poursuivre davantage un si long thème, il est temps que je revienne à mon premier sujet.

Je dis qu’était arrivée la dernière heure de cette courte vie glorieuse, et le moment du pas douloureux que le monde redoute.

Il y avait là pour voir Laure, une autre vaillante troupe de dames non encore séparées de leurs corps, et qui voulaient savoir si la Mort serait pitoyable. 

Cette belle compagnie était rassemblée là pour contempler la fin qu’il faut que tous fassent et ne fassent qu’une fois.

Elles étaient toutes ses amies et ses voisines. Alors la Mort arracha de sa main un cheveu d’or de cette blonde tête.

Ainsi elle cueillit la plus belle fleur du monde ; non par haine, mais pour démontrer plus clairement sa puissance sur les choses sublimes.

Que de lamentations ! que de pleurs furent répandus, sans qu’une larme tombât de ces yeux secs désormais, et pour lesquels j’ai si longtemps chanté et brûlé !

Et au milieu de tant de soupirs et de tant de douleurs, elle seule était silencieuse et gaie, cueillant déjà les fruits de sa belle vie.

« — Va-t’en en paix, ô véritable Déesse mortelle — », dirent ses compagnes. Et elle le fut bien en vérité ; mais cela ne lui servit de rien contre la Mort si sévère à exiger son droit.

Qu’adviendra-t-il des autres, si celle-ci fut tour à tour brûlante et glacée en quelques nuits, et changea tant de fois ? Ô espérances humaines, aveugles et fausses !

Si la terre fut baignée de nombreuses larmes par la pitié de ces âmes gentilles, celui-là le sait qui le vit ; et toi qui l’écoutes, tu peux te l’imaginer.

Ce fut à la première heure du sixième jour d’avril qu’elle s’empara jadis de moi, et qu’elle m’a laissé maintenant hélas ! Comme la Fortune change de façons d’agir !

Jamais personne ne se plaignit, autant de sa propre servitude ou de sa mort, que moi de la liberté et de la vie qui me furent laissées. 

Suivant les lois du monde et de l’âge, on aurait dû me faire partir avant elle, moi qui étais venu le premier, et ne pas priver si tôt l’univers de son plus bel ornement.

Or, quelle fut ma douleur, cela ne se peut mesurer ici, car à peine osé-je y penser, loin d’être assez hardi pour en parler en vers ni en rimes.

« — La vertu est morte, ainsi que la beauté et la courtoisie — disaient tristement les belles dames autour du chaste lit — qu’adviendra-t-il désormais de nous ?

« Qui verra jamais plus dans une femme, beauté si parfaite ? qui entendra un langage si plein de savoir, un chant si rempli d’angélique douceur ?

« Son esprit, pour quitter ce beau sein où il s’était caché avec toutes les vertus, avait rendu le ciel serein sur son passage.

« Aucun de ses ennemis n’eut jamais la hardiesse de paraître devant elle avec un visage sombre, jusqu’à ce que la Mort eût livré son rude assaut. — »

Après qu’on lui eût rendu un juste tribut de larmes et de crainte, chacune de ses compagnes regardait son beau visage, et se tenait muette de désespoir,

L’âme de Laure s’en alla en paix et contente, non comme une flamme qu’on éteint de force, mais comme une lumière qui s’éteint d’elle-même,

Comme un suave et pur flambeau auquel la nourriture manque peu à peu, conservant jusqu’à la fin sa contenance habituelle.

Non point pâle, mais plus blanche que la neige qui tombe à flocons dans une belle vallée, alors que le vent se tait, elle paraissait reposer comme une personne lasse. 

Son esprit étant déjà séparé d’elle, ce que les sots appellent mourir était comme un doux sommeil dans ses beaux yeux.

La Mort semblait belle sur son beau visage.

 

CHAPITRE II
Le poète raconte comment dans un songe, il lui sembla voir Laure qui le consolait de la douleur que sa mort lui avait causée, et comment il s’entretint avec elle.

La nuit qui suivit l’horrible événement qui éteignit pour moi le soleil, ou pour mieux dire le replaça dans le ciel, d’où je suis resté ici-bas comme un homme aveugle,

Épanchait dans l’air sa douce fraîcheur estivale, en même temps que la blanche amie de Tithon a coutume de soulever le voile des songes confus,

Quand une dame, ressemblant à la saison, et couronnée de pierreries orientales, vint vers moi du milieu de mille autres femmes couronnées comme elle.

Parlant et soupirant, elle me tendit cette main tant de fois désirée ; et j’en ressentis au cœur une douceur éternelle.

« — Reconnais celle qui détourna tes pas des sentiers vulgaires, dès que ton cœur gentil se fut aperçu d’elle. — »

Puis, pensive, d’un air humble et sage, elle s’assit et me fît asseoir sur une rive qu’ombrageaient un beau laurier et un hêtre.

« — Comment ne reconnaîtrais-je pas mon âme, ma Déesse ? — » répondis-je comme un homme qui parle et pleure. « — Mais dis-moi, je te prie, si tu es morte ou vivante. — » 

« — Moi je suis vivante, et toi tu es mort encore — dit-elle — et tu le seras jusqu’à ce que ta dernière heure vienne t’arracher à la terre.

« Mais le temps est court et notre désir est long. Donc, je te préviens que tu aies à restreindre et à refréner tes paroles avant que le jour, qui est déjà proche, ne se lève. — »

Et moi : « — Au terme de cette autre sirène qu’on nomme la vie, dis-moi, toi qui le sais pour l’avoir éprouvé, si mourir est une grande souffrance. — »

Elle répondit : « — Pendant que tu vas à la remorque du vulgaire et de son opinion aveugle et cruelle, tu ne peux jamais être heureux.

« La mort est la fin d’une prison obscure pour les âmes gentilles ; pour les autres qui ont placé tout leur succès dans la fange, c’est une souffrance.

« Et maintenant ma mort qui te rend si triste, te réjouirait si tu sentais la millième partie de ma joie. — »

Ainsi elle parlait, les yeux dévotement fixés au ciel ; puis elle imposa silence à ses lèvres de roses jusqu’à ce que je dis :

« — Sylla, Marius, Néron, Gaius et Mesenticus, les maux d’entrailles et d’estomac, les fièvres ardentes font paraître la mort plus amère que l’absinthe. — »

« — Je ne puis nier — dit elle — que l’angoisse qui précède la mort ne soit une forte douleur, mais plus forte encore est la crainte du dam éternel.

« Mais si l’âme se réconforte en Dieu, ainsi que le cœur qui, par lui-même, est faible, la mort n’est-elle pas autre chose qu’un léger soupir ?

« J’étais déjà proche du dernier pas ; ma chair était malade et mon âme encore vigoureuse, quand j’entendis dire d’un ton triste et bas : 

« Oh ! malheureux qui compte les jours, dont chacun lui semble mille années ; qui vit en pure perte, et jamais ne redescend en lui-même sur la terre ;

« Qui va cherchant sur la mer et sur toutes les rives, et partout où il se trouve, n’a jamais qu’une seule préoccupation : penser à elle seule, parler d’elle seule, écrire sur elle seule ! »

« Alors, du côté d’où venait le son, je tournai mes regards langoureux ; et je vis celle qui nous servit tous deux, qui me poussa et qui te retint.

« Je la reconnus à son visage et à sa voix ; car souvent autrefois elle a consolé mon cœur. Maintenant grave et sage, elle était alors honnête et belle.

« Et quand j’étais dans mon plus bel état, dans mon âge le plus vert ; quand je t’étais plus chère que tu ne l’as donné à dire et à penser à beaucoup de gens,

« La vie me fut presque amère en comparaison de cette tranquille et douce mort si rarement accordée aux mortels ;

« Car dans tout ce passage de la vie à la mort j’étais plus joyeuse que l’exilé qui revient à sa douce chaumière ; si ce n’est que j’étais seulement troublée de pitié pour toi. — »

« — Eh ! madame — dis-je — par cette fidélité qui vous fut, je crois, manifeste en son temps et qui maintenant vous est encore plus évidente en présence de celui qui voit tout,

« Amour vous mit-il jamais en tête d’avoir pitié de mon long martyre, sans pour cela abandonner votre haute et honnête entreprise ?

« Car vos doux dédains, vos douces colères, vos doux apaisements écrits dans vos beaux yeux, ont tenu pendant de nombreuses années mon désir dans le doute. — »

À peine eus-je dit ces paroles, que je vis briller ce doux rire qui était autrefois un Soleil pour mes facultés abattues.

Puis elle dit en soupirant : « — Mon cœur n’a jamais été séparé de toi et ne le sera jamais ; mais je modérai ta flamme par la sévérité de mon visage ;

« Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour sauver, à toi et à moi, notre jeune renommée. Une mère qui donne le fouet à son enfant, ne l’en aime pas moins.

« Combien de fois me dis-je à moi-même : celui-ci m’aime ; bien plus, il brûle ; or il convient que je veille à cela ; et mal prend garde celui qui craint ou désire.

« Qu’il regarde le dehors et qu’il ne voie pas le dedans ; voila ce qui te retint et te contraignit souvent, comme le frein retient le cheval.

« Plus de mille fois la colère était peinte sur mon visage quand Amour me brûlait le cœur. Mais jamais en moi le désir ne vainquit la raison.

« Puis quand je te voyais vaincu par la douleur, je tournais doucement les yeux vers toi, sauvant et ta vie et notre honneur.

« Et quand ta passion était trop puissante, je te saluais de la tête et de la voix, tantôt d’un air craintif, tantôt d’un air courroucé.

Voilà quels furent envers toi mes agissements et mes artifices : tantôt de douces complaisances et tantôt de fiers dédains ; tu le sais, car tu l’as chanté en mainte occasion.

« Parfois j’ai vu tes yeux si imprégnés de larmes, que j’ai dit : Il va mourir si je ne l’aide, je le vois bien. 

« Alors, je faisais en sorte de te donner un honnête secours. Parfois aussi je t’ai vu éperonné de tels désirs, que j’ai dit : ici il faut employer un mors plus dur.

« Ainsi te réchauffant ou t’apaisant, te faisant devenir pâle ou vermeil, tantôt triste et tantôt joyeux, je t’ai conduit jusqu’ici sain et sauf, quoique las, et je m’en réjouis. — »

Et moi : « — Madame, c’est-là une trop grande récompense de ma fidélité pour que j’y croie — » dis-je en tremblant, et le visage baigné de larmes.

« — Homme de peu de foi ! Or, si je ne le savais pas, moi, pour être bien vrai, pourquoi le dirais-je ? — répondit-elle, et son visage parut s’enflammer. —

« Si dans le monde, tu plus à mes yeux, je me tais là-dessus ; mais ce doux lien que tu avais autour du cœur me plut beaucoup.

« Elle me plut aussi la belle renommée que de loin et de près tes chants m’ont acquise, si j’ai bien entendu la vérité ; et je n’ai jamais demandé à ton amour autre chose que la modération.

« C’est ce qui lui a seul manqué ; et tandis que par ton attitude triste tu cherchais à me montrer ce que je voyais toujours, tu as ouvert ton cœur à tout le monde.

« De là ma froideur dont tu te plains encore ; quant au reste, il y avait entre nous cette intelligence qu’inspire l’amour, pourvu qu’il soit tempéré par l’honnêteté.

« Les flammes amoureuses brûlèrent quasi également en nous deux, au moins après que je me fus aperçue de ton feu ; mais si l’un de nous les montrait, l’autre les cachait.

« Tu étais déjà fatigué de crier merci, que moi je me taisais ; car la vergogne et la crainte faisaient paraître peu de chose un grand désir.

« La douleur n’est pas moindre parce qu’on la cache, de même qu’elle n’est pas plus grande quand on va se lamentant ; la fiction n’accroît ni ne diminue la vérité,

« Mais au moins tout voile ne s’est-il pas déchiré, quand, toi présent, j’ai accueilli tes paroles par cette chanson : « Dire plus, notre amour ne l’ose ? »

« Mon cœur était avec toi ; je gardai les yeux pour moi ; tu t’es plaint de cela comme d’un partage injuste, alors cependant que je te donnais le meilleur et que je t’enlevais le moins bon.

« Et ne crois pas que, bien qu’ils te fussent enlevés, ils ne t’ont pas été mille et mille fois rendus, et qu’ils ne se tournèrent pas vers toi avec pitié.

« Et ils se seraient toujours tournés tranquillement vers toi, si je n’avais pas eu peur de tes dangereuses flammes.

« Je veux te dire plus encore, pour ne pas te laisser sans une conclusion qu’il te sera peut-être agréable d’entendre au moment de nous séparer :

« Très heureuse en toutes les autres choses, une seule m’a déplu ; c’est d’être née dans une trop humble cité.

« Je regrette vraiment encore de ne pas être née au moins plus près de ton nid de fleurs. Mais assez beau fut le pays dans lequel je te plus.

« Car ton cœur, en lequel seul je me fie, pouvait se tourner ailleurs si tu ne m’avais pas connue ; et j’en aurais été moins illustre et d’une moindre renommée. — »

« — Cela non — répondis-je — car la troisième sphère du ciel m’élevait à un tel amour, où qu’il fût, stable et immobile. — »

« — Or, quoi qu’il en soit — dit-elle — j’en tirai un honneur qui me suit encore ; mais le plaisir de m’entendre t’empêche de voir que l’heure s’enfuit.

« Vois l’Aurore qui ramène aux mortels le jour de son lit doré ; vois le Soleil qui est déjà sorti de l’Océan jusqu’à la ceinture.

« L’Aurore vient nous séparer, et j’en souffre. Si tu as autre chose à dire, efforce-toi d’être bref, et mesure tes paroles au temps qui te reste. — »

« — Autant j’ai souffert autrefois, autant — dis-je — votre langage suave et léger m’a causé de douceur et de joie ; mais la vie sans vous m’est dure et lourde.

« Donc, je voudrais savoir, Madame, si je dois vous suivre bientôt ou tardivement. — » Elle, déjà levée pour partir, dit : « — À ce que je crois,

« Tu ne resteras pas longtemps sur la terre sans moi. — »