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Les Métamorphoses - livre III

ARGUMENT. — I. Agénor ordonne à Cadmus de chercher sa fille qu’il a perdue. Des soldats naissent des dents du dragon tué par Cadmus. — II. Actéon métamorphosé en cerf. — III. Naissance de Bacchus. — IV. Tirésias aveugle et devin — V. Écho changée en son ; Narcisse en fleur. — VI. Penthée, après la métamorphose des matelots en dauphins, charge Acétès de chaînes: à cause de ce crime, il est mis en lambeaux par les bacchantes

Déjà le dieu, dépouillant la forme trompeuse du taureau, s’était fait connaître, en abordant aux rivages de Crète, lorsqu’Agénor, ignorant le destin de la fille qu’il a perdue, ordonna à Cadmus de la chercher ; sa peine, s’il ne la trouve pas, sera l’exil : ainsi le veut ce père à la fois tendre et cruel. Après avoir parcouru le monde, (qui pourrait en effet découvrir les larcins de Jupiter ?) Cadmus fuit sa patrie pour se dérober au courroux de son père, et va, d’une voix suppliante, consulter l’oracle d’Apollon sur l’asile qu’il doit choisir : « Une génisse, répond le dieu, s’offrira à tes regards dans un champ solitaire ; jamais elle n’a porté le joug, ni traîné le soc recourbé de la charrue : prends-la pour guide, et, dans le champ où tu la verras se reposer, entreprends de fonder une ville, et donne à la contrée le nom de Béotie ».

À peine descendu de l’antre de Castalie, Cadmus voit s’avancer à pas lents et sans gardien une génisse dont le cou ne porte aucune marque de servitude ; il la suit, et marchant sur ses traces, il adore, dans un religieux silence, le dieu qui le conduit. Déjà il avait franchi les eaux du Céphise et les campagnes de Panope : la génisse s’arrête, et, levant vers le ciel son large front orné d’un bois superbe, elle fait retentir les airs de ses mugissements. Puis tournant ses regards vers ceux qui marchent à sa suite, elle se couche et repose ses flancs sur le tendre gazon. Cadmus rend grâce au dieu, baise avec respect cette terre étrangère, et salue ces montagnes et ces plaines inconnues. Il s’apprête à offrir un sacrifice à Jupiter et commande à ses compagnons d’aller puiser une eau vive pour les libations.

Là s’élève une antique forêt que la hache n’a jamais profanée. Au milieu, une caverne entourée d’une épaisse haie d’arbrisseaux et d’osier, présente humblement pour entrée un arc formé par des pierres jointes ensemble : il en sort une source féconde. Cette caverne est le repaire du dragon, fils de Mars : sa crête a l’éclat de l’or ; la flamme jaillit de ses yeux ; tout son corps est gonflé de venin ; il darde sa langue en trois aiguillons, et sa gueule est armée d’un triple rang de dents. À peine les Tyriens ont-ils porté leurs pas dans ce bois funeste ; à peine l’urne, jetée au sein des eaux, a-t-elle retenti, que le serpent avance hors de l’antre sa longue tête azurée, et fait entendre d’horribles sifflements. Les urnes échappent de leurs mains, leur sang est refoulé vers sa source, et leurs membres se glacent de stupeur et d’effroi. Le monstre plie et replie en mille anneaux sa croupe couverte d’écailles, et, dans ses bonds tortueux, décrit des arcs immenses ; plus de la moitié de son corps se dresse dans les airs et domine toute la forêt ; et sa grandeur, à le voir tout entier, égale celle du serpent qui sépare les deux Ourses. Au même instant, soit que les Phéniciens s’apprêtent au combat ou à la fuite, soit que la crainte les empêche de fuir ou de se défendre, il s’élance sur eux : l’un expire sous sa dent meurtrière, l’autre dans les replis de ses longs anneaux, ou meurt au souffle de son haleine empestée.

Déjà le soleil, au plus haut point de sa course, avait resserré les ombres : étonné du retard de ses compagnons, le fils d’Agénor cherche la trace de leurs pas : il a pour vêtement la dépouille d’un lion, pour armes une lance d’un fer étincelant, un javelot, et son courage, la meilleure de toutes les armes. Il entre dans la forêt : à la vue des cadavres de ses Tyriens, à la vue du vainqueur qui, étendu sur eux, les couvre de ses vastes flancs, et qui, de sa langue ensanglantée, suce leurs horribles blessures : « Je serai, dit-il, votre vengeur, ô fidèles amis, ou le compagnon de votre trépas. » À ces mots, il soulève un roc énorme, et l’effort de son bras, s’égalant à la pesanteur de la pierre, il la lance. Ce choc eût ébranlé les remparts couronnés des plus superbes tours ; le serpent reste sans blessure, et, cuirassée de ses écailles, sa peau dure et hideuse repousse les coups les plus vigoureux. Mais sa peau, malgré toute sa dureté, ne peut triompher du javelot, qui, pénétrant à travers son épine flexible et tortueuse, s’y arrête et enfonce jusque dans ses entrailles tout le fer dont il est armé. Le monstre, exaspéré par la douleur, replie sa tête sur son dos, regarde sa blessure et mord le dard qui s’y tient immobile ; après de grands efforts pour l’ébranler en tous sens, c’est à peine s’il peut arracher ie bois de ses flancs ; mais le fer reste attaché à ses os. La douleur de sa nouvelle plaie redoublant alors sa fureur ordinaire, les veines de son gosier s’emplissent et se gonflent ; une écume blanchâtre decoule de sa gueule venimeuse ; la terre, broyée sous ses écailles, résonne, et le souffle qu’exhale sa bouche infernale infecte au loin les airs, tantôt il se roule en spirales immenses, tantôt il se dresse et s’allonge avec plus de roideur qu’un grand arbre ; d’autres fois il s’élance d’un vaste bond, aussi impétueux qu’un torrent grossi par les pluies, et, du choc de sa poitrine, il renverse les arbres placés sur son passage. Le fils d’Agénor recule quelques pas : avec la dépouille du lion, il repousse les assauts du serpent ; quand sa gueule le menace, il l’arrête en lui présentant la pointe de sa lance : le reptile, en fureur, attaque l’acier par d’impuissantes morsures, ses dents se brisent contre le tranchant du métal. Déjà le sang commence à couler de son palais empesté, et rougit le gazon. Mais la blessure est légère, tant qu’il se dérobe aux atteintes du fer en reculant sa tête, et par ce mouvement l’empêche de se fixer dans la plaie et d’y pénétrer plus avant. Enfin le fils d’Agenor enfonce le fer dans le gosier du monstre, et le presse sans relâche, et le pousse en arrière jusqu’à ce qu’il aille se heurter contre un chêne qui l’arrête, et que sa tête et l’arbre soient percés du même coup. Le reptile fait courber le chêne sous son poids, et gémir ses flancs en les battant de sa queue. Tandis que le vainqueur contemple l’énormité de son ennemi vaincu, tout à coup une voix se fait entendre ; on ne peut reconnaître d’où elle est partie, mais elle profère ces mots : « Pourquoi, fils d’Agénor, considérer le serpent que tu viens de tuer ? et toi aussi on te verra un jour sous la forme d’un serpent ». Saisi d’un long effroi, il se trouble, il pâlit, une terreur glaciale fait dresser ses cheveux sur sa tête.

La déesse qui protège Cadmus, Pallas, descendue des plaines éthérées, s’offre à ses regards ; elle lui ordonne de remuer la terre, et d’enfouir dans son sein les dents du serpent, qui seront la semence d’un peuple nouveau. Il obéit : appuyé sur la charrue, il trace des sillons, et, suivant l’ordre de la déesse, sème dans la terre les dents qui doivent enfanter des hommes. Aussitôt, ô prodige incroyable ! la glèbe commence à se mouvoir ; du milieu des sillons surgit d’abord une forêt de lances ; bientôt des casques agitent leurs aigrettes éclatantes, ensuite apparaissent des épaules, des poitrines, des bras chargés de traits, et toute une moisson d’hommes couverts de boucliers. Ainsi, dans les jeux solennels, quand s’élève la toile du théâtre, on voit paraître les figures qu’elle représente : d’abord elles montrent la tête et peu à peu le reste du corps, jusqu’à ce que, se déroulant en entier, par une facile continuité, elles posent enfin les pieds sur la scène. Effrayé à la vue de ce nouvel ennemi, Cadmus allait prendre ses armes : « Ne les prends pas, s’écrie un des enfants de la terre, et ne va pas te mêler à cette guerre civile ». À ces mots, il frappe de sa terrible épée le plus proche de ses frères, et tombe lui-même sous le coup d’un javelot lancé de loin. Celui qui l’a livré au trépas ne lui survit pas longtemps, et rend bientôt le souffle qu’il vient de recevoir. Une égale fureur anime tout ce peuple, et dans la guerre qu’ils se livrent, ces frères, qui viennentde naître, s’entretuent les uns les autres. Déjà ces jeunes guerriers, dont le destin a renfermé la vie dans d’étroites limites, frappaient de leurs poitrines palpitantes leur mère ensanglantée ; il n’en restait que cinq ; de ce nombre était Echion. Il met bas les armes à la voix de Pallas, et il échange avec ses frères des gages de foi et de paix. Ils devinrent les compagnons des travaux de Cadmus, lorsqu’il voulut accomplir l’oracle d’Apollon, en fondant une ville.

Déjà s’élevaient les murs de Thèbes, déjà ton exil, ô Cadmus, pouvait être regardé comme la source de ton bonheur ; l’Hymen t’avait donné pour gendre à Mars et à Vénus ; ajoute à l’honneur d’une si haute alliance tant de fils, tant de filles, et la nombreuse postérité qu’ils t’ont donnée en gage de leur amour, et qui brille déjà des grâces de la jeunesse ; mais hélas ! c’est le dernier jour qu’il faut attendre, et nul homme ne doit être appelé heureux avant que le trépas n’ait amené le moment suprême de ses funérailles. Au milieu de tant de prospérités, ô Cadmus ! la première cause de tes douleurs, ce fut ton petit-fils : son front fut chargé d’un bois qu’il n’avait pas reçu de la nature, et ses chiens s’abreuvèrent du sang de leur maître. Cependant, examine en juge équitable, le hasard te paraîtra plus coupable que lui : quel crime, en effet, pouvait-on imputer à l’erreur ?

Il était une montagne qu’Actéon avait souillée du sang des bêtes sauvages ; déjà le soleil, au milieu de sa course, avait rétréci les contours des ombres, et s’élevait à une égale distance des deux limites qui bornent sa carrière, quand le jeune Actéon rappelle d’une voix douce les compagnons de ses fatigues, dispersés dans des sentiers escarpés. « Nos toiles, amis, et nos armes sont rougies du sang des animaux ; aujourd’hui la fortune a fait assez pour nous. Demain, lorsque l’Aurore, portée sur son char de pourpre, ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux : en ce moment, Phébus s’éloigne également des deux extrémités de la terre, et ses brûlants rayons entr’ouvrent le sein des campagnes ; suspendez vos fatigues présentes, et pliez vos filets noueux ». Ses compagnons obéissent et abandonnent leurs travaux.

Là s’étendait une vallée ombragée de pins et de cyprès à la cime aiguë : Gargaphie est ie nom de ce lieu, cher à Diane chasseresse ; au fond de ce vallon, et dans la sombre épaisseur du bois, s’ouvrait un antre où la main de l’art ne pénétra jamais ; mais le génie de la nature avait imité l’art, car c’est elle seule qui avait arrondi en voûte la pierre-ponce et le tuf léger. À droite murmure une source dont les eaux limpides coulent dans un lit peu profond, entre deux rives verdoyantes ; c’est là que la déesse des forêts, épuisée par les fatigues de la chasse, aimait à répandre une onde pure sur ses chastes attraits. Elle vient sous la grotte, et remet à la Nymphe, chargée de veiller sur ses armes, son javelot, son carquois et son arc détendu ; une seconde reçoit dans ses bras la robe dont la déesse s’est dépouillée ; deux autres détachent la chaussure de ses pieds ; plus adroite que ses compagnes, la fille du fleuve Ismène, Crocale rassemble et noue les cheveux épars sur le cou de Diane, tandis que les siens flottent en désordre. Néphèle, Hyalé, Rhanis, Psécas et Phiale puisent de l’eau, et l’épanchent de leurs urnes profondes. Pendant qu’elles arrosent, selon la coutume, le corps de la déesse, tout à coup le petit-fils de Cadmus, qui, après avoir interrompu sa chasse, promenait au hasard ses pas incertains dans ce bois inconnu, arrive jusqu’à l’antre où le guide sa destinée. À peine est-il entré dans la grotte où cette fontaine répand une fraîche rosée, que les Nymphes, honteuses de leur nudité à la vue d’un homme, se frappent le sein, remplissent la forêt de hurlements soudains, et, pressées autour de Diane, lui font un voile de leur corps ; mais la déesse, plus grande qu’elles, les dominait encore de toute la tête. Comme on voit un nuage placé vis-à-vis du soleil, et frappé de ses rayons, se nuancer de mille couleurs, comme brille la pourpre de l’aurore ; ainsi rougit Diane lorsqu’elle se vit exposée toute nue aux regards d’un homme. Bien que la foule de ses compagnes l’environne, elle ne laisse pas de s’incliner et de détourner le visage. Que n’a-t-elle ses flèches toutes prêtes ! Du moins elle s’arme de l’eau qui coule sous ses yeux, la jette au visage d’Actéon, et, répandant sur ses cheveux ces ondes vengeresses, elle ajoute ces mots, présage d’un malheur prochain : « Maintenant, va oublier que Diane a paru sans voile à tes yeux ; si tu le peux, j’y consens ». Là finit sa menace, et, sur la tête ruisselante d’Actéon, elle fait naître le bois d’un cerf vivace, allonge son cou, termine ses oreilles en pointe, change ses mains en pieds, ses bras en jambes effilées, couvre son corps d’une peau tachetée, et jette dans son âme une vive frayeur. Le héros prend la fuite et s’étonne lui-même de la rapidité de sa course. À peine a-t-il vu l’image de ses cornes dans les eaux où il avait coutume de se mirer : Malheureux ! veut-il s’écrier ; mais il n’a plus de voix, et ses gémissements lui tiennent lieu de paroles ; des pleurs coulent sur son visage, hélas ! jadis humain ; dans son malheur, il ne lui reste que la raison. Quel parti prendre ? doit-il rentrer dans le royal palais, son ancienne demeure, ou se cacher au fond des forêts ? La crainte l’arrête d’un côté, et la honte de l’autre ; tandis qu’il délibère, ses chiens l’ont aperçu : Mélampe et le subtil Ichnobate, l’un venu de la Crète et l’autre de Sparte, donnent le premier signal par leurs abois ; à leur suite s’élancent, plus prompts que le vent rapide, Pamphagus, Dorcée et Oribase, tous trois de l’Arcadie ; le vigoureux Nébrophon et le féroce Théron avec Lélaps ; Ptérélas et Agré, également précieux, l’un par son agilité, l’autre par la finesse de son odorat ; Hylé, blessé naguère par un sanglier farouche ; Napé, qu’un loup fit naître ; Pémenis, qui marchait autrefois à la suite des troupeaux ; Harpye, accompagnée de ses deux petits ; Ladon de Sicyone aux flancs évidés, et Dromas, et Canace, et Sticté, et Tigris, et Alcé ; Leucon, aussi blanc que la neige, et le noir Asbole, et le robuste Lacon ; Aello, infatigable à la course, et Thoüs, et l’Aigle ; Lycisque avec son frère Cyprius ; Harpale, dont le front noir est marqué d’une tache blanche, et Mélanée, et Lachné au poil hérissé ; Labres et Agriode, nés d’un père de Crète et d’une mère de Laconie ; Hylactor à la voix perçante, et vingt autres qu’il serait trop long de nommer. Cette meute, avide de curée, se précipite à travers des rochers inaccessibles, à travers des sentiers escarpés ou sans voie ; Actéon fuit dans ces mêmes lieux où tant de fois il a poursuivi les hôtes des forêts. Hélas ! il fuit les siens ! il voulait leur crier : « Je suis Actéon, reconnaissez votre maître ». La parole trahit sa volonté. Cependant les chiens font retentir l’air de leurs aboiements. Mélanchète lui fait au flanc la première blessure, Théridamas la seconde, la dent d’Orésitrophe s’attache à son épaule. Ils étaient partis les derniers ; mais un sentier qui coupe la montagne leur permet de devancer la meute. Tandis qu’ils retiennent leur maître, elle arrive toute entière, et se jette à coups de dents sur Actéon. Bientôt il ne reste plus sur tout son corps de place à de nouvelles blessures ; il gémit, et si ses accents ne sont pas ceux d’une voix humaine, un cerf du moins ne saurait les faire entendre ; il remplit de ses cris lamentables les monts témoins de ses fatigues. Agenouillé, et dans une attitude suppliante, ne pouvant leur tendre les bras, il promène sur ses compagnons de muets regards. Cependant ils excitent la troupe alerte par leurs cris accoutumés ; ils ignorent le sort d’Actéon, le cherchent des yeux, et, comme s’il était absent, l’appellent à l’envi. À ce nom d’Actéon, il retourne la tête et les entend se plaindre de son absence et de sa lenteur à venir contempler la proie qui lui est offerte. Hélas ! il n’est que trop présent ; il voudrait ne pas l’être, il voudrait être le témoin, et non pas la victime des cruels exploits de sa meute ! Les chiens, l’entourant de tous côtés, plongent leurs dents dans les membres de leur maître, caché sous la forme trompeuse d’un cerf, et les mettent en lambeaux.

Ce ne fut qu’en exhalant sa vie par ses nombreuses blessures qu’il assouvit, dit-on, le courroux de la déesse qui porte le carquois.

La nouvelle du châtiment d’Actéon est diversement accueillie : les uns accusent la déesse de cruauté, d’autres approuvent sa rigueur, et la proclament digne de son austère chasteté ; chacun trouve des motifs plausibles à l’appui de son opinion. La seule épouse de Jupiter songe moins à témoigner son blâme ou son approbation qu’à se réjouir du malheur des enfants d’Agénor ; la haine qu’elle a conçue contre sa rivale de Tyr retombe sur sa postérité ; à son ancienne injure vient s’ajouter une injure récente : indignée que Sémélé porte dans son sein un gage de la tendresse du grand Jupiter, elle éclate en paroles amères : « Que m’est-il revenu de mes plaintes tant de fois renouvelées ? dit-elle. C’est ma rivale même que je dois attaquer ; oui, je la perdrai, si je mérite d’être appelée la puissante Junon, si ma main est digne de porter un sceptre étincelant de rubis, si je suis la reine des cieux, la sœur et la femme de Jupiter ; je suis sa sœur, au moins. Mais peut-être des plaisirs furtifs suffisent-ils à ma rivale ; peut-être n’a-t-elle fait à ma couche qu’une injure passagère. Mais non : elle conçoit ; il me manquait cet affront. Elle porte, à la face du ciel, son crime dans ses flancs ; et l’honneur d’être mère, dont je jouis à peine moi-même, elle veut le tenir de Jupiter, tant elle a de confiance dans sa beauté ! Je saurai bien tourner cette beauté contre elle. Non, je ne serai plus la fille de Saturne, si Jupiter, son amant, ne la précipite lui-même au fond du Styx ».

À ces mots, elle se lève de son trône, s’enveloppe d’un nuage doré, et descend au palais de Sémélé ; mais, avant d’écarter la nue, elle prend les traits d’une vieille femme, couvre ses tempes de cheveux blancs, sillonne sa peau de rides, courbe son corps et marche à pas tremblants ; elle emprunte aussi une voix cassée : c’est l’image fidèle de Beroë d’Épidaure, la nourrice de Sémélé. Après qu’elle eut engagé l’entretien, et que, par de longs détours, elle l’eut fait tomber sur Jupiter, elle dit en soupirant : « Je souhaite que votre amant soit Jupiter ; mais je crains tout : que de fois, sous le nom des dieux, de simples mortels ont pénétré dans de chastes couches ! D’ailleurs, il ne suffit pas qu’il soit Jupiter : demandez un gage d’amour. S’il est réellement le maître des dieux, que cette majesté et cette gloire qui l’accompagnent jusque dans les bras de la superbe Junon le suivent dans les vôtres ; qu’il y vienne dans tout l’appareil de sa grandeur ». Tels sont les avis que donne Junon à l’imprudente fille de Cadmus. Sémélé demande une grâce à Jupiter, sans la désigner. « Choisis, lui répond le dieu, tu n’éprouveras pas de refus, et, pour donner plus de poids à mes paroles, je prends à témoin le fleuve du Styx, effroi des dieux, et dieu lui-même ». Sémélé se réjouit du malheur qu’elle s’apprête ; trop puissante, hélas ! sur le cœur de son amant, et heureuse d’une faiblesse qui doit la perdre : « Montrez-vous à mes yeux, dit-elle, tel que vous voit la fille de Saturne, lorsque vous goûtez dans ses bras les plaisirs de Vénus ». Le dieu voulut étouffer la parole sur sa bouche, mais déjà elle s’était envolée dans les airs. Il gémit, car il n’est pas en son pouvoir de révoquer les souhaits de Sémélé, ni le serment qu’il vient de faire. Accablé de tristesse, il remonte dans les cieux ; au premier signe de sa tête s’élèvent docilement les nuages où sa main a jeté, confondu, les orages, les éclairs, les vents et les traits inévitables de la foudre. Autant qu’il peut, cependant, il essaie d’en affaiblir la violence ; il ne s’arme point des feux qui ont foudroyé Typhée, le géant aux cents bras, ils ont trop de furie ; il est une autre foudre moins terrible, à laquelle la main des Cyclopes mêla moins de violence, de flamme et de fureur : les dieux l’appellent foudre de second ordre. Jupiter la prend et pénètre dans le palais d’Agénor. Une simple mortelle ne put soutenir la bruyante splendeur du dieu : elle fut consumée par les dons même de son amant. L’enfant, à demi-formé, est retiré du sein de sa mère, et, s’il est permis de le croire, enfermé, faible encore, dans la cuisse de Jupiter, il y accomplit le temps qu’il devait passer dans les flancs maternels. La sœur de Sémélé, Ino, entoura furtivement son berceau des premiers soins ; elle le confia ensuite aux Nymphes de Nisa, qui le cachèrent dans leur antre et le nourrirent de lait.

Tandis que ces événements s’accomplissent dans l’univers par la loi du destin, et que Bacchus, après sa double naissance, repose en sûreté dans son berceau, Jupiter, égayé, dit-on, par le nectar, déposa les soins onéreux de son empire pour s’abandonner à son humeur folâtre avec Junon. Libre alors de tout souci : « Sans doute, lui dit-il, le plaisir a pour vous de plus vives douceurs que pour les hommes ». Junon de le nier. On convient de s’en rapporter à la décision de l’habile Tirésias, initié aux plaisirs des deux sexes. Un jour que deux énormes serpents s’étaient accouplés sous le feuillage au fond d’une forêt, il les frappa d’un coup de baguette ; et soudain, ô prodige ! métamorphosé en femme, il conserva sa nouvelle forme pendant sept automnes ; le huitième offre encore à ses regards ces deux serpents : « Si les blessures qu’on vous fait, dit-il, sont assez puissantes pour changer le sexe de votre ennemi, je vais vous frapper encore ». Il les frappe, et reprend aussitôt avec sa forme première les traits qu’il avait reçus de la nature. Choisi pour arbitre dans ce joyeux débat, il ratifie l’avis de Jupiter. La fille de Saturne en éprouva une douleur trop vive, pour trouver son excuse dans un sujet aussi frivole ; elle condamna les yeux de son juge à une éternelle nuit. Mais le maître suprême du monde (car aucun dieu n’a le droit d’anéantir l’ouvrage d’un autre dieu) lui accorda la science de l’avenir pour le consoler de la perte de la lumière, et allégea sa peine par cet honneur.

Les villes d’Aonie retentissaient du bruit de sa renommée, et sa voix donnait des réponses toujours infaillibles au peuple qui venait le consulter. La première épreuve de la vérité de ses oracles fut faite par la nymphe Liriope. Jadis le Céphise l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence. Cette nymphe, modèle de beauté, devint mère d’un enfant qui semblait né pour inspirer l’amour, et qu’elle appela Narcisse. Elle demanda au devin si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », répond-il. Longtemps la réponse de l’oracle parut vaine ; mais elle fut justifiée par l’événement, par le genre de mort et par l’étrange délire de Narcisse. Déjà le fils de Céphise avait vu s’ajouter une année à ses trois lustres ; ce n’était plus un enfant, c’était à peine un jeune homme. Une foule de jeunes Phocéens, une foule de nymphes brûlèrent pour lui ; mais il joignait à des grâces si tendres un orgueil si farouche, que nymphes et jeunes gens s’efforcèrent en vain de toucher son cœur.

Un jour qu’il poussait dans ses toiles des cerfs timides, il fut aperçu par la nymphe, à la voix bizarre, qui ne peut se taire quand on lui parle, qui ne sait point parler la première, Écho, dont la bouche redit les sons qui frappent son oreille. Écho était alors une nymphe, et non une simple voix ; et cependant dès lors sa voix indiscrète ne lui servait, comme à présent, qu’à répéter les dernières paroles qu’elle avait recueillies. Junon l’avait ainsi punie : souvent sur les montagnes, lorsqu’elle cherchait à surprendre les nymphes dans les bras de Jupiter, Écho l’avait adroitement retenue par de longs entretiens, pour donner aux nymphes le temps de fuir. La fille de Saturne découvrit l’artifice : « Cette langue qui m’a trompée, dit-elle, perdra presque tout son pouvoir, et je restreindrai pour toi l’usage de la parole ». L’effet suit la menace ; Écho ne peut plus désormais que redoubler les derniers sons, et répéter les dernières paroles de la voix qu’elle entend.

À peine Narcisse, errant au fond des bois, a-t-il frappé ses regards, qu’elle s’enflamme et suit furtivement la trace de ses pas ; plus elle le suit, et plus son cœur s’embrase, pareil au soufre qui, répandu au bout d’une torche, attire soudainement la flamme qui l’approche. Que de fois elle voulut l’aborder d’une voix caressante et recourir aux douces prières ! Son destin lui oppose et lui défend de commencer ; mais du moins, puisque son destin le permet, elle s’apprête à recueillir les accents de Narcisse, et à lui répondre à son tour. Par hasard, séparé de ses fidèles compagnons, l’enfant s’écrie : « Y a-t-il quelqu’un près de moi ? — Moi », répond Écho. Immobile de surprise, il tourne ses regards de tous côtés. « Viens », dit-il à haute voix ; et la nymphe appelle celui qui l’appelait. Il se tourne, et comme personne ne venait, « Pourquoi me fuis-tu ? » dit-il, et son oreille recueille autant de paroles que sa bouche en a proféré. Abusé par cette voix qui reproduit la sienne : « Unissons-nous », reprend-il. À ces mots, les plus doux que sa bouche puisse redire, Écho répond : « Unissons-nous » ; et, s’enivrant de ses propres paroles, elle sort du bois et s’élance vers Narcisse, dans le doux espoir de le presser dans ses bras ; mais il fuit, et se dérobe par la fuite à ses embrassements. « Je veux mourir, dit-il, si je m’abandonne à tes désirs ». Écho ne redit que ces paroles : « Je m’abandonne à tes désirs ». La nymphe dédaignée s’enfonce dans les bois, et va cacher sa honte sous leur épais feuillage. Depuis ce temps elle habite les antres solitaires ; mais l’amour vit encore au fond de son cœur, et ne fait que s’accroître par la douleur des mépris de Narcisse. Les soucis vigilants épuisent et consument ses membres ; la maigreur dessèche ses attraits ; tout son sang s’évapore ; il ne lui reste que la voix et les os ; sa voix s’est conservée ; ses os ont pris, dit-on, la forme d’un rocher. Depuis ce jour, retirée dans les bois, elle ne paraît plus sur les montagnes, mais elle s’y fait entendre à tous ceux qui l’appellent : c’est un son qui vit en elle.

Comme elle, d’autres nymphes, nées au sein des eaux ou sur les montagnes, et, avant elles, une foule de jeunes gens eurent leurs feux dédaignés par Narcisse. Une victime de ses mépris, élevant ses bras vers le ciel, s’écria : « Puisse-t-il aimer à son tour, et puisse-t-il ne jamais posséder l’objet de sa tendresse ! » Rhamnusie exauça cette juste prière.

Près de là une fontaine limpide roulait ses flots argentés : jamais les bergers ni les chèvres, venant de paître sur les montagnes, ni toute autre espèce de troupeaux ne s’y étaient désaltérés : jamais oiseau, ni bête sauvage, ni feuille tombée des arbres n’avait troublé sa pureté. Bordée d’un gazon que l’humidité du lieu entretenait toujours vert, l’ombre des arbres défendait la fraîcheur de ses ondes contre les feux du soleil. C’est là que Narcisse vient reposer ses membres épuisés par les fatigues de la chasse et par la chaleur : charme de la beauté du site et de la limpidité des eaux, il veut éteindre sa soif ; mais il sent naître dans sou cœur une soif plus dévorante encore. Tandis qu’il boit, épris de son image qu’il aperçoit dans l’onde, il prête un corps à l’ombre vaine qui le captive : en extase devant lui-même, il demeure, le visage immobile comme une statue de marbre de Paros. Étendu sur la rive, il contemple ses yeux aussi brillants que deux astres, sa chevelure, digne de Bacchus et d’Apollon, ses joues, ombragées d’un léger duvet, son cou d’ivoire, sa bouche gracieuse et son teint, où la blancheur de la neige se marie au plus vif incarnat : il admire les charmes qui le font admirer. Insensé ! c’est à lui-même qu’il adresse ses vœux ; il est lui-même, et l’amant et l’objet aimé, c’est lui-même qu’il recherche, et les feux qu’il allume, le consument lui-même ! Que de vains baisers il donne à cette onde trompeuse ! Que de fois il y plonge ses bras pour saisir la tête qu’il a vue, sans pouvoir embrasser son image ! Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit l’enflamme, et l’illusion qui trompe ses yeux irrite encore ses désirs. Trop crédule Narcisse, pourquoi t’obstiner à poursuivre un fantôme qui t’échappe sans cesse ? l’objet de tes désirs est une chimère ; l’objet de ton amour, tourne-toi, et tu le verras évanoui. L’image que tu vois, c’est ton ombre réfléchie dans les eaux ; sans consistance par elle-même, elle vient et demeure avec toi ; elle va s’éloigner avec toi, si tu peux t’éloigner de ces lieux. Mais rien ne peut l’en arracher, ni la faim ni le repos : couché sur l’épais gazon, il ne peut rassasier ses yeux de la vue de ces charmes menteurs ; il meurt du poison de ses propres regards, et soulevant sa tête, il s’écrie, les bras étendus vers les arbres qui l’entourent : « Quel amant, ô forêts, essuya jamais de plus cruelles rigueurs ? Vous le savez, vous qui souvent avez prêté à l’amour vos mystérieuses retraites. Vous souvient-il, vous dont la vie a traversé tant de siècles, d’avoir vu, dans cette longue suite de temps, un amant dépérir dans une aussi triste langueur ? Une beauté me charme, je la vois, et je ne puis la trouver : tant est grande l’erreur qui se joue de mon amour ! Pour comble de douleur, il n’y a entre nous ni vastes mers, ni longues distances, ni montagnes, ni murailles fermées de portes ! un peu d’eau nous sépare : l’objet de ma tendresse brûle de m’appartenir ; chaque fois que je me suis penché sur ces ondes limpides pour les baiser, j’ai vu sa tête s’avancer et sa bouche approcher de la mienne ; ma main semble près de l’atteindre, l’obstacle le plus faible s’oppose à notre bonheur. Ah ! qui que tu sois, sors de cette onde ! unique et tendre objet de ma flamme, pourquoi me tromper en échappant sans cesse à mes embrassements ? Certes, ni ma beauté, ni mon âge ne méritent de tels mépris ; moi-même j’ai été aimé, et des nymphes ont soupiré pour moi. Je ne sais, mais la douceur de tes regards m’invite à l’espérance ; quand je tends mes bras vers toi, tu me tends les tiens ; quand je ris, tu souris ; souvent même quand j’ai pleuré, j’ai surpris des larmes dans tes yeux ; tes signes répondent aux miens, et si je dois en juger par le mouvement de ta bouche gracieuse, elle m’envoie des paroles qui n’arrivent pas jusqu’à mon oreille. Mais je suis en toi, je le reconnais enfin ; ma propre image pourrait-elle m’abuser ? Je brûle d’amour pour moi-même, et j’allume la flamme que je porte dans mon sein. Quel parti prendre ? Dois-je attendre la prière ou l’employer ? Mais que demander ? Ce que je désire est en moi : c’est pour trop posséder que je ne possède rien. Ah ! que ne puis-je me séparer de mon corps ! Souhait étrange dans un amant, je voudrais éloigner de moi ce que j’aime ! Déjà la douleur épuise mes forces ; il ne me reste plus que peu d’instants à vivre ; je m’éteins à la fleur de mon âge ; mais la mort n’a rien d’affreux pour moi, puisqu’elle doit me délivrer du poids de mes souffrances Je voudrais que l’objet de ma tendresse pût me survivre ; mais unis dans le même corps, nous ne perdrons en mourant qu’une seule vie ».

Il dit, et dans son délire il revient considérer la même image ; ses larmes troublent la limpidité des eaux, et l’image s’efface dans leur cristal agité. Comme il la voit s’éloigner : « Où fuis-tu ? s’écrie Narcisse ; oh ! demeure, je t’en conjure : cruelle, n’abandonne pas ton amant. Ces traits que je ne puis toucher, laisse-moi les contempler, et ne refuse pas cet aliment à ma juste fureur ». Au milieu de ses plaintes, il déchire ses vêtements ; de ses bras d’albâtre il meurtrit sa poitrine nue qui se colore, sous les coups, d’une rougeur légère ; elle parut alors comme les fruits qui, rouges d’un côté, présentent de l’autre une blancheur éblouissante, ou comme la grappe qui, commençant à mûrir, se nuance de l’éclat de la pourpre. Aussitôt que son image meurtrie a reparu dans l’onde redevenue limpide, il n’en peut soutenir la vue ; semblable à la cire dorée qui fond en présence de la flamme légère, ou bien au givre du matin qui s’écoule aux premiers rayons du soleil, il languit, desséché par l’amour, et s’éteint lentement, consumé par le feu secret qu’il nourrit dans son âme : déjà il a vu se faner les lis et les roses de son teint ; il a perdu ses forces et cet air de jeunesse qui le charmaient naguère ; ce n’est plus ce Narcisse qu’aima jadis Écho. Témoin de son malheur, la nymphe en eut pitié, bien qu’irritée par de pénibles souvenirs. Chaque fois que l’infortuné Narcisse s’écriait hélas ! la voix d’Écho répétait : hélas ! Lorsque de ses mains il frappait sa poitrine, elle faisait entendre un bruit pareil au bruit de ses coups. Les dernières paroles de Narcisse, en jetant selon sa coutume un regard dans l’onde, furent : « hélas ! vain objet de ma tendresse ! » Les lieux d’alentour répètent ces paroles. Adieu, dit-il ; adieu, répond-elle. Il laisse retomber sa tête languissante sur le gazon fleuri, et la nuit ferme ses yeux encore épris de sa beauté : descendu au ténébreux séjour, il se mirait encore dans les eaux du Styx. Les naïades, ses sœurs, le pleurèrent, et coupèrent leurs cheveux pour les déposer sur sa tombe fraternelle ; les Dryades le pleurèrent aussi ; Écho redit leurs gémissements. Déjà le bûcher, les torches funèbres, le cercueil, tout est prêt ; mais on cherche vainement le corps de Narcisse : on ne trouve à sa place qu’une fleur jaune, couronnée de feuilles blanches au milieu de sa tige.

Le bruit de cet événement rendit le nom de Tirésias justement célèbre dans les villes de la Grèce : le crédit du devin était immense. Le fils d’Échion, le seul ennemi que les dieux comptent dans la famille de Cadmus, Penthée le méprise ; il rit des paroles prophétiques du vieillard, et lui reproche le malheur qui a changé pour lui la lumière en ténèbres. Le vieillard secouant sa tête blanchie : « Tu serais trop heureux, dit-il, si, privés, comme les miens, de la lumière, tes yeux ne voyaient pas les fêtes de Bacchus. Un jour viendra, et ce jour n’est pas loin, je te le prédis, où ce nouveau dieu, Bacchus, fils de Sémélé, paraîtra dans ces murs. Si tu n’élèves pas un temple en son honneur, tes membres en lambeaux et dispersés çà et là ensanglanteront les forêts, et jusqu’aux mains de ta mère et des sœurs de ta mère. Oui, tel est ton destin ; car tu ne croiras pas Bacchus digne des honneurs divins ; tu te plaindras alors qu’à travers ces ténèbres, j’aie trop bien lu dans l’avenir ».

Indigné de ces paroles, le fils d’Échion chasse Tirésias ; mais bientôt l’événement les justifie, et ses prédictions s’accomplissent. Bacchus arrive, et les campagnes retentissent des hurlements qui annoncent sa fête : la foule se précipite : les hommes et les femmes, les mères et les filles, et les peuples et les grands accourent confondus à ces nouveaux mystères. « Quel délire, enfants du dragon de Mars, a troublé vos esprits ? s’écrie Penthée. Le bruit de l’airain frappé par l’airain, la flûte recourbée de Phrygie, et de vains enchantements ont-ils tant de pouvoir ? Quoi ! des hommes que ni le glaive des combats, ni le clairon, ni les bataillons hérissés de javelots ne purent effrayer, se laissent vaincre par des cris de femmes, que le vin transporte de fureur, par ce vil troupeau qui se démène au vain son des tambours ! Puis-je assez m’étonner, vieillards ? Vous qui longtemps ballottés sur les mers, avez fondé une nouvelle Tyr et fixé dans ces lieux vos pénates errants, voudriez-vous donc les livrer aujourd’hui sans combattre ? Et vous, que la vigueur de l’âge rapproche de moi, chers jeunes gens, vos mains devaient porter des armes et non des thyrses, vos fronts se couvrir de casques et non se couronner de feuillage ! Ah ! je vous en conjure, souvenez-vous du sang dont vous sortez ; armez-vous du courage de ce dragon qui seul fit tant de victimes. S’il mourut pour la défense de ses eaux et de sa fontaine, sachez vaincre pour votre propre gloire ; s’il donna la mort à de vaillants guerriers, repoussez des lâches, et ressuscitez la splendeur de votre race. Ah ! si les destins défendent que Thèbes reste longtemps debout, puisse-t-elle crouler sous les efforts du bélier et sous les coups de ses ennemis, au bruit du fer, au milieu des flammes ! Malheureux alors sans être coupables, notre sort sera digne de pitié, et, loin de le cacher, nous pourrons le pleurer sans honte. Et quoi ! Thèbes deviendrait aujourd’hui la conquête d’un faible enfant qui n’aime ni les combats, ni les armes, ni les coursiers, et qui, dans sa mollesse, ne sait que parfumer ses cheveux de myrrhe, les couronner de lierre et se parer de vêtements tissus de pourpre et d’or ! Je vais moi-même, si vous l’abandonnez, le forcer à reconnaître l’imposture de son origine et de ses mystères. Acrise n’a-t-il pas eu assez de courage pour mépriser cette fausse divinité, et fermer à son approche les ports d’Argos ? Et Penthée et Thèbes entière trembleraient devant cet étranger ! Allez en toute hâte (et il commandait à ses soldats) ; qu’on saisisse le chef de cette troupe et qu’on me l’amène ici chargé de chaînes : exécutez cet ordre sans-je moindre retard ».

En vain Cadmus, son aïeul, en vain Athamas et sa famille entière, condamnant sa colère, s’efforcent de le détourner de son dessein. Les conseils redoublent sa violence, elle s’accroît plus on veut l’arrêter, et ne fait que s’irriter du frein qu’on lui oppose. Ainsi j’ai vu un torrent, libre dans sa marche, s’écouler sans violence et presque sans bruit ; mais que des troncs d’arbres, que des rocs entassés opposent une digue à son passage, il écume, il bouillonne, et précipite ses flots irrités par l’obstacle même. Cependant les soldats reviennent tout sanglants ; leur maître leur demande où est Bacchus : ils répondent qu’ils ne l’ont pas vu. « Mais voici, disent-ils. un de ses compagnons, un des ministres de ses autels, tombé entre nos mains ». En même temps ils lui livrent, les mains attachées derrière le dos, un homme qui jadis avait quitté l’Étrurie pour suivre le dieu.

Penthée le regarde avec des yeux que la colère rend terribles, et bien qu’il lui en coûte de différer le supplice : « Tu vas mourir, dit-il, et ta mort servira d’exemple à tes complices : Quel est ton nom, ta famille, ta patrie ? Pourquoi es-tu devenu le ministre de ces nouveaux mystères ? » Sans crainte pour sa vie, l’étranger lui répond : « Mon nom est Acétès, et la Méonie mon pays ; je suis né de parents obscurs. Mon père ne m’a laissé ni des champs fécondés par de robustes taureaux, ni des brebis à la riche toison, ni d’autres troupeaux. Pauvre lui-même comme moi, devant sa vie à ses filets de lin et à ses hameçons, il s’occupait à tromper le poisson et à le tirer du sein de l’onde, suspendu à sa ligne et sautillant encore. Son métier faisait toute sa fortune. « Voilà, me dit-il, en me l’enseignant, voilà tous les biens que je possède, ô mon fils, héritier et successeur de mes travaux ». Et en mourant il me légua les eaux pour tout héritage : c’est donc tout ce que je puis appeler mon patrimoine. Bientôt pour ne pas rester éternellement enchaîné aux mêmes rochers, j’appris à tenir en main et à gouverner le timon des navires, à lire dans les cieux, et à connaître l’astre pluvieux de la chèvre Amalthée, la constellation de Taygète, les Hyates, l’Ourse, les demeures des vents et les ports propices aux vaisseaux. Un jour tenant la route de Délos, j’approchai des côtes de Chio ; la rame manœuvre à droite et me conduit au rivage ; je m’élance d’un bond léger, et mes pieds foulent les sables humiliés où nous passons la nuit. Aux premières lueurs de l’aurore, je me lève, j’engage mes compagnons à puiser de l’eau vive et je leur montre le chemin qui conduit aux fontaines. Je monte moi-même sur une éminence pour étudier les présages du vent ; j’appelle mes compagnons, et je retourne à mon navire. « Nous voici », s’écrie Opheltes en s’avançant le premier ; et, tout fier de la proie qu’il a trouvée dans un champ solitaire, il conduit le long du rivage un enfant d’une beauté virginale, et qui, appesanti de sommeil et de vin, semble chanceler et le suivre avec peine. J’examine ses vêtements, sa figure, sa démarche, et mes yeux ne voient rien en lui qui annonce un mortel. Je le sens et je dis à mes compagnons : « Je ne sais quel dieu se cache sous les traits de cet enfant ; mais ils cachent un dieu. Ah ! qui que tu sois, protège-nous, montre-toi propice à nos travaux, et pardonne à mes compagnons ». « Cesse de prier pour nous », s’écrie Dictys, le plus léger de tous pour s’élancer à la cime de l’antenne, ou pour se glisser le long des cordages qu’il presse de sa main. Libys, le blond Mélanthe qui veille sur la proue, et Alcimédon l’approuvent, ainsi qu’Épopée dont la voix commande aux rameurs le mouvement et le repos, ou ranime leur courage ; tous les autres matelots applaudissent : tant la soif du butin les aveugle ! « Non je ne souffrirai pas qu’un fardeau sacrilège profane ce vaisseau, m’écriai-je ; plus que personne ici j’ai le droit de commander » ; et je me poste à l’entrée du navire : le plus emporté et le plus insolent de toute la troupe, Lycabas qui, banni de l’Étrurie, expiait dans l’exil un affreux homicide, irrité de ma résistance, me frappe à la gorge de son poing vigoureux : la violence du coup m’aurait précipité au sein des flots, sans le secours d’un câble où, privé de mes facultés, je restai pourtant attaché. La troupe impie applaudit à son audace : mais à la fin Bacchus (car c’était Bacchus lui-même), comme si les cris avaient interrompu son sommeil et réveillé sa raison engourdie par les vapeurs du vin : « Que faites-vous ? dit-il, quel est ce tumulte ? d’où vient, matelots, que je me trouve ici ? où voulez-vous me conduire ? — Bannis toute crainte, réplique le pilote, et dis-moi quel port tu veux aborder : tu descendras sur la terre qu’appellent tes désirs. — Dirigez votre course vers Naxos, répond Bacchus : là, est ma demeure, vous y trouverez un sol hospitalier ». Les perfides jurent par la mer et par toutes les divinités que son vœu sera satisfait, et ils me pressent d’abandonner aux vents la voile du navire orné de mille couleurs. Naxos était à droite, je tournai la proue de ce côté. « Que fais-tu, insensé ? s’écrient les matelots. Acétès, quelle fureur t’aveugle ? tourne à gauche ». La plupart m’expliquent leur pensée par des signes ; les autres me la confient tout bas à l’oreille. Immobile d’horreur : « Qu’un autre prenne le gouvernail, m’écriai-je ; j’abdique un ministère de crime et de perfidie ». Tous me gourmandent, la troupe entière éclate en murmures. « Crois-tu donc, me dit Æthalion, un des matelots, que notre salut dépende de toi seul ? » Il saisit le gouvernail, commande à ma place, et s’éloigne de Naxos pour gagner le rivage opposé.

« Alors le dieu, d’un air badin, et comme s’il venait à peine de découvrir l’artifice, du haut de la poupe recourbée, promène ses regards sur la mer ; puis, feignant de pleurer : « Ce ne sont pas là, nochers, les rivages que vous m’avez promis, ce n’est pas la terre que j’ai demandée ? Qu’ai-je donc fait pour mériter ce traitement ? Quelle gloire trouvez-vous à vous unir, forts de votre jeunesse et de votre nombre, pour tromper un enfant isolé ? » Cependant je pleurais, la troupe impie se rit de mes larmes et agite les flots sous les coups redoublés de la rame. Ici, j’en atteste le dieu lui-même (et il n’est pas de dieu plus puissant) mon récit est aussi vrai qu’il est peu vraisemblable ; le vaisseau s’arrête immobile au milieu des flots, comme s’il eût été à sec dans une rade. Les nautonniers surpris continuent de battre la mer avec les rames ; ils détendent les voiles et s’efforcent, par ce double secours, de mettre en mouvement le navire. Le lierre serpente autour des avirons, les embarrasse de ses nœuds flexibles, et suspend ses grappes aux voiles appesanties. Bacchus lui-même, le front couronné de raisins, agite un javelot que le pampre environne. Couchés autour de lui, simulacres terribles, apparaissent des tigres, des lynx et des panthères à la peau tachetée. Les nautonniers, soit frayeur ou vertige, s’élancent dans les flots. Médon, le premier, sent naître de sombres nageoires sur ses membres courbés et son dos s’arrondit en arc. « Quelle étrange métamorphose », lui dit Lycabas, et sa bouche s’élargit en parlant, ses narines s’étendent, et sa peau durcie se couvre d’écailles. Libys veut retourner la rame qui résiste : mais il voit ses mains se rétrécir ; déjà elles ont perdu leur forme première, ce ne sont plus que des nageoires. Un autre avance les bras vers les cordages pour les débarrasser, mais il n’a plus de bras : mutilé, il tombe dans la mer, et son corps se termine en une queue semblable à une faux ou au croissant de la lune, quand elle nous montre la moitié de son disque. Ils bondissent de tous côtés et font jaillir en abondance l’eau qui retombe en pluie : on les voit se plonger au sein des flots, puis reparaître à leur surface, et s’y plonger encore, figurer des chœurs en se jouant, et dans leurs évolutions capricieuses, aspirer l’onde et la rejeter, en soufflant, de leurs larges naseaux. De vingt nochers que portait le navire je restai seul, tremblant et glacé d’épouvante. À peine suis-je rassuré par ces paroles du dieu : « Bannis toute crainte, et vogue vers le rivage de Naxos ». Arrivé dans cette île, j’allume la flamme sur un autel, et je célèbre les mystères de Bacchus.

« J’ai longtemps prêté l’oreille à tes fallacieux discours, dit Penthée, afin de donner à ma colère le temps de s’apaiser : gardes, hâtez-vous de le saisir, qu’on l’ôte de mes yeux, et, qu’au milieu des plus cruels tourments, il descende au séjour ténébreux des morts ». Entraîné sur-le-champ, Acétès est renfermé dans une sombre prison : mais tandis qu’on prépare le fer et la flamme, terribles instruments de son supplice, les portes s’ouvrent d’elles-mêmes, dit-on : d’elles-mêmes et sans être détachées, les chaînes tombent de ses mains. Le fils d’Échion persiste : il n’ordonne plus d’aller, il court lui-même sur le Cithéron, qui, choisi pour la célébration des mystères, retentissait des cris perçants des bacchantes. Tel qu’un ardent coursier, lorsque l’airain sonore de la trompette guerrière a donné le signal, frémit et respire le feu des combats ; tel s’irrite Penthée au bruit des hurlements qui frappent au loin les airs, et les cris qu’il entend rallument sa fureur.

Vers le milieu de la montagne est une plaine qu’entoure une forêt, mais dont l’enceinte nue et sans arbres s’offre libre à l’œil qui la contemple. C’est là que Penthée porte un regard profane sur les mystères ; Agavé est la première qui l’aperçoit, et, la première transportée de fureur, elle lui lance son thyrse et porte à son fils les premiers coups : « Io ! s’écrie-t-elle, accourez, mes sœurs : ce monstrueux sanglier qui erre dans nos campagnes, c’est moi qui veux le frapper ». La troupe entière se jette avec fureur sur Penthée : toutes ensemble elles réunissent leurs coups contre lui seul, elles le poursuivent ensemble. Déjà tremblant, déjà moins emporté dans son langage, il se condamne, il s’avoue coupable. Blessé, il s’écrie : « Venez à mon secours, Autonoé, vous, la sœur de ma mère : laissez-vous fléchir par l’ombre d’Actéon ». Elle ne se souvient plus d’Actéon, et déchire la main de celui qui l’implore, l’autre est arrachée par Ino. L’infortuné n’a plus de bras qu’il puisse élever vers sa mère, mais lui montrant son corps sanglant et mutilé : « Regarde, ô ma mère ! » dit-il. Agavé jette sur lui les yeux, pousse des hurlements affreux, et secoue sa tête et ses cheveux abandonnés aux vents : Elle arrache la tête de son fils, et, la prenant dans ses mains ensanglantées, elle s’écrie : « Io ! mes compagnes, cette victoire est mon ouvrage ! » Les feuilles, effleurées par le vent froid de l’automne et qui tiennent à peine à la cime des arbres, ne sont pas plus vite emportées qu’on ne voit tomber en lambeaux les membres de Penthée sous les coups impies des bacchantes. Instruites par cet exemple, les Thébaines célèbrent les mystères du nouveau dieu, lui offrent l’encens et révèrent les autels qui lui sont consacrés.