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Les Métamorphoses - livre VI

ARGUMENT. — I. Métamorphose d’Arachné en araignée. - II. Niobé se met au-dessus de Latone et est changée en rocher. - III. Métamorphose des paysans lyciens en grenouilles. - IV. Marsyas converti en fleuve. - V. Pélops pleure Niobé; les dieux lui donnent une épaule d’ivoire. - VI. Métamorphose de Térée en huppe, de Philomèle en rossignol, de Procné en hirondelle. - VII. Borée enlève Orithye; il en a deux fils, Calais et Zétès, qui furent au nombre des Argonautes

Pallas avait prêté l’oreille à ce récit : elle avait applaudi aux chants des filles d’Aonie et à leur juste courroux : « C’est peu de louer, dit-elle, en elle-même : méritons d’être louée à notre tour, et ne souffrons pas qu’on méprise impunément notre divinité ». — Dès lors une seule pensée l’occupe, le châtiment de la jeune Lydienne Arachné, qu’elle savait lui disputer la palme dans l’art d’ourdir la laine en tissus. Arachné ne devait sa renommée ni à sa patrie ni à sa naissance, elle la devait toute à son art ; Idmon, son père, gagnait sa vie à Colophon en teignant la laine avide des sucs du murex de Phocée : sa mère n’était plus ; mais la bassesse de sa naissance l’avait assortie à cet époux vulgaire. Arachné s’était fait, par son travail, un nom célèbre dans les villes de la Lydie, malgré son humble origine, et quoique retirée dans les murs de l’obscure Hypépa : pour admirer ses ouvrages, souvent les nymphes du Tmolus désertèrent leurs côteaux couronnés de vignobles ; souvent les nymphes du Pactole désertèrent leurs eaux. On aimait à voir et les toiles qu’elle avait achevées et celles que sa main ourdissait encore : tant il y avait de grâce et de charmes dans son travail ! Soit qu’elle dévide en pelotons arrondis la laine encore informe ; soit que, pressé sous sa main, le fil y prenne en s’allongeant la mollesse et la ténuité des nuages ; soit que le fuseau rapide tourne entre ses doigts effilés, ou que son aiguille peigne sur la trame, on la prendrait pour l’élève de Pallas ; cependant Arachné repousse ce titre, et se défend, comme d’une honte, d’avoir reçu les leçons d’une immortelle : « Qu’elle vienne se mesurer avec moi, dit-elle ; vaincue, je me soumets à tout ». — Pallas emprunte les traits d’une vieille, et couvrant son front de faux cheveux blancs, appuie sur un bâton ses membres affaiblis ; elle aborde Arachné, et lui adresse ces paroles : « La vieillesse n’amène pas seulement des maux à sa suite ; l’expérience est le fruit tardif de l’âge. Ne dédaigne pas mes avis : tu peux prétendre à la gloire de surpasser tous les mortels dans ton art ; mais cède à une déesse ; implore, d’une voix suppliante, le pardon de tes blasphèmes ; désarmée par tes prières, elle te l’accordera ». Arachné, lui jetant un regard plein de courroux, laisse la trame commencée, et retient à peine sa main prête à frapper ; elle trahit sur son visage la colère qui l’enflamme, et répond à celle qui cache à ses yeux la divine Pallas : « Insensée, le poids de l’âge qui courbe ton corps affaiblit aussi ta raison ; c’est souvent un malheur d’avoir trop vécu. Si tu as une bru, si tu as une fille, fais leur entendre ce langage : je sais me conseiller moi-même ; et pour te convaincre que tes remontrances sont vaines, apprends que je n’ai pas changé. Pourquoi ne vient-elle pas elle-même ? Pourquoi se dérobe-t-elle au combat ? — Elle est venue », dit alors la déesse, et, dépouillant les traits de la vieillesse, elle révèle Pallas. Sa divinité reçoit l’hommage des nymphes et des vierges de Lydie ; Arachné seule n’est point émue ; elle rougit pourtant, mais la rougeur soudaine qui, malgré elle, colore son visage, s’évanouit aussitôt ; pareille à l’air qui se teint de pourpre au lever de l’aurore, et que bientôt on voit blanchir aux premiers rayons du soleil. Elle persiste dans son entreprise ; et, dans sa folle ambition de ravir la palme, elle court à sa ruine ; car la fille de Jupiter ne recule pas devant le défi ; elle cesse de conseiller, et ne diffère plus la lutte.

Aussitôt, prenant place vis-à-vis l’une de l’autre, elles tendent les fils légers qui forment une double série, et les attachent au métier ; un roseau sépare les fils. Au milieu d’eux glisse la trame qui, conduite par la navette affilée, se déroule sous leurs doigts, s’entrelace à la chaîne et s’unit avec elle sous les coups du peigne aux dents aiguës. L’une et l’autre se hâtent, et, la robe repliée autour de leur sein, les habiles ouvrières pressent le mouvement rapide de leurs mains ; le désir de vaincre les rend insensibles à la fatigue. Elles emploient dans leurs tissus la pourpre que Tyr a préparée dans des vases d’airain, et marient les nuances avec tant de délicatesse que l’œil ne saurait les distinguer : tels, réfléchis par la pluie, les rayons du soleil décrivent un arc dont la courbe immense embrasse l’étendue des cieux : il brille de mille couleurs variées, mais le passage de l’une à l’autre échappe à l’œil séduit ; tant elles se fondent aux points qui se touchent ! mais aux extrémités la différence éclate. Sous leurs doigts, l’or flexible se mêle à la laine, et des histoires empruntées à l’antiquité se déroulent sur la toile.

Pallas peint la colline consacrée à Mars près de la ville de Cécrops, et le débat qui s’éleva jadis sur le nom de la contrée. Les douze dieux assis autour de Jupiter sur des sièges élevés, brillent revêtus d’une auguste majesté ; chacun d’eux se fait reconnaître à ses traits ; mais la grandeur royale éclate sur le front de Jupiter. Le roi des mers est debout : il frappe de son long trident des rochers escarpés, fait jaillir un coursier de leur flancs entr’ouverts, et, par ce témoignage de sa puissance, il revendique l’empire de la contrée. La déesse se représente elle-même armée de son bouclier et de sa lance à la pointe acérée ; elle met un casque sur sa tête ; autour de sa poitrine, l’égide qui la protège. Elle frappe la terre de sa lance, et l’on en voit sortir l’olivier tout chargé de ses fruits et de son pâle feuillage : Les dieux sont transportés d’admiration, et Pallas couronne son ouvrage par sa victoire. Cependant, pour qu’un exemple apprenne à sa rivale quel prix elle doit attendre de son audace insensée, elle représente, aux quatre coins de la toile, quatre combats remarquables à la fois par la vivacité du coloris et par la petitesse des figures. À l’un des angles on voit Hémus et son épouse Rhodope de Thrace, aujourd’hui montagnes chargées de frimas, autrefois mortels orgueilleux qui usurpèrent les noms des plus puissantes divinités : dans une autre, c’est la destinée déplorable de la mère des pygmées. Junon, qu’elle avait provoquée, la vainquit, la changea en grue, et la condamna à faire la guerre à ses sujets. Plus loin, c’est Antigone, qui jadis osa se mesurer avec l’épouse du grand Jupiter. La reine des dieux la métamorphosa en oiseau. Ni la gloire d’Ilion, sa patrie, ni celle de Laomédon, son père, ne purent la sauver ; sous le plumage d’une cigogne au long bec, des cris bruyants applaudissent encore à sa beauté. Le dernier angle montre Cinyre, privé de sa famille et embrassant les degrés du temple formés des membres de ses filles ; couché sur le marbre, des larmes semblent couler de ses yeux. Les branches de l’olivier pacifique bordent ce tableau : tel en est le dessin ; la déesse le termine par l’arbre qui lui est consacré.

La jeune Méonienne peint Europe abusée par l’image d’un taureau : l’œil croit voir un taureau vivant, une mer véritable. La fille d’Agénor semble tourner ses regards vers la terre qu’elle vient de quitter ; elle semble appeler ses compagnes, craindre l’atteinte des flots qui bondissent vers elle, et replier timidement la plante de ses pieds. Elle peint Astérie se débattant dans les serres d’un aigle, Léda reposant sous les ailes d’un cygne, Jupiter qui se cache sous la forme d’un satyre, pour rendre mère de deux enfants la belle Antiope, ou sous les traits d’Amphitryon, pour te séduire, ô Alcmène ! qui se change en pluie d’or pour tromper Danaé ; qui devient flamme avec la fille d’Asopus, berger avec Mnémosine, serpent, aux changeantes couleurs, avec la fille de Cérès. Et toi, Neptune, sous les traits d’un taureau menaçant, elle te couche aux pieds de la fille d’Éole ; tu empruntes la figure de l’Énipée pour donner le jour aux Aloïdes ; faux bélier, tu charmes Bisaltis : Cérès, aux blonds cheveux, douce mère des moissons, t’aime sous la forme d’un coursier : sous celle d’un oiseau, tu triomphes de la mère du coursier ailé, de Méduse, dont le front est hérissé de vipères ; et de Mélanthe, sous celle d’un dauphin. Elle donne aux personnages, elle donne aux lieux, les traits qui leur appartiennent. On voit Apollon prendre l’habit grossier d’un pâtre, ou le plumage d’un vautour, ou la crinière d’un lion aux larges flancs, ou devenir berger pour séduire Issé, la fille de Macarée. Bacchus abuse Erigone, sous la forme mensongère d’un raisin, et Saturne, transformé en cheval, fait naître le centaure Chiron. Autour de la toile serpentent, comme une bordure déliée, des rameaux de lierre entrelacés de fleurs.

Ni Pallas ni l’Envie ne pourraient rien reprendre dans cet ouvrage. La déesse, à la chevelure d’or, irritée du succès de sa rivale, déchire la toile où sont représentées les faiblesses des dieux ; elle tient encore à la main la navette de buis de Cyrotus : trois et quatre fois elle en frappe la tête de la fille d’Idmon. L’infortunée ne peut supporter cet affront ; dans son désespoir, elle se suspend à un cordon, et cherche à s’étrangler. Touchée de compassion, Pallas adoucit son destin : « Vis, lui dit-elle, malheureuse ! vis, mais toujours suspendue. La même peine (garde-toi d’espérer un meilleur avenir) est imposée à tes descendants jusqu’à la postérité la plus reculée ». Elle dit, et s’éloigne en répandant sur elle le suc d’une herbe vénéneuse. Tout à coup, atteints de ce fatal poison, les cheveux d’Arachné tombent, son nez et ses oreilles disparaissent, sa tête et tous ses membres se rapetissent ; des doigts longs et grêles sont attachés à ses flancs, et lui servent de jambes ; le reste du corps forme son ventre ; c’est de là que, fileuse araignée, et fidèle à ses anciens travaux, elle tire les fils dont elle ourdit sa toile.

La Lydie entière frémit ; la Renommée répand le bruit de cet événement dans les villes de Phrygie, et le livre aux entretiens du monde entier. Niobé, avant son hymen, avait connu Arachné, lorsque, vierge encore, elle habitait la Méonie et le mont Sipyle ; mais ce malheur, qu’elle regarde comme le châtiment d’une fille vulgaire, n’est point pour de un avertissement de céder aux dieux et de modérer son langage. Tout concourt à nourrir son orgueil ; mais les talents de son époux, l’éclat de sa naissance et de celle d’Amphion, le vaste royaume soumis à ses lois, quelque vanité qu’elle en tire, la rendent moins fière encore que sa nombreuse postérité. Niobé eût été la plus heureuse des mères si elle eût moins connu son bonheur. La fille de Tirésias, Manus, qui lisait dans l’avenir, transportée d’une fureur divine, allait un jour, criant dans toutes les rues de la ville : Thébaines, courez en foule offrir à Latone et à ses deux enfants vosprières et l’encens, symbole de piété ; attachez vos cheveux avec des branches de laurier, Latone vous le commande par ma bouche ». On obéit, et, dociles à sa voix, les Thébaines parent leur front de feuillage, brûlent l’encens et mêlent leurs prières à la flamme qui s’élève sur les autels.

Cependant Niobé s’avance entourée d’un cortège nombreux ; elle étale sur sa robe de pourpre, tissue d’or, tout le luxe de la Phrygie ; belle, malgré la colère, elle agite majestueusement sa tête et sa chevelure, qui flotte sur ses épaules. Elle s’arrête, et quand elle a fièrement promené autour d’elle un superbe regard : « Quelle folie ! s’écrie-t-elle, de préférer les dieux qu’on vous annonce aux dieux que vous voyez ! Pourquoi Latone a-t-elle des autels, lorsque l’encens ne brûle pas encore en mon honneur ? Moi, fille de Tantale, qui seul, de tous les mortels, s’est assis à la table des dieux ; moi, fille d’une sœur des Pléiades, et petite-fille du puissant Atlas, dont la tête supporte la voûte éthérée ; moi, dont le père est fils de Jupiter, que je me glorifie encore d’appeler mon beau-père ! Les peuples de Phrygie tremblent sous mes ordres ; je règne en souveraine dans le palais de Cadmus. Ces murs élevés aux accords de la lyre d’Amphion, et le peuple qui les habite, nous reconnaissent pour maîtres, moi et mon époux. Dans mon palais, de quelque côté que se portent mes yeux, ils rencontrent d’immenses richesses ; enfin, ma beauté peut faire envie à une déesse. Ajoutez à tant de gloire sept filles, autant de fils dans la fleur de l’âge, et bientôt sept gendres et sept brus. Cherchez maintenant d’où peut naître mon orgueil ; osez me préférer la fille de Céus, je ne sais quel Titan, Latone, qui jadis ne put trouver, sur le vaste sein de la terre, un peu de place pour mettre au monde ses enfants. Le ciel, la terre et l’onde refusèrent un asile à votre déesse ; elle fut exilée de l’univers jusqu’au moment où, par pitié, Delos lui dit, pour arrêter sa course vagabonde : « Toutes deux étrangères, nous errons, toi sur la terre, moi sur les mers ». Et elle lui donna un abri flottant, où Latone devint mère de deux enfants, à peine la septième partie de ceux que mes flancs ont portés. Je suis heureuse ; qui pourrait le nier ? Je serai toujours heureuse ; qui oserait en douter ? C’est l’abondance de mes biens qui assure mon bonheur ; je suis trop haut pour que l’adversité puisse m’atteindre. Quelque bien qu’elle puisse m’ôter, elle m’en laissera toujours beaucoup plus encore ; au point où elle est montée, ma fortune est au-dessus de la crainte des revers. Supposez que de ce peuple d’enfants quelques-uns me soient enlevés, cette perte ne saurait me réduire à deux comme Latone ; avec une pareille postérité, est-elle bien loin de ne pas en avoir ? Hâtez-vous donc, hâtez-vous d’abandonner ses autels, et déposez le laurier qui couronne vos têtes ». Les Thébaines déposent leurs couronnes et laissent le sacrifice interrompu ; mais leur bouche peut encore murmurer les prières qu’elles adressaient à la déesse. Latone, indignée, monte au sommet du Cynthe, et adresse ces paroles à ses deux enfants : « Moi, votre mère, si fière de vous avoir donné le jour ; moi qui, dans tout l’Olympe, ne le cédais qu’à la seule Junon, on doute maintenant de ma divinité ! Ces autels où je suis honorée depuis tant de siècles vont m’être interdits, ô mes enfants ! si vous ne me prêtez votre appui. Ce n’est pas là ma seule douleur : la fille de Tantale ajoute l’insulte à son impiété : elle ose vous préférer ses enfants, elle ose dire (puisse tomber sur elle un semblable malheur ! ) que je suis une mère sans enfants ; sa langue sacrilège a renouvelé les blasphèmes de son père ». Latone allait joindre la prière à ce discours. « C’en est assez, dit Phébus ; vos plaintes arrêtent trop longtemps la vengeance ». Phébé tient le même langage, et tous deux ils fendent les airs d’un vol rapide, et descendent, cachés dans un nuage, sur la cité que Cadmus a bâtie. Près des murs s’étendait au loin une vaste plaine, incessamment foulée par les chevaux ; le sol s’était ramolli sous leurs pas et sous les roues des chars qui le sillonnaient sans cesse. C’est là qu’une partie des sept fils d’Amphion, montés sur des coursiers généreux, pressent leurs flancs couverts de tapis de pourpre, et les dirigent avec des rênes chargées d’or. L’un d’eux, Ismène, le premier que sa mère porta dans son sein, faisait tourner son coursier dans un cercle tracé, et soumettait au frein sa bouche écumante. « Hélas ! » s’écrie-t-il tout à coup ; il emporte dans sa chute le trait qui l’a frappé au milieu de la poitrine ; sa main mourante abandonne les rênes, glisse lentement sur l’épaule droite du cheval, et tombe sur le flanc. Placé près de son frère, Sipyle, au bruit d’un carquois qui résonne dans les airs, fuit à bride abattue ; ainsi fuit le pilote quand, à la vue d’un nuage précurseur de la pluie, il déploie toutes les voiles qui pendent aux mâts, pour recueillir jusqu’au plus léger souffle des vents. Mais il a beau presser son coursier, le trait inévitable le suit ; il frémit sur sa tête, s’y fixe, et le fer dont il est armé sort par sa bouche. Comme il vole penché sur le cou du coursier, livré à toute sa vitesse, il roule le long de la crinière, et va souiller la terre de son sang qui bouillonne. L’infortuné Phédime, et Tantale, héritier du nom de son aïeul, après avoir fini leur course accoutumée, étaient descendus sur l’arène pour se livrer à la lutte si chère à la jeunesse ; déjà l’huile brillante avait coulé sur leurs membres, déjà ils se tenaient étroitement embrassés, poitrine contre poitrine, lorsqu’une flèche, lancée par la corde tendue, les perce l’un et l’autre. Ils poussent ensemble un profond gémissement ; et quand leurs corps, affaissés par la douleur, sont ensemble tombés sur l’arène, ils roulent ensemble une mourante paupière, et rendent ensemble le dernier soupir. Alphénor, qui les voit, accourt en se meurtrissant la poitrine, pour recevoir dans ses bras leurs corps déjà glacés ; il expire en accomplissant ce pieux devoir : le dieu de Délos lui plonge un trait mortel au fond du cœur ; le fer qu’il en retire aussitôt e-traîne avec sa pointe une partie du poumon, et son âme s’échappe dans les airs avec les flots de son sang. Damasichton à la chevelure virginale ne meurt pas d’une seule blessure ; atteint à l’endroit où la jambe commence et s’unit aux nœuds souples du jarret nerveux, sa main essaie d’arracher le trait fatal, un autre le frappe à la gorge, y pénètre tout entier, et sort repoussé par le sang, qui jaillit avec force, et s’ouvre au loin un passage dans l’air. Le dernier de tous, Ilionée, dont les prières devaient rester impuissantes, élève ses bras au ciel : « Ô dieux ! je vous implore tous ! s’écrie-t-il, ignorant qu’il n’était pas besoin de les implorer tous ; épargnez-moi ! » Le dieu qui porte l’arc fut touché de sa prière ; mais le trait ne pouvait plus être arrêté ; toutefois, la blessure qui lui ravit le jour fut légère, et la flèche ne fit qu’effleurer le cœur d’Ilionée. Avertie de son malheur par la renommée, par la douleur du peuple et les larmes de ses amis, Niobé ne saurait douter d’une si soudaine catastrophe ; mais elle s’étonne que les dieux aient pu l’accomplir ; elle s’indigne qu’ils aient eu contre elle tant d’audace et tant de puissance ; Amphion lui-même, en se plongeant un poignard dans le sein, venait de finir en même temps ses douleurs et sa vie. Oh ! qu’en ce moment elle était différente de cette Niobé qui naguère éloignait le peuple des autels de Latone, et s’avançait d’un pas superbe au milieu de Thèbes : alors elle faisait envie à ses amis, et maintenant, objet de pitié, même pour ses ennemis, elle se jette sur les restes glacés de ses fils, et sa bouche égarée leur distribue ses derniers baisers. Elle en détache ses bras livides, et les élevant au ciel : « Repais-toi de ma douleur, ô cruelle Latone ! s’écrie-t-elle ; repais-toi de mes larmes, assouvis ton cœur impitoyable ; je meurs sept fois : triomphe, implacable ennemie ! applaudis-toi de cette victoire ! Mais où donc est cette victoire ? Dans mon malheur je suis encore plus riche que toi dans ta prospérité : après tant de funérailles, je l’emporte encore ! » Elle parle, et déjà la corde a résonné sur l’arc qui se tend avec force ; à ce bruit, tous frissonnent d’effroi ; Niobé seule n’est point émue : son audace grandit avec ses malheurs. En habit de deuil et les cheveux épars, ses filles étaient debout, rangées autour des lits funèbres de leurs frères. L’une d’elles veut retirer le trait plongé dans ses entrailles, elle tombe sur son frère, et meurt en l’embrassant ; une autre s’efforçait de consoler sa mère infortunée, elle perd tout à coup la voix, et ses membres plient sous les coups d’une main invisible ; elle ne ferme la bouche qu’en exhalant le dernier soupir. Celle-ci tombe mourante en cherchant vainement à fuir, celle-là expire sur le corps de sa sœur ; l’une se cache, l’autre paraît toute tremblante. La mort avait déjà fait six victimes, que ses coups avaient diversement frappées ; une seule restait : sa mère lui fait un rempart de son corps, et l’enveloppe de ses vêtements : « Laisse-m’en une ; de tant de filles je ne te demande que la plus jeune, la seule qui me reste encore ». Tandis qu’elle prie, celle pour qui elle prie expire. Veuve de son époux, veuve de ses fils et de ses filles, Niobé s’assied au milieu de leurs cadavres inanimés. Endurcie par tant de maux, elle demeure immobile ; le vent n’agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage, ses yeux sont fixes, ses traits respirent la douleur, rien ne vit plus en elle ; sa langue se glace dans son palais durci, le mouvement s’arrête dans ses veines ; son cou n’est plus flexible, ses bras ne peuvent faire aucun geste, ni ses pieds avancer ; ses entrailles même se pétrifient. Elle pleure, pourtant ; un violent tourbillon la saisit et l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle se fond en eau, et des larmes baignent encore le marbre de son corps.

Dès lors, hommes et femmes redoutent le courroux de la divinité qui vient de faire éclater sa puissance ; tous se montrent plus jaloux d’honorer la déesse qui enfanta deux jumeaux, et comme il arrive toujours qu’une aventure récente rappelle d’anciens souvenirs, un Thébain s’exprime en ces termes : « Jadis les laboureurs des plaines fertiles de la Lycie ne méprisèrent pas impunément Latone. C’est une histoire peu connue, parce qu’elle concerne des hommes vulgaires ; mais elle n’est pas moins remarquable : j’ai vu moi-même le lac et les lieux que ce prodige a rendus célèbres. Chargé d’années, incapable de supporter les fatigues d’un voyage, mon père m’avait ordonné de lui amener les plus belles génisses de la Lycie, et m’avait donné pour guide un homme de cette contrée. Nous parcourions ensemble les pâturages : tout à coup nous apercevons, debout au milieu du lac, un autel antique, noirci par la fumée des sacrifices, et entouré de roseaux balancés par les vents. Mon guide s’arrête, et d’une voix tremblante, il murmure ces paroles : « Sois-moi propice ». Ma bouche répète, en murmurant : « Sois-moi propice ». Et cependant je lui demande si cet autel est consacré aux Naïades, à Faune, ou à quelque dieu du pays ; il me répond : « Jeune homme, ce n’est pas une divinité des montagnes qui préside à cet autel ; il appartient à la déesse que l’altière Junon exila jadis de l’univers. À peine Délos accorda-t-elle un asile à ses prières, alors que, île légère, elle voguait errante sur les mers. Là, couchée entre un palmier et l’arbre de Pallas, Latone donna le jour à deux enfants, en dépit de leur implacable marâtre. Devenue mère, dit-on, elle fuit encore, loin de cette île, le courroux de Junon, emportant sur son sein ses deux divins jumeaux. Un jour que le soleil embrasait la terre de ses feux, parvenue aux confins de la Lycie, où naquit la Chimère, elle s’arrête, épuisée par les fatigues d’un long voyage : la chaleur avait allumé en elle une soif dévorante, et ses nourrissons avides avaient tari le lait de ses mamelles. Le hasard lui découvre, au fond d’une valléee un lac dont les eaux lui semblaient pures : sur ses bords, des pâtres coupaient l’osier fertile en rejetons, le jonc et l’algue amie des marais. La fille de Céus approche, plie un genou et se penche sur la rive pour se désaltérer dans l’onde fraîche : cette troupe grossière s’oppose à ses désirs. « Pourquoi, leur dit la déesse, m’interdire ces eaux ? L’usage en appartient à tous : la nature n’a point voulu que le soleil, l’air et l’onde limpide soient la propriété d’un seul : je viens ici jouir d’un bien commun à tous, et pourtant ma voix suppliante vous le demande comme un don. Je ne voulais pas rafraîchir mes membres accablés de lassitude, mais apaiser ma soif. Tandis que je parle, ma bouche se dessèche, et mon gosier aride laisse à peine un passage à ma voix. Cette boisson sera pour moi égale au nectar, et je proclamerai que je vous dois la vie ; oui cette onde est la vie que je reçois de vous. Ah ! laissez-vous toucher par ces enfants suspendus à mon sein, et qui vous tendent leurs faibles bras » (par hasard ils les tendaient en ce moment). Quel cœur les douces paroles de Latone n’auraient-elles pas fléchi ? Mais ces pâtres, insensibles à sa prière, persistent dans leur refus. Ils lui ordonnent de s’éloigner et ajoutent la menace à l’injure. Ce n’était point assez : ils plongent dans l’eau leurs pieds et leurs mains pour en troubler la pureté, ils y bondissent méchamment pour soulever l’épais limon qui reposait au fond de l’onde. La colère impose silence à la soif, et dédaignant de s’abaisser plus longtemps à des prières indignes d’une déesse, la fille de Céus élève ses mains vers le ciel, et s’écrie : « Vivez à jamais dans cet étang ». Ses vœux sont accomplis : ils se jettent avec joie au sein des eaux ; tantôt ils se plongent tout entiers au fond du lac, tantôt ils montrent leur tête au-dessus de l’abîme, ou nagent à sa surface. On les voit tour à tour se reposer sur la rive, et s’élancer de nouveau dans les froides ondes : ils exercent encore leur langue impure à l’invective, et, cachés sous les eaux, sous les eaux mêmes on les entend s’essayer sans pudeur à l’outrage. Déja leur voix est rauque, leur gorge s’enfle et se dilate, et leur bouche élargie s’ouvre pour vomir l’injure ; leur tête se joint à leurs épaules ; le cou disparaît ; leur dos est verdâtre, leur ventre, qui forme la plus grande partie de leur corps, blanchit, et, changés en grenouilles, ils bondissent, sous une forme nouvelle, dans la fange de l’étang ».

Après qu’on eut raconté (j’ignore le nom du conteur) la triste aventure des pâtres de Lycie, un autre rappela celle du satire, châtié par le fils de Latone, vainqueur dans le combat de la flûte, inventée par Minerve. « Pourquoi me déchirer ? s’écriait-il. Ah ! que je me repens de mon audace ; Ah ! fallait-il que la flûte me coûtât si cher ! » Il crie, et la peau qui couvre ses membres est arrachée ; tout son corps n’est bientôt qu’une plaie, le sang coule de toutes parts, ses nerfs sont mis à nu ; on peut voir le mouvement de ses veines que la peau ne cache plus, l’œil peut compter ses entrailles et ses fibres transparentes. Les Faunes, divinités des champs et des forêts, les Satyres, ses frères, Olympe, déjà célèbre, et les Nymphes, mêlèrent leurs larmes à celles de tous les bergers qui font paître sur ces montagnes les brebis à l’épaisse toison, et les bœufs aux cornes menaçantes. Baignée de ces larmes, la terre fertile les reçoit dans son sein et s’en abreuve jusqu’au fond de ses entrailles. Après les avoir changées en eau, elle les ramène dans la région des airs ; elles forment un fleuve qui, sous le nom de Marsyas, roule les eaux les plus limpides de la Phrygie, et va, par une pente rapide, se perdre dans la mer.

Après ce récit le peuple revient aux malheurs dont il est le témoin ; il pleure la mort d’Amphion et celle de ses enfants. Mais l’indignation éclate contre Niobé : on dit que Pélops donna seul des larmes à son sort : déchirant ses vêtements jusqu’à la poitrine, il découvrit l’ivoire de son épaule gauche. À l’époque de sa naissance, cette épaule était de chair comme la droite, et de la même couleur ; bientôt après, ses membres furent mis en lambeaux par la main de son père ; les dieux les rassemblèrent, dit-on ; ils les avaient tous retrouvés, à l’exception de celui qui tient le milieu entre la gorge et le bras ; ils remplirent ce vide à l’aide d’une pièce d’ivoire, et ranimèrent ainsi Pélops tout entier.

Les princes voisins se réunissent, et les villes d’alentour supplient leurs rois d’apporter des consolations à Pélops ; c’étaient Argos et Sparte, Mycènes, où devaient régner les Pélopides, Calydon qui n’était pas encore en butte au terrible courroux de Diane, la fertile Orchomène, Corinthe, célèbre par son airain, la superbe Messène, Patras, l’humble Cléone, Pylos où régna Nélée, Trézène que Pitthée ne gouvernait pas encore, et toutes les cités que l’isthme renferme entre deux mers, et toutes celles que du haut de cet isthme l’œil aperçoit au-delà. Qui pourrait le croire ? Athènes, tu manquas seule à ce pieux devoir. La guerre y mit obstacle ; des bordes barbares avaient passé les mers, et porté l’épouvante dans les murs de Mopsus ; Térée, roi de Thrace, armé pour la défense d’Athènes, les avait dispersées et illustré son nom par cette victoire. Sa puissance, ses richesses, le nombre de ses sujets, l’éclat de son origine, qui le faisait sortir du noble sang de Gradivus, tout porta Pandion à lui donner la main de Procné. Mais Junon, qui préside au mariage, l’Hyménée et les Grâces ne s’approchèrent pas de leur couche. Pour l’éclairer, les Euménides allumèrent leurs torches aux flammes d’un bûcher ; les Euménides préparèrent le lit nuptial, où vint se reposer un hibou profane, qui s’était abattu sur leur toit. C’est sous ces auspices que s’unirent Procné et Térée ; c’est sous ces auspices qu’ils donnèrent la vie à un enfant. Cependant la Thrace les entoure d’hommages ; elle rend grâces aux Dieux, et veut que le jour où la fille de l’illustre Pandion devint l’épouse de son roi, et celui où Itys vint au monde, soient consacrés par des fêtes solennelles : tant l’homme est aveuglé sur ses véritables intérêts ! Déjà le soleil, au terme de sa révolution, avait cinq fois ramené l’automne, lorsque Procné, mêlant aux discours les caresses, dit à son époux : « Si j’ai quelque empire sur toi, souffre que j’aille voir ma sœur, ou qu’elle vienne elle-même en ces lieux ; tu promettras à mon père son prompt retour auprès de lui : le bonheur de la voir est la plus grande faveur que je puisse recevoir de toi ». Térée fait lancer les vaisseaux à la mer ; secondé par la rame et les voiles, il touche au port d’Athènes, et pénètre dans le Pirée. Arrivé auprès de son beau-père, ils unissent leurs mains, et l’entretien commence sous d’heureux auspices. Térée expose d’abord le motif de son voyage et le vœu de son épouse ; il s’engage à ramener promptement Philomèle : en ce moment elle parait, riche de brillants atours, plus riche encore de sa beauté. Telles on peint les Naïades et les Dryades, quand elles se montrent au milieu des forêts, si toutefois on leur suppose ce luxe d’ornements et de parure. À la vue de la jeune fille, Térée s’enflamme, comme les blancs épis à l’approche du feu, ou comme s’embrasent les feuilles, l’herbe desséchée et la paille légère. La beauté de Philomèle suffisait pour séduire ; mais Térée trouve dans son naturel un nouvel aiguillon à son amour ; le cœur des Thraces est si prompt à ressentir les ardeurs de Vénus ! Il brûle de ses feux et des feux du climat qui l’a vu naître. Dans ses désirs impétueux, il ne pense qu’à corrompre les vigilantes compagnes de Philomèle et sa fidèle nourrice ; il veut la tenter elle-même par de riches présents, il veut l’acheter, s’il le faut, au prix de son royaume, l’enlever et soutenir son rapt par la force des armes. Il n’est rien que n’ose son amour effréné, et son cœur ne peut plus contenir la flamme qui le dévore. Dejà tout délai l’importune, il revient avec une ardeur empressée aux vœux de Procné ; les désirs de Procné servent de voile à ses propres désirs. L’amour le rend éloquent ; ses instances sont-elles trop vives, c’est Procné qui l’exige ; il a même recours aux larmes, comme si Procné les avait commandées. Dieux ! quelle nuit obscure enveloppe le cœur humain ! Les efforts de Térée pour consommer un crime font croire à sa vertu ; ce crime fait sa gloire. Que dis-je ? Philomèle s’associe à ses désirs ; elle jette ses bras caressants autour des épaules de son père, et demande qu’il lui soit permis de se rendre auprès de sa sœur ; c’est au nom de sa vie, et c’est contre sa vie qu’elle implore cette faveur. Térée la contemple, et déjà il la possède du regard ; les baisers qu’elle donne à son père, les bras dont elle étreint son cou, tout est pour lui aiguillon, tout est flamme, tout sert d’aliment à son délire. Toutes les fois qu’elle embrasse son père, il voudrait être son père : et s’il l’était, serait-il moins impie ! Pandion cède aux prières de ses filles ; Philomèle transportée de joie rend grâce à son père. Infortunée ! Elle regarde comme un bonheur pour sa sœur et pour elle ce qui doit les perdre toutes les deux. Phébus n’avait plus qu’un étroit espace à parcourir, et ses chevaux frappaient déjà de leurs pieds la région où s’incline l’Olympe. On dresse avec une pompe royale les tables du festin, les dons de Bacchus coulent dans des coupes d’or, et chacun va goûter les douceurs du sommeil. Le roi de Thrace est séparé de Philomèle, mais elle remplit son cœur qui bouillonne ; il se rappelle ses traits, sa démarche, ses mains ; les charmes qu’il n’a pas vus encore, il se les représente au gré de ses désirs ; il attise lui-même le feu qui le dévore, et son ardeur inquiète éloigne de lui le sommeil. Le jour brille : Pandion presse la main de son gendre prêt à partir, et, les yeux baignés de larmes, il lui recommande sa compagne : « Ô mon gendre bien-aimé ! puisqu’un pieux motif m’y oblige, puisque mes deux filles le veulent ainsi, et que tu le veux toi-même, ô Terée ! je te la confie. Mais au nom de la bonne foi, par les liens qui unissent nos cœurs, par les dieux immortels, je t’en conjure, veille sur elle avec l’amour d’un père. Hâte-toi de me rendre ce doux appui de ma vieillesse : tout délai m’en semblera long. Et toi, Philomèle (c’est assez que ta sœur vive loin de nous), si tu as quelque tendresse pour ton père, presse le moment de ton retour ». Telles étaient ses prières ; en même temps il couvrait sa fille de baisers, et mêlait à ses prières de douces larmes. Comme un gage de foi, il prend la main de Térée et celle de Philomèle et les serre dans la sienne ; il leur donne pour sa fille et pour son petit-fils, qui vivent éloignés de lui, de doux embrassements en souvenir de tendresse. Enfin, il peut à peine prononcer le dernier adieu d’une voix entrecoupée de sanglots, et lui-même il s’effraie des tristes pressentiments qui s’élèvent dans son âme. Cependant Philomèle est montée sur le vaisseau à la poupe éclatante ; la rame fend les flots, et la terre semble s’éloigner. « Je triomphe, s’écrie Térée, j’emporte avec moi l’objet de mes vœux ! » Le barbare ! il tressaille de joie, et ne diffère qu’à regret son bonheur ; son regard ne se détourne pas un moment de sa victime : ainsi, quand l’oiseau de Jupiter enlève un lièvre dans ses serres recourbées et le dépose dans son aire, à la cime d’un arbre, il fixe sur sa proie, qui ne saurait lui échapper, l’œil avide d’un ravisseur. Déjà on touche au terme du voyage ; déjà les matelots fatigués sortent de leurs vaisseaux et descendent sur le rivage natal. Le roi de Thrace entraîne la fille de Pandion dans un antre caché au fond d’une antique forêt ; il l’enferme pâle, tremblante, livrée à mille craintes, fondant en larmes, et demandant où est sa sœur. Il lui dévoile alors son infâme dessein, et triomphe, par la violence, d’une vierge qui, seule et sans appui, ne cesse d’implorer par ses cris impuissants et son père et sa sœur, et les dieux avant tout. Elle tremble comme la timide brebis qui, blessée par un loup et arrachée de sa gueule, ne se croit pas encore en sûreté, ou comme la colombe qui palpite de crainte à la vue de ses plumes rougies de son propre sang, et redoute encore les serres avides dont elle a senti l’étreinte. Bientôt, revenue à elle-même, Philomèle arrache ses cheveux épars, meurtrit son sein avec désespoir, et, tendant les bras vers Térée, elle s’écrie : « Barbare ! qu’as-tu fait ? Eh quoi ! monstre cruel, ni tes ordres de mon père, ni ses pieuses larmes, ni le souvenir de ma sœur, ni ma virginité, ni les droits de l’hymen, rien n’a pu te toucher ! Tu as tout profané ! Je suis devenue la rivale de Procné, et toi l’époux des deux sœurs ! Ah ! je ne méritais pas cet horrible destin. Que ne m’ôtes-tu la vie, perfide, pour combler la mesure du crime ? Eh ! que ne m’as-tu frappée avant un exécrable inceste ? Je serais descendue pure au séjour des ombres. Si les dieux ont des yeux pour de tels attentats, si leur puissance subsiste encore, si tout n’a pas péri avec mon innocence, un jour je serai vengée. Moi-même je braverai la honte pour publier tes forfaits. Si je retrouve ma liberté, j’irai les raconter à l’univers ; si tu me retiens captive au fond de ces forêts, je les ferai retentir dans ces forêts ; j’attendrirai les rochers témoins de mon malheur. Puisse ma voix monter jusqu’au ciel, et jusqu’aux dieux, s’il en est qui l’habitent ! »

Ces menaces excitent au même degré la fureur et la crainte dans l’âme du farouche tyran ; dans un transport de fureur et de crainte, il tire du fourreau le glaive qui pend à sa ceinture, saisit Philomèle par les cheveux, lui tord les bras et l’enchaîne ; Philomèle lui tend la gorge : à la vue du glaive, elle avait espéré la mort. Mais tandis que sa bouche indignée appelle incessamment son père et s’efforce de crier, Térée presse sa langue entre deux fers mordants, et la coupe jusqu’à la racine ; elle tombe, encore murmurante sur la terre ensanglantée : ainsi la queue d’un serpent mutilé frémit et cherche, en mourant, la trace du corps auquel elle appartenait. Après cet attentat, Térée, dit-on (j’ose à peine le croire), assouvit plus d’une fois ses désirs sur le corps de sa victime. Souillé d’un tel crime, il ne craint pas de paraître devant Procné qui, en voyant son époux, lui demande sa sœur. L’imposteur pousse des gémissements ; il annonce faussement la mort de Philomèle, et ses larmes confirment son récit. Procné déchire les vêtements qui flottent, chargés d’or, sur ses épaules ; elle se couvre de deuil, élève un cénotaphe, et, sur la foi d’un trépas mensonger, elle offre aux mânes de sa sœur de funèbres présents. Elle pleure ; mais ce n’est point ainsi qu’il faut pleurer les destins de sa sœur. Le dieu du jour avait accompli, à travers les douze signes, la marche de l’année. Et Philomèle, que peut-elle faire ? Des gardes opposent une barrière à sa fuite, et les murs épais de sa prison s’élèvent taillés dans le roc. Sa bouche muette ne peut révéler son malheur ; mais la douleur est industrieuse, et le génie naît de l’adversité. Suivant l’art de ces temps barbares, elle compose un tissu où sa main ingénieuse, mêlant les fils de pourpre aux fils blancs, trace le crime de Térée. Dès qu’il est achevé, elle le confie à un esclave, et l’invite, par un geste, à le porter à la reine. L’esclave s’empresse de remettre à Procné le tissu, sans connaître l’objet du message. L’épouse du cruel tyran le déroule, et lit la déplorable aventure de sa sœur. Qui le croirait ? elle garde le silence ; la douleur lui ferme la bouche, et sa langue cherche en vain des paroles où puisse éclater toute son indignation. Sans s’arrêter à répandre d’inutiles larmes, sa fureur l’emporte à tout oser, et la plonge tout entière dans des pensées de vengeance.

C’était le temps où les femmes de Thrace ont coutume de célébrer les mystères Triétériques, en l’honneur de Bacchus ; la nuit préside à ces mystères : la nuit, le Rhodope retentit des sons aigus de l’airain. C’est encore à l’ombre de la nuit que la reine sort de son palais, et que, dans l’appareil prescrit pour les orgies, elle s’arme à la manière des Bacchantes : le pampre couronne sa tête, la dépouille d’un cerf pend à son côté gauche, une lance légère repose sur son épaule. Elle s’élance au milieu des forêts, suivie de ses nombreuses compagnes : terrible et agitée par tous les transports de la douleur, Procné imite, ô Bacchus, le délire de tes prêtresses. Elle arrive enfin à l’antre secret où Philomèle est captive, elle pousse des hurlements, crie Evohé ! brise les portes, enlève sa sœur, la revêt des insignes de Bacchus, cache son visage sous des feuilles de lierre, et l’entraîne, tout étonnée, dans son palais. À peine Philomèle a-t-elle touché le seuil de cette funeste demeure, l’infortunée frémit d’horreur, et la pâleur couvre son front. Procné la mène dans un lieu retiré, la dépouille des ornements destinés aux mystères, et découvre sa figure, qui rougit de honte. Elle veut presser dans ses bras la triste Philomèle, mais Philomèle n’ose lever les yeux vers une sœur dont elle se croit la rivale ; le front attaché à la terre, elle voudrait jurer, en attestant les dieux, que la force a pu seule flétrir son innocence ; à défaut de la voix, le geste exprime sa pensée. Enflammée de colère, Procné ne se maîtrise plus ; elle blâme les pleurs de Philomèle : « Ce ne sont point les pleurs qui doivent nous venger, mais le fer, mais une arme plus terrible encore que le fer, s’il en est une, dit-elle : oui, je suis prête à tout, même au crime, ma sœur ! Oui, je veux, la torche à la main, embraser ce palais, et précipiter au milieu des flammes le perfide Térée, ou arracher avec le fer sa langue, ses yeux et les membres qui t’ont ravi l’honneur, ou faire sortir par mille blessures son âme criminelle. Je médite un grand coup, mais je ne sais encore ce que résoudra ma vengeance ». Elle parlait : Itys accourt près de sa mère, et la vue de cet enfant l’avertit de ce qu’elle peut faire. Elle jette sur lui un regard farouche : « Ah ! que tu ressembles à ton père ! », dit-elle. À ces mots elle se tait, s’apprête au crime le plus affreux, et refoule au fond de son cœur son courroux qui bouillonne. Cependant l’enfant s’approche, salue sa mère, jette ses faibles bras autour de son cou et lui prodigue, avec ses baisers, les douces caresses de son âge. Procné est attendrie ; sa colère tombe et s’apaise, et ses yeux se mouillent de larmes involontaires. Bientôt elle sent son cœur maternel chanceler et près de céder à sa tendresse : alors, détournant ses regards de son fils et les reportant sur sa sœur, elle les contemple tour à tour. « Pourquoi, dit-elle, l’un me touche-t-il par ses caresses, tandis que l’autre, privée de sa langue, ne peut se faire entendre ? Il me nomme sa mère, pourquoi ne peut-elle me nommer sa sœur ? Fille de Pandion, vois à quel homme on t’a donnée pour compagne ! tu dégénères : envers un époux tel que Térée, la pitié est un crime ». Soudain, telle qu’aux rives du Gange une tigresse emporte dans les sombres forêts le faon qui suce encore le lait de sa mère, elle entraîne Itys dans l’endroit le plus retiré du palais ; et tandis qu’il lui tend les bras, tandis que, prévoyant son malheur, il s’écrie : « Ma mère, ô ma mère ! », et se jette à son cou, Procné plonge un poignard dans ses flancs, sans détourner les yeux. Un seul coup suffirait pour lui donner la mort, mais Philomèle lui perce aussi la gorge ; ses membres palpitants conservent encore quelque reste de vie ; elles les mettent en lambeaux, en font bouillir une partie dans des vases d’airain, et placent le reste sur des charbons ardents : le pavé ruisselle de sang. Procné cache son crime à Térée, et prépare le festin où ce mets est servi ; sous le prétexte d’un banquet sacré où, selon l’usage d’Athènes, son époux seul peut être admis, elle éloigne ses compagnons et ses esclaves. Térée, assis sur le trône de ses aïeux, se repaît de son sang et engloutit dans son sein ses propres entrailles. Son aveuglement est si profond qu’il demande son fils : « Amenez-moi Itys », dit-il. Procné ne peut dissimuler une cruelle joie ; et brûlant de lui annoncer son malheur : « Celui que tu demandes est avec toi », dit-elle. Il promène ses regards autour de lui, et tandis que ses yeux le cherchent de tous côtés et que sa voix l’appelle incessamment, les cheveux épars et respirant le meurtre, Philomèle s’élance, et jette la tête sanglante d’Itys à la tête de son père : jamais elle ne désira plus vivement de pouvoir faire entendre sa voix et d’y trouver une interprète fidèle de sa joie. Le roi de Thrace repousse la table avec des cris d’horreur ; il évoque du Styx les déités qui s’arment de serpents. Tantôt il voudrait retirer de ses flancs entr’ouverts les mets exécrables qui recélaient les entrailles de son fils ; tantôt il pleure et s’appelle le tombeau de son fils, ou bien, l’épée nue à la main, il poursuit les filles de Pandion. On eût dit que, portées sur des ailes, elles se balançaient dans les airs : elles avaient des ailes en effet. L’une prend son essor vers les forêts, l’autre voltige sous nos toits. Les traces de ce meurtre ne sont pas encore effacées sur leur sein, et leur plumage est taché de sang. Pendant que le désespoir et l’ardeur de la vengeance l’emportent à la suite des deux sœurs, Térée lui-même est changé en oiseau ; une aigrette se dresse sur son front, son bec s’allonge et prend la forme d’un dard : cet oiseau se nomme la Huppe ; sa tête est armée de plumes menaçantes. La douleur de ce désastre précipite Pandion dans la nuit du Tartare avant le jour marqué par le destin, avant qu’il eût atteint une longue vieillesse.

Le sceptre et les rênes de l’empire passent dans les mains d’Érechthée, aussi recommandable par sa justice que puissant par les armes. Il était père de quatre fils et d’autant de filles ; deux d’entre elles étaient d’une égale beauté. Céphale, sorti du sang d’Éole, devint ton époux, ô Procris ! mais Térée et ses Thraces nuisirent à l’amour de Borée ; Orithye fut refusée à la tendresse de ce dieu, tant qu’il aima mieux l’obtenir par des prières que par la violence. Voyant enfin l’impuissance de ses tendres efforts, il déchaîne cette fureur terrible qui lui est habituelle et n’appartient qu’à lui. « Je l’ai mérité, dit-il ; pourquoi me suis-je dépouillé de mes armes, l’impétuosité, la force, la colère et la menace ? Pourquoi suis-je descendu à la prière, qui n’est pas faite pour moi ? La force est mon partage ; par elle, je dissipe les sombres nuages ; par elle, je soulève les mers, je renverse les chênes vigoureux, je durcis la neige, et je fais tomber la grêle qui bat le sein de la terre. C’est moi qui, rencontrant mes frères dans les plaines éthérées (car c’est là mon champ de bataille) lutte contre eux avec un tel effort, que notre choc fait éclater le bruit du tonnerre dans les airs, et jaillir le feu du sein des nuages, l’un par l’autre heurtés. C’est moi qui, pénétrant dans les entrailles de la terre, et soulevant fièrement sur mon dos ses profondes cavernes, épouvante de mes secousses et le séjour des ombres, et l’univers entier. C’est avec de telles armes que je devais prétendre à l’hymen : je devais employer la force et non la prière, pour devenir le gendre d’Érechthée ». À peine Borée a-t-il proféré ces paroles, ou d’autres non moins fières, qu’il secoue ses ailes, dont le battement souffle le trouble sur la terre, et met en fureur le vaste Océan. Il déploie, sur le sommet des monts, sa robe qui soulève des tourbillons de poussière ; il balaie la terre, et s’enveloppant d’un épais nuage, il emporte dans ses ailes sombres la tremblante Orithye. Il vole, et son essor rapide donne à ses feux une force nouvelle. Le ravisseur n’arrête sa course aérienne qu’après avoir atteint le pays des Ciconiens, siège de son empire. C’est là que la vierge Athénienne devient à la fois épouse du roi des frimas et mère : elle donne le jour à deux jumeaux qui joignent aux attraits de leur mère les ailes de Borée. Mais on dit qu’elles ne naquirent point avec eux ; tant que la barbe ne parut pas au-dessous de leur blonde chevelure, Calaïs et Zétès furent sans ailes. Bientôt leurs flancs se revêtirent d’un plumage semblable à celui des oiseaux, en même temps que leurs joues s’ombragèrent d’un léger duvet : lorsque l’enfance eut fait place à la jeunesse, unis aux descendants de Minée pour la conquête de la toison d’or, ils s’élancèrent sur le premier vaisseau, à travers des mers inconnues.