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Les Métamorphoses - livre II

ARGUMENT. — I. Phaéton demande pour un jour la conduite du char du Soleil ; il est frappé de la foudre et précipité du Ciel. — II. Cycnus changé en cygne. — III. Calisto changée en Ourse. — IV. Le corbeau, de blanc qu’il était, devient noir. V. Ocyroë transformée en cavale. — VI. Battus métamorphosé en pierre. — VII. Aglaure changée en rocher. — VIII. Jupiter, sous la forme d’un taureau, enlève Europe.

Le palais du soleil s’élève sur de hautes colonnes, tout resplendissant d’or et de pierreries qui jettent l’éclat de la flamme : l’ivoire poli en couronne le faîte, et l’argent rayonne sur les doubles battants de sa porte lumineuse ; mais la matière le cède encore au travail : le ciseau de Vulcain y grava l’Océan, dont les bras environnent la terre, et le globe même de la terre, et le ciel, voûte de l’univers. Là, les flots azurés ont leurs dieux, Triton, la conque en main, l’inconstant Protée, Egéon qui presse entre ses bras le dos énorme des baleines, Doris et ses filles : celles-ci nagent dans les ondes ; d’autres, assises sur un rocher, font sécher leur humide chevelure, d’autres encore voguent portées sur des poissons. Elles n’ont pas toutes les mêmes traits, et cependant, sans être différents, leur traits ont cette ressemblance qui sied à des sœurs. La terre est couverte de villes avec leurs habitants, de forêts et de bêtes féroces, de fleuves, de nymphes et de divinités champêtres. Au-dessus s’élève la sphère rayonnante des cieux ; six constellations brillent à droite, et six à gauche. Dès que le fils de Clymène a gravi le sentier qui mène à ce palais, et qu’il a pénétré dans la demeure de celui qu’il n’ose plus appeler son père, il dirige ses pas vers lui ; mais, ne pouvant soutenir l’éclat qui l’environne, il s’arrête, et le contemple de loin. Voilé d’un manteau de pourpre, Phébus était assis sur un trône étincelant du feu des émeraudes. Il était entouré des jours, des mois, des années, des siècles, et des heures séparées par des intervalles égaux. On voyait, debout à ses côtés, le jeune printemps, couronné de fleurs nouvelles, l’été nu, tenant des gerbes dans sa main, l’automne, encore tout souillé des raisins qu’il a foulés, et le glacial hiver, aux cheveux blanchis et hérissés. Assis au milieu de cette cour, le Soleil, de cet œil qui voit tout dans le monde, a vu Phaéton immobile d’étonnement et de crainte à l’aspect de tant de merveilles.

« Quel motif t’amène en ces lieux, dit-il, et qu’y viens-tu chercher, ô mon sang ! ô Phaéton, toi que je ne saurais renier pour mon fils ? » Il répond : « Ô flambeau qui dispense la lumière à l’immense univers, ô Phébus, ô mon père, si vous me permettez l’usage de ce nom, si Clymène ne couvre pas sa faute d’un voile mensonger, vous, l’auteur de mes jours, donnez-moi quelque gage éclatant qui me déclare votre fils, et délivrez mon esprit du doute qui l’agite ». Il dit : et le Soleil, détachant les rayons éblouissants qui couronnent sa tête, commanda à Phaéton de s’approcher, et, le serrant dans ses bras : « Non, tu ne dois pas être désavoué par moi, s’écrie-t-il ; Clymène a dit vrai en te révélant ta naissance, et, pour lever tous tes doutes, demande à ton gré un gage de ma tendresse ; tu le recevras aussitôt. Qu’il soit témoin de ma promesse, ce fleuve par lequel les dieux ont coutume de jurer, et que mes yeux n’ont jamais vu ». À peine il achevait ces mots, que Phaéton demande le char de son père et le droit de guider, un seul jour, les rênes de ses chevaux ailés. Le soleil regretta son serment, et secouant trois fois sa tête radieuse : « Ton vœu, dit-il, a rendu mon serment téméraire ; Ah ! puissé-je ne pas l’accomplir ! Ce refus, je l’avoue, est le seul que je voudrais te faire, ô mon fils ! mais les conseils me sont encore permis : Tes désirs ne sont pas sans danger. Elle est grande, ô Phaéton, la tache où tu aspires ; elle ne sied ni à tes forces, ni à ta jeunesse. Tes destinées sont d’un mortel et tes vœux sont d’un dieu. Que dis-je ? les dieux mêmes n’oseraient porter si haut leur ambition ; tu l’ignores, toi qui ne crains pas d’y prétendre ! Aucun d’eux, quelque confiance qu’il ait en lui-même, ne peut, excepté moi, s’asseoir sur le char qui répand la flamme. Le maître de l’Olympe lui-même, Jupiter, dont la main terrible lance les foudres dévorantes, ne saurait le conduire ; et qui avons-nous de plus grand que Jupiter ? À l’entrée de la carrière, la route est escarpée ; à peine, le matin, mes coursiers, rafraîchis par le repos, peuvent-ils la gravir ; au milieu du ciel, sa hauteur est immense ; vues de ce point, la mer et la terre me font souvent trembler moi-même ; l’effroi fait palpiter mon cœur et glace mon courage. À son déclin, c’est une pente rapide ; elle demande un guide expérimenté. En ce moment, Thétis elle-même, qui m’offre un asile dans ses ondes, craint toujours que je n’y sois précipité. Ce n’est pas tout : une éternelle révolution agite le ciel ; elle entraîne les astres et les fait tourner avec une extrême vitesse. Je gravis en sens contraire, et résistant à la force qui dompte l’univers, je surmonte dans ma course le mouvement rapide qui l’emporte. Suppose que mon char t’est confié, que faire alors ? Pourras-tu lutter contre le tourbillon des pôles et vaincre la vitesse de l’axe des cieux ? Tu te flattes peut-être de rencontrer en ton chemin des bois sacrés, des villes célestes, des temples enrichis d’offrandes ; la route est semée d’embûches et remplie de monstres effrayants. Je veux que tu suives sans t’égarer la véritable voie ; il te faudra passer entre les cornes du Taureau qui regarde à l’orient, l’arc du Centaure d’Hémonie, la gueule menaçante du Lion, les bras terribles du Scorpion, recourbés autour d’un long espace, et ceux du Cancer, qui s’ouvrent en sens opposé. Mes coursiers, bouillant du feu qui brûle dans leurs flancs, et qu’ils exhalent de leur bouche et de leur naseaux, ne seront pas dociles à ta main : à peine souffrent-ils la mienne ; quand leur ardeur s’échauffe et s’allume, leur bouche alors repousse les rênes. O mon fils, crains d’obtenir de ton père un funeste présent, et puisqu’il en est temps encore, rétracte des vœux imprudents. Pour te croire issu de mon sang, tu demandes un témoignage certain ; en est-il un plus certain que le trouble où je suis ? Mon effroi paternel atteste que tu es mon fils. Tiens, contemple mon visage ! Plût au ciel que tes yeux, pénétrant au fond de mon âme, pussent y surprendre les angoisses qui la déchirent. Que te dirai-je enfin ? Promène tes regards sur les richesses que renferme le monde ; parmi tous les trésors du ciel, de la terre et de la mer, choisis et demande, tu n’essuieras point de refus. Si je te refuse une seule grâce, c’est qu’à vrai dire elle est moins un honneur qu’un châtiment : oui, c’est un châtiment, Phaéton, et non un bienfait que tu me demandes. Insensé, pourquoi me presser dans tes bras caressants ? N’en doute pas, je l’ai juré par les ondes du Styx, tes vœux, quels qu’ils soient, seront satisfaits : puissent-ils être plus sages ! »

Tels furent ses derniers avis : mais, rebelle à sa voix, Phaéton persiste dans sa résolution, et brûle du désir de monter sur le char de son père ; autant qu’il peut, du moins, Apollon résiste et diffère ; mais il fallut enfin le conduire jusqu’au char immortel, présent de Vulcain. L’essieu et le timon étaient d’or ; un cercle d’or formait la courbe des roues, sillonnées, d’espace en espace, par des rayons d’argent semés sur le timon ; des chrysolithes et des pierreries, disposées avec art, réfléchissaient l’éclatante lumière du soleil. Tandis que l’audacieux Phaéton admire dans tous ses détails ce merveilleux ouvrage, la vigilante aurore ouvre les portes resplendissantes du radieux Orient ; elle sort de son palais de roses, les étoiles fuient, et se rassemblent en foule autour de Lucifer, qui se retire le dernier du céleste séjour. Dès que le soleil voit l’univers rougir aux feux naissants de l’aurore, et la lune s’éclipser jusqu’aux extrémités de son disque, il commande aux heures rapides d’atteler ses coursiers. Les déesses se hâtent d’exécuter ses ordres ; détachés, par leurs mains, de leur crèche céleste, les coursiers arrivent vomissant la flamme et saturés des sucs de l’ambroisie, et ils reçoivent le frein retentissant. Apollon répand sur le front de son fils quelques gouttes d’une essence divine, le rend impénétrable aux traits rapides de la flamme, et couronne sa tête de rayons ; présage de son deuil, des soupirs redoublés s’échappent de son âme inquiète ; il s’écrie : « Si du moins tu daignes obéir aux derniers conseils de ton père, ô mon fils, fais plus souvent usage des rênes que de l’aiguillon. D’eux-mêmes, mes coursiers précipitent leur course ; la difficulté est de modérer leurs efforts. Garde-toi de suivre la ligne droite qui coupe les cinq zones : un autre sentier trace une courbe longue et oblique à travers les trois zones du milieu qui lui servent de limites : fuis le pôle austral ainsi que l’ourse unie aux aquilons, et marche dans ce sentier : tu y trouveras encore l’empreinte visible de mes roues. Mais afin de dispenser au ciel et à la terre une égale chaleur, garde-toi de trop abaisser ou de trop élever ton char dans les plaines de l’éther : trop haut, tu embraserais les célestes demeures ; trop bas, tu embraserais la terre : le milieu est le chemin le plus sûr. Crains encore que ton char ne t’entraîne trop à droite dans les nœuds du serpent, ou trop à gauche vers la région inclinée de l’autel ; marche à une égale distance de ces deux astres : j’abandonne le reste à la fortune ; puisse-t-elle se montrer propice et veiller mieux que toi au salut de tes jours ! Mais tandis que je parle, la nuit humide, aux bornes de sa course, a touché les bords de l’Hespérie : je ne puis tarder plus longtemps : l’univers attend ma présence : le flambeau de l’aurore a dissipé les ténèbres. Prends les rênes en main, ou plutôt, si ton cœur sait changer, use de mes conseils plutôt que de mon char. Tu le peux ; tu n’as point encore quitté l’asile assuré que t’offre ce palais ; ta main téméraire ne guide pas encore ce char, objet de tes désirs insensés ; à l’abri du péril, laisse-moi dispenser la lumière au monde, et contente-toi d’en jouir ».

Mais le fougueux jeune homme s’élance sur le char rapide ; il s’y place, et, joyeux de toucher les rênes confiées à ses mains, il rend grâce à son père, qui lui cède à regret. Cependant les agiles coursiers du Soleil, Pyroëis, Eoüs, Æthon et Phlégon, remplissent l’air du bruit de leurs hennissements et du feu de leur haleine, et frappent du pied les barrières. À peine Téthys, ignorant la destinée de son petit-fils, a-t-elle, en les levant, ouvert à leur ardeur l’immense carrière du monde, qu’ils prennent leur essor ; agités dans les airs, leurs pieds fendent les nuages qui s’opposent à leur passage, et, secondés par leurs ailes, ils devancent les vents partis des mêmes lieux. Mais le char était léger, les coursiers ne pouvaient le reconnaître ; le joug n’avait plus son poids ordinaire. Tel qu’un vaisseau, dont le lest est trop faible, vacille et devient, à cause de sa trop grande légèreté, le jouet mobile des flots, tel, privé de son poids accoutumé, le char bondit au haut des airs ; à ses profondes secousses on eût dit un char vide. Les coursiers l’ont à peine senti que, précipitant leur course, ils abandonnent la route tracée, et ne courent plus dans le même ordre qu’auparavant. Phaéton s’épouvante : de quel côté tourner les rênes confiées à ses mains ? quel chemin suivre ? il ne sait ; et quand il le saurait, pourrait-il commander aux coursiers ? Alors, pour la première fois, les étoiles glacées des Trions s’échauffèrent aux rayons du soleil, et vainement elles cherchèrent à se plonger dans l’Océan, qui leur était fermé. Voisin du pôle glacial, le serpent, jusqu’alors engourdi par le froid et jamais redoutable, s’échauffe et puise dans la chaleur une rage nouvelle. Et toi aussi, dans le trouble qui t’agitait, tu pris, dit-on, la fuite, ô Bouvier, malgré ta lenteur ordinaire et le soin de ton chariot. Du haut des airs, l’infortuné Phaéton a vu la terre disparaître dans un profond éloignement ; il pâlit, ses genoux tremblent d’une terreur nouvelle, et ses yeux, au sein même de tant de clartés, se couvrent de ténèbres. Oh ! qu’il voudrait n’avoir jamais touché les guides du char de son père ! Qu’il regrette de connaître son origine et d’avoir triomphé par ses prières ! Il aimerait bien mieux être appelé fils de Mérops. Il est emporté comme un vaisseau battu par le souffle furieux de Borée, et dont le pilote, vaincu par la tempête, abandonne le gouvernail aux dieux et le salut aux prières. Que fera-t-il ? Derrière lui, un grand espace des cieux déjà franchi ; devant lui, un espace plus grand encore. Sa pensée les mesure l’un et l’autre : tantôt il porte ses regards vers ce couchant que le destin ne lui permet pas d’atteindre ; tantôt il les reporte vers l’Orient. Quel parti prendre ? il l’ignore, et reste immobile d’effroi ; il n’abandonne pas les rênes, et sa main ne peut les retenir ; il ne sait plus les noms des coursiers. Répandus çà et là dans les diverses régions du ciel, mille prodiges, mille monstres affreux frappent sa vue épouvantée.

Il est un lieu où le scorpion replie ses bras en deux arcs, et, développant la courbure de ses pieds et de sa queue, en couvre l’espace de deux signes. Phaéton voit le monstre, suant un noir venin, le menacer du dard recourbé dont sa queue est armée. À cet aspect, son âme se trouble, et sa main, glacée par l’effroi, laisse échapper les rênes ; sitôt que les coursiers les ont senties flotter sur leurs flancs, ils se donnent carrière. Libres du frein, ils s’élancent, à travers les airs, dans des régions inconnues, et volent où les emporte leur fougue désordonnée ; ils bondissent jusqu’aux astres suspendus à la céleste voûte, et entraînent le char à travers les abîmes. Tantôt ils montent au plus haut des cieux, tantôt, roulant de précipice en précipice, ils tombent dans les régions plus voisines de la terre. La Lune s’étonne de voir les chevaux de son frère descendre, dans leur course, au-dessous des siens. Les nuages embrasés s’exhalent en fumée ; le feu dévore les points les plus élevés de la terre ; elle se fend, s’entr’ouvre et se dessèche en perdant les sucs qui la nourrissent. On voit jaunir les pâturages, les arbres brûlent avec leur feuillage, et les moissons arides fournissent l’aliment de leur ruine à la flamme qui les détruit. Mais ce sont là les moins horribles maux. De grandes villes s’écroulent avec leurs murailles ; des peuples et des pays entiers sont changés par l’incendie en un monceau de cendres ; les forêts se consument avec les montagnes qu’elles couvrent. Tout brûle, et l’Athos et le Taurus qui coupe la Cilicie, et le Tmolus, et l’Œta, et l’Ida, célèbre jusqu’alors par ses fontaines, dont la source est maintenant tarie ; et l’Hélicon, séjour des Muses, et l’Hémus, auquel Œagre n’a point encore donné son nom. L’Etna voit grandir sans mesure l’incendie qui dévore ses flancs ; avec lui s’enflamment la double cime du Parnasse, et l’Éryx, et le Cynthe, et l’Othryx, et le Rhodope, qui voit fondre enfin ses neiges éternelles ; et le Mimas, et le Dindyme, et le Mycale, et le Cithéron, destiné aux mystères de Bacchus. Les glaces de la Scythie la protègent en vain ; le Caucase est en feu, les flammes envahissent l’Ossa, le Pinde et l’Olympe, qui dépasse leurs deux sommets, et les Alpes qui s’élèvent jusqu’aux cieux, et l’Apennin qui supporte les nues.

Phaéton voit l’univers entier en proie à l’incendie ; il n’en peut plus longtemps soutenir la violence. Il ne respire plus qu’une vapeur brûlante semblable à l’air qui sort d’une fournaise profonde ; il sent déjà son char s’échauffer et blanchir au contact de la flamme. Déjà les cendres et les étincelles qui volent jusqu’à lui le suffoquent et l’oppressent ; une fumée ardente l’enveloppe de toutes parts. Où va-t-il ? où est-il ? Au milieu de l’épais brouillard qui l’entoure, il ne peut le découvrir, et se laisse emporter au gré de ses fougueux coursiers. Ce fut alors, dit-on, que le sang des Éthiopiens, attiré à la surface du corps, leur donna cette couleur d’ébène qu’ils ont conservée. Alors la Lybie, desséchée par cet embrasement, devint un aride désert ; alors les Nymphes, les cheveux épars, pleurèrent leurs lacs et leurs fontaines taries. La Béotie chercha vainement la source de Dircé, Argos celle d’Amymone, Éphyre celle de Pirène. Les fleuves, dont la nature a séparé les rives par un large lit, ne sont pas à l’abri de la flamme ; on voit fumer au sein de leurs ondes le Tanaïs, et le vieux Pénée, et le Caïque, voisin du mont Teuthrante, et l’impétueux Ismène, et Érymanthe, qui baigne Phocis, et le Xanthe, destiné à un nouvel embrasement, et le blond Lycormas, et le Méandre qui se joue entre ses bords sinueux, et le Mélas qui arrose la Mygdonie, et l’Eurotas, si voisin du Ténare. On voit brûler aussi l’Euphrate, qui baigne les murs de Babylone, et l’Oronte, et le rapide Thermodon, et le Gange, et le Phase, et l’Ister. L’Alphée bouillonne, et les rives du Sperchius sont en feu ; l’or que le Tage roule dans ses eaux coule, fondu par la flamme ; et les oiseaux qui faisaient retentir la Lybie de leurs chants mélodieux, périssent dans les eaux brûlantes du Caystre ; le Nil épouvanté s’enfuit aux confins du monde, où il cache sa tête, qu’il dérobe encore à nos yeux ; les sept bouches de ce fleuve, desséchées jusqu’aux sables, ne sont plus que sept arides vallées. Le même incendie met à sec, autour de l’Ismarus, l’Hèbre et le Strymon, et, dans l’Hespérie, le Rhin, le Rhône, l’Éridan, et le fleuve auquel les dieux ont promis l’empire du monde, le Tibre lui-même. Partout la terre est sillonnée de mille fentes, au travers desquelles la lumière, pénétrant jusqu’au Tartare, épouvante le roi des enfers et sa compagne. L’Océan se resserre, on voit s’étendre une plaine de sables arides là où naguère était son lit ; jusqu’alors ensevelies sous les eaux, des montagnes surgissent et augmentent le nombre des Cyclades disséminées au sein des mers. Les poissons se réfugient au fond des abîmes ; les dauphins, à la croupe recourbée, n’osent plus, suivant leur coutume, s’élever au-dessus des eaux ni bondir dans les airs ; les phoques, couchés sur le dos, flottent sans vie à la surface de la mer. Nérée lui-même, dit-on, et Doris et ses filles se cachèrent dans leurs antres brûlants. Trois fois Neptune, le front menaçant, voulut élever ses bras au-dessus des flots, trois fois il fut forcé de céder à la violence des feux de l’air.

Cependant la terre, au milieu de la mer qui l’environne, et des fontaines dont les eaux, partout décroissantes, s’étaient cachées dans ses entrailles impénétrables, comme dans le sein d’une mère, soulève jusqu’au cou sa tête autrefois si féconde, et maintenant aride ; elle couvre son front de sa main, elle ébranle le monde d’une vaste secousse, et, s’affaissant elle-même d’un degré au-dessous de sa place ordinaire, elle exhale ces plaintes d’une voix altérée : « Si telle est ta volonté, si j’ai mérité mon malheur, pourquoi ta foudre dort-elle, souverain maître des dieux ? Si je dois périr par les feux, que ce soit du moins par les tiens ; je me consolerai de ma ruine, si tu en es l’auteur. À peine ma bouche peut-elle proférer ces paroles (une vapeur brûlante étouffait sa voix) ; regarde mes cheveux consumés par la flamme, regarde ces étincelles qui couvrent et mes yeux et ma bouche ! Est-ce donc là le prix de ma fertilité, l’honneur que tu me réservais pour mes bienfaits, à moi qui endure les blessures du soc et du râteau, et qui souffre mille travaux durant toute l’année ; à moi qui dispense le feuillage aux troupeaux, aux mortels la douce nourriture de mes fruits, à vos autels l’encens ? Mais quand j’aurais mérité de périr, quel est le crime de la mer, quel est le crime de ton frère ? D’où vient que l’Océan, dont l’empire lui fut confié par le destin, voit ses ondes décroître et s’éloigner des cieux ? Si l’infortune de ton frère et la mienne ne peuvent te toucher, sois du moins sensible au danger des cieux où tu règnes. Promène tes regards de l’un à l’autre pôle, vois-les fumer tous les deux ; si le feu les atteint, ton palais croule ; vois Atlas, haletant, soutenir avec peine, sur ses épaules, l’axe du monde blanchi par la flamme. Et si la mer, si la terre, si le palais des cieux vient à périr, nous retombons dans la confusion de l’antique chaos. Dérobe à l’incendie ce qu’il a épargné, et veille au salut de l’univers ». Elle dit, et ne pouvant supporter plus longtemps la chaleur, ni poursuivre sa plainte, elle retire sa tête dans son sein, et la cache au fond des antres les plus voisins de l’empire des mânes.

Cependant l’arbitre suprême prend à témoin les dieux et le maître du char lui-même, que, s’il ne prévient ce désastre, tout va succomber au plus cruel destin. Il monte au faite des célestes demeures : c’est de là qu’il se plaît à répandre au loin les nuages sur la terre ; c’est de là qu’il fait gronder le tonnerre, que sa main même brandit et lance ses foudres ; mais alors plus de nuages dont il puisse envelopper la terre, plus de torrents à répandre du haut des cieux. Il tonne, et balançant son tonnerre à la hauteur de son front, il foudroie l’imprudent Phaéton, lui ravit du même coup et le souffle et le char, et dans ses feux vengeurs il éteint ceux qui décorent l’univers. Les coursiers s’épouvantent, ils bondissent en sens contraire, dérobent leur tête au joug, et laissent à l’abandon les rênes brisées. Là tombe le frein ; là, l’essieu arraché du timon ; ici, les rayons des roues fracassées ; plus loin les débris épars du char qui vole en éclats. Phaéton, dont le feu dévore la blonde chevelure, roule en se précipitant, et laisse dans les airs un long sillon de lumière, semblable à une étoile qui, dans un temps serein, tombe, ou du moins paraît tomber du haut des cieux. Loin de sa patrie, dans l’hémisphère opposé, le vaste Éridan le reçoit dans ses ondes et lave son visage fumant.

Les naïades de l’Hespérie recueillent dans un tombeau son corps où fume encore la triple foudre qui l’a frappé, et gravent ces vers sur la pierre : « Ici gît Phaéton, conducteur du char de son père ; s’il ne put le gouverner, il tomba du moins victime d’une noble audace ». Son père, plongé dans la douleur, couvrit son front d’un voile de deuil ; s’il faut en croire la renommée, un jour s’écoula sans soleil et sans autre clarté que les lueurs de l’incendie ; et ce désastre eut alors son utilité. Clymène exhale d’abord toutes les plaintes qu’un si grand malheur peut inspirer ; puis, en habits de deuil, éperdue et se meurtrissant le sein, elle parcourt le monde entier ; elle cherche les restes inanimés, ou du moins les os de son fils : elle ne trouve que ses os ensevelis sur une rive étrangère. Là, prosternée, à peine a-t-elle lu son nom gravé sur le marbre, qu’elle arrose le marbre de ses larmes, et le presse sur son sein nu, comme pour réchauffer les cendres qu’il renferme. Pénétrées d’une aussi vive douleur, les sœurs de Phaéton offrent à sa mort le vain tribut de leurs sanglots et de leurs larmes : elles se frappent la poitrine, et bien que Phaéton ne puisse entendre leurs plaintes lamentables, elles l’appellent nuit et jour, et restent prosternées sur son tombeau. Déjà Phébé avait quatre fois renouvelé son croissant, les filles du Soleil suivant leur coutume (car leur douleur était devenue une longue habitude) faisaient entendre des gémissements, lorsque Phaétuse, la plus âgée des Héliades, voulant se jeter sur le marbre, se plaignit de l’engourdissement de ses pieds. Empressée d’accourir auprès d’elle, la belle Lampétie se sent tout à coup enchaînée à la terre par des racines naissantes. Une troisième, au moment où sa main veut arracher ses cheveux, ne détache plus de sa tête que des feuilles : l’une se plaint de ses jambes changées en un tronc immobile, l’autre de ses bras allongés en rameaux. Tandis qu’elles s’étonnent de ce prodige, l’écorce enveloppe leurs flancs, et par degrés emprisonne leur sein, leurs épaules, leurs bras ; leur bouche seule restait encore libre et appelait leur mère. Leur mère ! que peut-elle, hélas ! si ce n’est de courir çà et là, où son trouble l’emporte, et pendant qu’il en est temps encore, d’unir ses baisers à ceux de ses filles ? C’est trop peu : elle essaie de les arracher au tronc qui les enchaîne, et de briser avec ses mains leurs rameaux naissants ; mais il en tombe des gouttes de sang comme d’une blessure. « Arrête ! je t’en conjure, ô ma mère ! s’écrie chacune d’elles, en se sentant blessée ; arrête ! je t’en conjure ; en déchirant cet arbre, c’est notre corps que tu déchires : adieu. » L’écorce s’élève sur ces dernières paroles. De cette écorce leurs larmes coulent encore ; elles distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux et se durcissent au soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides, et les porte aux dames du Latium qui en font leur parure.

Le fils de Sthénélée, Cycnus, fut témoin de ce prodige : bien qu’il te fût uni par le sang, du côté de ta mère, ô Phaéton ! il l’était encore davantage par les nœuds de l’amitié. Abandonnant son empire (car les peuples de la Ligurie et de florissantes cités obéissaient jadis à ses lois), il faisait retentir des cris de sa douleur les vertes campagnes qu’arrose l’Éridan, les eaux du fleuve lui-même, et les arbres dont tes sœurs venaient d’augmenter le nombre. Soudain sa voix, de virile qu’elle était, devient grêle ; des plumes blanches remplacent ses cheveux ; son cou se prolonge loin de son sein, une membrane de pourpre unit ses doigts, le duvet couvre ses flancs, sa bouche devient un bec arrondi ; Cycnus est transformé en un oiseau jusqu’alors inconnu ; il ne se confie ni aux plaines célestes ni à Jupiter, car il garde le souvenir des feux injustement lancés sur Phaéton ; il habite les étangs et les vastes lacs, et sa haine pour le feu lui fait choisir une demeure au sein de l’élément contraire.

Cependant livide et dépouillé de son éclat, tel qu’il nous paraît quand sa lumière éclipsée vient à manquer au monde, le Soleil déteste et cette lumière et le jour et lui-même. Son âme s’abandonne à la douleur ; à la douleur se joint la colère : il refuse son ministère à l’univers. « C’en est assez, dit-il, depuis la naissance des temps mes destins sont agités ; je me lasse de travaux sans terme et sans récompense. Qu’un autre conduise le char qui porte la lumière. S’il ne se présente aucun guide, si tous les dieux avouent leur impuissance, eh bien ! que notre maître lui-même saisisse les rênes ; du moins quand il les régira, ses mains déposeront ces foudres qui ravissent les enfants à leurs pères. Il saura, après avoir éprouvé la fougue de mes coursiers enflammés, s’il méritait la mort celui qui n’a pu les gouverner ! » À ces mots, tous les dieux se pressent autour du Soleil ; d’une voix suppliante ils le conjurent de ne point plonger l’univers dans les ténèbres. Jupiter lui-même s’excuse d’avoir lancé ses feux ; mais il ajoute en roi la menace aux prières. Phébus rassemble ses coursiers encore hors d’eux-mêmes et tout émus d’épouvante ; pour les dompter, il se sert et du fouet et de l’aiguillon ; dans sa colère, il leur reproche et leur impute la mort de son fils.

Cependant le souverain maître du monde parcourt la vaste enceinte des cieux ; il examine si quelque partie ébranlée par la violence du feu ne menace pas ruine. Quand il les voit solides et dans leur stabilité primitive, il contemple la terre et les désastres que les hommes ont soufferts. Mais sa chère Arcadie est le premier objet de ses soins ; il rend un libre cours aux fontaines et aux fleuves qui n’osaient encore couler, revêt la terre de gazon, les arbres de feuillage, et ordonne aux forêts dépouillées de reprendre leur parure. Mais tandis qu’il va et qu’il revient sans cesse, une nymphe de Nonacris a fixé ses regards, et, reçu dans son cœur, l’amour le consume de ses feux. Calisto n’occupait ses loisirs ni à filer la laine docile sous ses doigts, ni à varier la forme et les nœuds de sa chevelure : dès qu’une agrafe avait fixé les plis de sa robe et une bandelette blanche ses cheveux négligemment noués, armée tantôt du javelot, tantôt de l’arc, elle suivait la belliqueuse Diane. Jamais le Ménale ne vit de nymphe plus chère à cette déesse ; mais quelle faveur est durable ? Le Soleil, sur son char élevé, avait franchi plus de la moitié de sa carrière, quand la nymphe entra dans une forêt que les siècles avaient respectée. Elle dépose le carquois suspendu à son épaule, détend son arc flexible, et s’étend sur la terre tapissée de verdure ; sa tête languissante repose sur le carquois étincelant. Jupiter la voyant fatiguée, seule et sans garde : « Du moins, dit-il, Junon ignorera ce larcin ; dût-elle le connaître, que m’importent, à ce prix, ses jalouses fureurs ? » Soudain revêtant les traits et les habits de Diane : « Nymphe, dit-il, l’une de mes compagnes, sur quelles montagnes as-tu chassé ? » Calisto se lève, et répond : « Je vous salue, déesse, à mes jeux plus puissante que Jupiter, oui plus puissante, je le dirais même en sa présence ». Le dieu sourit en l’écoutant, et s’applaudit de se voir préférer à lui-même. Il l’embrasse, et ses baisers trop ardents ne sont pas ceux d’une chaste déesse. Elle allait raconter dans quelle forêt la chasse avait conduit ses pas ; de nouveaux baisers arrêtent sa réponse, et le dieu se révèle par un crime. Calisto résiste, autant du moins que le peut une femme : ô Junon ! que ne vis-tu ses efforts ! tu serais moins inexorable. Elle résiste ; mais quelle vierge, quel homme peut triompher de Jupiter ? Après sa victoire, il remonte aux célestes demeures ; Calisto déteste la forêt témoin de sa honte. Prompte à s’éloigner, peu s’en faut qu’elle n’oublie et son carquois et ses traits et l’arc qu’elle avait suspendu.

Cependant, escortée du chœur de ses nymphes, Diane paraît sur les hauteurs du Ménale, triomphante des nombreuses victimes immolées sous ses coups. Elle aperçoit la nymphe et l’appelle, et Calisto s’enfuit à sa voix ; elle craint d’abord de trouver encore Jupiter sous les traits de Diane ; mais quand elle voit les nymphes s’avancer à ses côtés, elle ne craint plus de pièges et se mêle à leur troupe. Hélas ! qu’il est difficile de ne point laisser paraître sur le visage la trace d’une faute ! À peine lève-t-elle ses yeux attachés à la terre ; elle n’ose plus, comme autrefois, prendre place à côté de la déesse, ni marcher à la tête du cortège : elle garde le silence, et la rougeur de son front révèle l’outrage fait à sa pudeur ; si Diane n’eût été vierge, elle aurait pu voir cent témoignages de sa honte ; ses nymphes les virent, dit-on. La lune renouvelait dans les cieux son neuvième croissant, lorsque la déesse des forêts, épuisée par les feux que lance son frère, entra dans un bois sombre d’où s’échappait un ruisseau coulant avec un doux murmure sur un lit de gravier. Elle admire la beauté de ces lieux ; puis, effleurant de ses pieds la surface des eaux, elle admire aussi leur limpidité : « Puisque nous sommes loin de tout regard profane, dit-elle, dépouillons nos vêtements et plongeons-nous dans l’onde ». Calisto rougit ; déjà tous les voiles sont tombés ; seule, elle diffère encore ; tandis qu’elle hésite, ses compagnes détachent ses vêtements et découvrent son déshonneur en découvrant son sein. Interdite, elle cherche à se faire un voile de ses mains : « Fuis loin d’ici, s’écrie la déesse, crains de profaner ces ondes sacrées ! » Elle dit, et l’exile de sa cour.

Depuis longtemps l’épouse du puissant maître du tonnerre connaissait cet affront ; mais elle avait ajourné sa terrible vengeance à des temps plus favorables ; maintenant le délai n’est plus permis : Arcas, et c’est ce qui anime le courroux de Junon, a déjà reçu le jour. Vers cet enfant se tournent à la fois ses regards et son âme irritée : « Il ne te manquait donc plus que d’être féconde, infâme adultère, s’écrie-t-elle, il ne te manquait plus que de mettre au monde un fils, gage éclatant de mon injure et du crime de Jupiter, qui m’appartient tout entier. Ce ne sera pas impunément : je te ravirai cette beauté dont tu es éprise, et qui allume une flamme odieuse au cœur de mon époux ». À ces mots, se plaçant devant elle, Junon la saisit par les cheveux qui couronnent son front, la courbe jusqu’à terre et la renverse. Calisto suppliante lui tendait les bras, et ses bras se couvrent d’un poil noir et hérissé ; ses mains se recourbent, s’arment d’ongles aigus et lui servent de pied ; sa bouche, admirée naguère de Jupiter, s’ouvre large et hideuse. De peur que la prière, aux accents irrésistibles, ne fléchisse son âme, le don de la parole lui est ravi : une voix pleine de colère, de menace et de terreur s’échappe, en grondant, de son gosier. Calisto devient ourse, mais sa raison survit à sa métamorphose ; de continuels gémissements attestent sa douleur ; sous leur forme nouvelle, ses mains s’élèvent vers les astres qui brillent au ciel, et si sa voix ne peut accuser l’ingratitude de Jupiter, son cœur la sent et l’accuse. Que de fois hélas ! n’osant reposer seule dans la forêt, elle vint errer devant la demeure et dans les champs qui lui appartenaient naguère ! Que de fois, poussée par les cris d’une meute à travers les rochers, chasseresse, elle fuit épouvantée à l’aspect des chasseurs ! Souvent elle se cache tremblante, à la vue des bêtes féroces, oubliant ce qu’elle est elle-même : ourse, elle redoute, dans les montagnes, la rencontre des ours ; elle a peur des loups, quoique son père se trouve parmi eux.

Ignorant le destin de la fille de Lycaon, sa mère, Arcas était parvenu à sa quinzième année ; un jour qu’il poursuit les monstres des forêts, et que, choisissant les endroits les plus favorables, il entoure de ses toiles les bois d’Érymanthe, il rencontre sa mère ; elle s’arrête à la vue d’Arcas et semble le reconnaître ; Arcas recule ; en la voyant fixer sur lui des regards immobiles, il tremble et ne la reconnaît pas : elle veut approcher davantage ; déjà il s’apprêtait à la percer d’un trait mortel, lorsque, arrêtant son bras, Jupiter les enlève l’un et l’autre et prévient le coup parricide ; emportés par un vent rapide à travers les espaces, ils sont placés dans le ciel, et changés en deux constellations voisines.

Junon, indignée de voir sa rivale briller parmi les astres, descend dans la mer écumante, séjour de Téthys et du vieil Océan, à la vue duquel les dieux eux-mêmes sont souvent émus de respect ; ils s’informent des motifs de sa visite : « Vous me demandez, répond-elle, pourquoi, reine des dieux dans l’empirée, je suis venue près de vous ? Une autre règne à ma place dans le ciel. Accusez-moi d’imposture, si, lorsque la nuit aura répandu ses ombres dans l’univers, vous ne voyez au plus haut des cieux (et c’est là ce qui déchire mon cœur), deux astres, nouvelles divinités de l’olympe, paraître près du dernier cercle qui, placé à l’extrémité de l’arc du monde, l’entoure de son étroit circuit. Éh ! qui désormais pourrait craindre d’offenser Junon ou redouter son ressentiment, lorsque, seule parmi les dieux, je sers en voulant nuire ? Voilà donc mon triomphe ! Oh ! combien grande est ma puissance ! je n’ai pas voulu qu’elle restât mortelle, elle devient déesse. Voilà comment je châtie le crime ! voilà de quoi mon pouvoir suprême est capable ! Qu’on lui rende son ancienne beauté, qu’on lui ôte cette forme hideuse qui l’assimile aux animaux, comme on fit autrefois pour la sœur de Phoronée, qu’Argos avait vue naître. Et pourquoi ne pas l’épouser après avoir chassé Junon ? Pourquoi ne pas la recevoir dans ma couche ? Pourquoi ne pas prendre Lycaon pour beau-père ? Mais vous, si l’injure faite à celle dont vous avez nourri l’enfance vous touche, fermez vos flots d’azur aux sept trions, repoussez ces deux astres que l’adultère seul a placés dans les cieux, et ne souffrez pas que mon impure rivale se baigne dans vos chastes eaux ».

Les dieux de la mer témoignent par un signe de tête que sa prière est exaucée. La fille de Saturne remonte dans les plaines de l’air, portée sur son char rapide, que traînent des paons dont les plumes, depuis la mort récente d’Argus, étalent de brillantes couleurs. Tel était l’éclat de ton plumage, corbeau trop indiscret, qui perdis tout à coup ton ancienne blancheur pour te couvrir de sombres ailes. Aussi éclatant que l’argent et que la neige, cet oiseau égalait en pureté le duvet sans tache des colombes, et ne le cédait ni à l’oiseau vigilant dont la voix devait sauver le Capitole, ni au cygne, amant des eaux. Sa langue le perdit, et son bavardage fit succéder à sa blancheur primitive la couleur opposée.

La Thessalie entière n’avait pas de beauté qui effaçât celle de Coronis, née à Larisse. Elle te plut, dieu de Delphes, du moins tant qu’elle fut chaste, ou que tu ne connus pas ses infidélités ; mais elles n’échappèrent pas à l’oiseau de Phébus. Inexorable révélateur d’un coupable mystère, il allait le dévoiler à son maître ; l’indiscrète corneille le suit à tire-d’aile, emportée par le désir de tout savoir. Instruite du sujet de son voyage : « Tu ne prends pas le bon chemin, dit-elle ; garde-toi bien de mépriser les prédictions de ma langue. Considère ce que je fus et ce que je suis ; en apprenant ma faute, tu verras que c’est ma fidélité qui m’a perdue. Jadis Pallas avait renfermé dans une corbeille tissue avec l’osier de l’Attique, Érichthon, cet enfant né sans mère, et l’avait confié aux trois filles du double Cécrops, en leur défendant de jamais pénétrer ce mystère. Cachée sous le léger feuillage d’un ormeau touffu, j’épiais leurs actions ; deux d’entre elles respectent le dépôt confié à leurs soins : c’étaient Pandrose et Hersé ; mais Aglaure raille la timide obéissance de ses sœurs, etsa main détache les nœuds de la corbeille. Elle l’ouvre, et leur fait voir un enfant et un serpent couché près de lui. Je rapporte à la déesse ce que j’avais vu, et pour prix de mon zèle je suis, dit-on, chassé de la présence tutélaire de Minerve, et relégué à la suite de l’oiseau des ténèbres. Mon châtiment doit apprendre aux oiseaux à ne pas se compromettre par une langue indiscrète. C’est, sans l’avoir recherchée ni poursuivie de mes prières, que j’avais obtenu la faveur de Pallas ; tu peux l’interroger elle-même ; malgré son courroux, elle ne saurait me démentir. Coronée, célèbre dans Phocide (ma naissance est connue), me donna le jour. Issue de sang royal, de riches prétendants briguèrent ma main : garde-toi de me mépriser. Ma beauté fit mon malheur. Errante un jour sur le rivage de la mer, comme c’est encore ma coutume, j’imprimais, à la surface du sable, la trace de mes pas ; le dieu des flots me voit, s’enflamme ; et comme il perdait à m’implorer et son temps et ses douces paroles, il a recours à la violence et me poursuit. Je fuyais, abandonnant le terrain solide, et m’épuisais en vain à courir sur des sables mouvants. J’invoquais les dieux et les hommes ; aucun mortel ne fut sensible à ma voix ; mais j’étais vierge : une vierge eut pitié de moi, et vint à mon secours. J’élevais mes bras au ciel, et mes bras commençaient à se couvrir d’un noir duvet. Je voulais rejeter ma robe loin de mes épaules ; mais elle était changée en plumes qui avaient jeté sous ma peau des racines profondes. Je voulais, de mes deux mains, frapper mon sein découvert, mais déjà je n’avais plus de mains et mon sein n’était plus découvert. Je courais, et le sable ne ralentissait plus mes pas comme auparavant. J’étais portée à la surface de la terre ; bientôt mon essor m’élève dans les airs, et je deviens la compagne irréprochable de Minerve. Mais qu’importe cette faveur, si, changée en oiseau pour un crime horrible, Nyctimène me l’enlève et succède à mes honneurs ? Eh quoi ! l’attentat dont Lesbos entière retentit vous est-il inconnu ? Ignorez-vous qu’elle a souillé la couche de son père ? Elle est oiseau à présent ; mais la conscience de sa faute lui fait fuir les regards des hommes et la clarté du jour ; elle cache sa honte dans les ténèbres, et, partout poursuivie, elle est bannie des plaines de l’air ».

Elle dit. « Puissent tes sinistres paroles, lui répond le corbeau, n’être funestes qu’à toi seule ! Pour moi, je méprise tes vains présages ». Il poursuit en effet son chemin, et court raconter à son maître qu’il a vu Coronis dans les bras d’un jeune Thessalien. À la nouvelle de ce crime, l’amant de Coronis laisse tomber sa couronne de laurier ; en même temps son visage s’altère ; le luth s’échappe de ses mains, il pâlit ; le courroux bouillonne dans son âme. Il saisit ses armes fidèles, tend son arc recourbé, et ce cœur qu’il pressa tant de fois contre le sien est percé d’un trait inévitable. Coronis blessée jette un cri plaintif, retire le fer de sa blessure, et des flots de sang rougissent ses membres d’albâtre. Elle s’écrie : « Je devais expier ma faute, ô Phébus ! mais non avant d’être mère : mon trépas fait aujourd’hui deux victimes ». À ces mots, sa vie s’écoula avec son sang, et le froid de la mort s’empara de son corps inanimé.

Un repentir, hélas ! tardif reproche à son amant sa cruelle vengeance ; il se maudit lui-même d’avoir prêté l’oreille au corbeau, d’avoir cédé aux transports de sa fureur ; il maudit l’oiseau qui lui a révélé le crime et armé son ressentiment ; il maudit la corde de son arc, son arc lui-même et sa main, et avec elle les traits qu’elle a témérairement lancés. Il relève Coronis, la réchauffe entre ses bras, et par des secours tardifs s’efforce de vaincre les destins : il épuise en vain les secrets de son art salutaire. Inutiles efforts ! il voit s’apprêter le bûcher dont les flammes vont dévorer les restes de son amante. Alors des gémissements (car les larmes ne peuvent baigner le visage des immortels) s’exhalent du fond de son cœur : ainsi gémit une génisse quand elle voit balancer en l’air la massue qui brise d’un coup retentissant la tête de son jeune nourrisson. Après avoir répandu sur le sein de Coronis des parfums qui ne sauraient plaire à son ombre, après lui avoir donné ses derniers embrassements, et payé à son injuste trépas un juste tribut de douleurs, Apollon ne peut souffrir que le même bûcher réduise en cendres les fruits de ses amours. Il le retire des flammes et du sein de sa mère ; et, après l’avoir porté dans l’antre du centaure Chiron, il punit le corbeau qui attendait la récompense de son fidèle récit, en lui ôtant le droit de paraître parmi les oiseaux à blanc plumage.

Cependant le monstre s’applaudissait d’avoir pour élève un rejeton des dieux, et l’honneur de sa tâche le remplissait d’orgueil. Tout à coup arrive, parée de blonds cheveux qui couvrent ses épaules, la fille du Centaure, née jadis de la Nymphe Chariclo sur les bords d’un fleuve rapide : Ocyrhoë est le nom qu’elle reçut de sa mère. C’était peu pour elle d’avoir appris les secrets de son père ; sa voix révélait les arrêts du destin. À peine a-t-elle senti s’allumer dans son âme les fureurs prophétiques, à peine, échauffée par le souffle du dieu qu’elle portait dans son sein, a-t-elle jeté les yeux sur l’enfant : « Pour le salut du monde, grandis, jeune enfant ! s’écrie-t-elle. Que de mortels te devront l’existence ! il te sera donné de rappeler les âmes dans les corps ; mais pour l’avoir tenté une fois malgré le courroux des dieux, la foudre de ton aïeul t’empêchera de le tenter encore ; dieu, tu deviendras un corps inanimé, puis un dieu renaîtra de cette dépouille mortelle, et deux fois tu renouvelleras ta destinée. Et toi aussi, mon père chéri, toi qui n’es plus mortel, et que la loi de ta naissance appelle à voir la succession éternelle des siècles, tu souhaiteras de pouvoir mourir, alors que le sang d’un serpent cruel, pénétrant dans ton corps à travers une blessure, te fera souffrir d’horribles douleurs ; immortel, les dieux te soumettront à la loi de la mort, et les trois Parques trancheront le fil de tes jours ».

Il lui restait d’autres mystères à dévoiler ; un profond soupir s’échappe de son sein, et des larmes coulent sur son visage. « Le destin m’arrête, dit-elle, il m’empêche de parler davantage, et m’interdit l’usage de la voix. Étais-je donc assez avancée dans les secrets des dieux pour m’attirer ainsi leur courroux ; ah ! j’eusse bien mieux aimé ignorer l’avenir ! Déjà la forme humaine semble m’être ravie ; l’herbe me plaît déjà, et je veux m’en nourrir ; déjà un mouvement irrésistible m’emporte dans la vaste plaine ; je prends, comme mon père, la forme du cheval ; mais pourquoi le suis-je tout-à-fait, tandis que mon père ne l’est qu’à demi ? » Elle dit ; mais ses plaintes s’exhalent en paroles confuses et mal articulées. Bientôt ce ne furent plus des paroles, ce n était pas encore le cri d’une cavale, mais une voix qui voudrait l’imiter ; peu d’instants après, elle pousse de véritables hennissements, ses bras s’agitent sur l’herbe, ses doigts se resserrent, et ses ongles unis ne forment plus qu’une corne légère ; sa bouche s’agrandit, son cou s’allonge, les plis flottants de sa robe se changent en queue, ses cheveux épars ne sont plus qu’une épaisse crinière qui flotte à droite sur son cou ; elle prend une voix et une forme nouvelle, et tire même un nouveau nom de sa métamorphose.

Le fils de Philyre pleurait, et vainement, dieu de Delphes, il implorait ton secours. Tu ne pouvais révoquer l’arrêt du puissant Jupiter ; et quand tu l’aurais pu, tu n’étais point près de lui : tu vivais dans les campagnes de l’Élide et de la Messénie. C’était le temps où, vêtu comme un pâtre d’une peau grossière, tu portais de la main droite un bâton d’olivier sauvage, et de l’autre une flûte formée de sept tuyaux d’inégale longueur. Tout entier à l’amour, tandis que tu charmais tes ennuis aux sons du chalumeau, tes génisses mal gardées s’avancèrent, dit-on, dans les champs de Pylos ; le fils de Maïa les aperçut, et, les détournant avec son adresse ordinaire, il les cacha au fond d’un bois. Ce larcin n’avait eu pour témoin qu’un vieillard connu dans les campagnes voisines sous le nom de Battus. Le riche Nélée avait commis à sa garde ses bois, ses gras pâturages et les troupeaux de ses nobles cavales. Mercure le redoute, et le tirant à part d’une main caressante : « Qui que tu sois, étranger, lui dit-il, si l’on réclame ces troupeaux, réponds que tu ne les a point vus ; et pour qu’un tel service ne reste pas sans récompense, reçois, pour prix de ton silence, cette belle génisse » ; et il la lui donne. L’étranger l’accepte en ajoutant : « Retire-toi sans crainte : cette pierre plutôt que moi révélera ton larcin ». En même temps il lui montre une pierre. Le fils de Jupiter feint de s’éloigner ; bientôt il revient avec une voix et une figure nouvelles. « Berger, dit-il, n’as-tu pas vu passer ici des génisses ? Viens à mon aide, et découvre-moi le mystère qui cache un larcin ; tu recevras en récompense une génisse et son taureau ». Le vieillard, tenté par l’appât d’un double salaire, lui répond : « Vous les trouverez derrière ces montagnes. Elles y étaient en effet ». Le petit-fils d’Atlas sourit : « Tu me trahis, perfide ! s’écria-t-il, et c’est à moi-même que tu me livres ». Et il change le parjure en une pierre dure, qui porte aujourd’hui même le nom de pierre de touche ; depuis ces temps lointains elle est marquée d’une tache d’infamie qu’elle n’a point méritée.

Le dieu du caducée s’envole de Pylos, élevé dans les airs par le mouvement égal de ses ailes ; dans son vol, il abaisse ses regards sur les champs de Munychie, la contrée chérie de Minerve, et les frais ombrages du Lycée. Ce jour-là, suivant l’antique usage, de chastes vierges portaient, sur leur tête, au temple de Pallas, paré pour la solennité, des corbeilles couronnées de fleurs et chargées de pures offrandes. À leur retour, le dieu qui porte des ailes les aperçoit ; dès lors, son vol ne décrit plus une ligne droite, mais un cercle replié sur lui-même. Le milan rapide, qui voit du haut des airs les entrailles d’une victime, intimidé à l’aspect des sacrificateurs qui se pressent autour de l’autel, plane en tournoyant sur leur tête, et, n’osant s’éloigner, il circonscrit le mouvement de ses ailes autour de la proie qu’il espère ; ainsi s’agite, au-dessus des murs d’Acté, le vol circulaire de l’agile Cyllène ; il tourne sans cesse dans le même cercle. Autant Lucifer éclipse tous les astres par son éclat, autant la lumière dorée de Phébé t’éclipse toi-même, ô Lucifer ! autant Hersé, par sa beauté, efface toutes les vierges ; elle est à la fois l’ornement de cette fête et de ses compagnes. À la vue de tant d’attraits, le fils de Jupiter s’arrête émerveillé, et, suspendu dans les airs, il s’enflamme comme le plomb qui, lancé par la fronde baléare, vole, s’embrase en traversant les régions éthérées, et trouve sous les nues des feux qu’il ne connaissait pas. Abandonnant la route des cieux, Mercure se dirige vers un point opposé ; il ne se déguise pas, tant il a de confiance dans sa beauté. Assez puissante par elle-même, elle emprunte à l’art de nouveaux attraits ; il arrange sa chevelure, il prend soin que sa robe, tombant en plis gracieux, étale à tous les yeux l’or de sa riche broderie ; il tient dans sa main la baguette légère qui appelle ou bannit le sommeil, et donne un nouveau lustre à ses talons ailés. Au fond du palais de Cécrops, étaient deux appartements où brillent l’ivoire et l’écaille ; le tien, Pandrose, était à droite ; celui d’Aglaure, à gauche, et celui d’Hersé, au milieu ; Aglaure s’aperçut la première de l’arrivée de Mercure ; elle osa lui demander son nom et le motif de sa présence. Le petit-fils d’Atlas et de Pléioné lui répondit : « Je suis le messager qui porte, à travers les airs, les ordres de mon père ; mon père, c’est Jupiter lui-même. Je ne dissimulerai pas le motif qui m’amène ; seulement, sois fidèle à ta sœur, et consens à voir des neveux dans mes enfants. Hersé m’attend en ce palais ; ah ! je t’en conjure, sois favorable à mon amour ». Aglaure lève sur lui ces mêmes yeux que naguère elle avait osé porter sur le dépôt mystérieux de Minerve ; elle demande pour ce service une somme d’or considérable, et cependant oblige le dieu à sortir du palais. La déesse des combats lance sur Aglaure un regard menaçant ; elle soupire, et ce soupir s’exhale avec tant de force du fond de son âme, qu’il fait tressaillir à la fois sa robuste poitrine et l’égide qui la protège. Elle se souvient qu’Aglaure souleva, d’une main profane, le voile du mystère, le jour où, parjure à ses serments, elle porta les yeux sur le fils du dieu de Lemnos, qui venait de naître sans mère ; elle prévoit qu’Aglaure va gagner la faveur du dieu et de sa sœur, tout en s’enrichissant par l’or que son avarice a demandé.

Aussitôt elle se dirige vers la demeure que l’Envie souille de ses noirs poisons. Elle est cachée au fond d’un antre inaccessible aux rayons du soleil et au souffle des vents, où règne, au milieu d’une sombre tristesse, un froid engourdissant, toujours privé de chaleur, et toujours chargé de brouillards. Arrivée au seuil de cette demeure, la déesse qui sème la terreur dans les combats s’arrête (car il ne lui est pas permis de le franchir) ; elle frappe la porte du bout de sa lance, et la porte s’ouvre à l’instant. Elle aperçoit, au fond de l’antre, le monstre qui dévore la chair des vipères, aliment de ses fureurs. À cette vue elle détourne les yeux ; l’Envie se lève pesamment de terre, laisse des lambeaux de serpents à demi-rongés, et s’avance d’un pas languissant. En voyant la déesse, dont la beauté est encore rehaussée par l’éclat de ses armes, elle soupire, et met sa figure en harmonie avec ses profonds soupirs. La pâleur habite sur son visage, tout son corps est décharné ; jamais son regard ne se fixe, une rouille livide couvre ses dents ; son cœur s’abreuve de fiel, et sa langue distille des poisons ; le sourire s’éloigne de ses lèvres, ou n’y parait qu’à l’aspect du malheur ; sans cesse agitée par les soucis vigilants, le sommeil fuit ses paupières ; la vue du bonheur des hommes l’irrite et la fait sécher de fureur ; le mal qu’elle fait lui sert aussi de supplice : elle est son propre bourreau.

La déesse, surmontant l’horreur qu’elle lui inspire, lui adresse ce peu de mots : « Répands ton venin dans le cœur d’une des filles de Cécrops ; il le faut. Aglaure est son nom ». Elle dit, et soudain, repoussant la terre de sa lance, elle s’élève dans les airs. L’Envie, suivant d’un œil oblique le vol de la déesse, fait entendre un léger murmure ; elle s’afflige du triomphe que son secours doit assurer à Minerve. Elle s’arme d’un bâton tout hérissé d’épines, et s’enveloppe d’un sombre nuage. Partout, sur son passage, elle flétrit les campagnes en fleurs, brûle les gazons et dépouille la cime des arbres ; son souffle empesté désole les peuples, les villes, les maisons. Enfin elle découvre la ville de Minerve, où fleurissent les arts, où règnent l’abondance, la paix et les plaisirs, et l’Envie peut à peine s’empêcher de pleurer, parce qu’elle n’y voit aucun sujet de pleurs ; mais quand elle a pénétré dans la retraite de la fille de Cécrops, elle accomplit sa mission, et, portant sur le sein d’Aglaure une main teinte de rouille, elle remplit son cœur d’aiguillons acérés, lui souffle son haleine empoisonnée, et répand un noir venin dans ses os et dans ses poumons. Dans la crainte que les causes du mal ne se disséminent sur un trop grand nombre d’objets, elle met à la fois sous ses yeux Hersé et son nouvel hymen, et la beauté de Mercure ; elle ne présente à la fille de Cécrops que de grandes images qui livrent son âme irritée aux tourments d’une secrète fureur. En proie à son inquiétude, elle gémit la nuit, elle gémit le jour ; brûlée par un poison lent, elle fond comme la glace aux rayons d’un soleil douteux ; le bonheur d’Hersé la dévore comme le feu dévore les herbes épineuses, qui, sans jeter des flammes, se consument lentement en fumée. Souvent elle voulut mourir pour ne pas être témoin de cet hymen ; elle voulut souvent le révéler comme un crime au sévère Cécrops. Enfin, elle s’assied aux portes du palais pour repousser le dieu qui s’avance du côté opposé ; en vain joint-il aux caresses et aux prières les plus douces paroles. « Cesse, lui dit-elle ; je ne m’éloignerai d’ici qu’après t’en avoir écarté. - J’y consens », réplique vivement le dieu de Cyllène, et, de son caducée, il ouvre les portes ciselées ; Aglaure veut se lever, mais tous les ressorts qui fléchissent quand nous nous asseyons, roidis par une invincible pesanteur, ne peuvent se mouvoir ; elle s’efforce de se redresser, mais l’immobile jointure de ses genoux refuse de plier ; le froid circule dans ses membres, et le sang cesse de couler dans ses veines décolorées. Comme on voit un cancer incurable étendre ses ravages des membres viciés aux membres sains encore : ainsi le froid de la mort, pénétrant par degrés dans le cœur d’Aglaure, ferme en elle les sources de la vie et de la respiration. Elle n’essaya pas de parler ; l’eût-elle essayé, sa voix n’aurait plus trouvé de passage. Déjà la pierre avait pris la place de son cou, son visage s’était durci : Aglaure, assise, n’était plus qu’une statue inanimée ; et sa pierre n’était pas même blanche : l’Envie, qui dévora son cœur, l’avait souillée de ses poisons.

Après avoir ainsi puni d’insolents discours et un cœur profané par la jalousie, le petit-fils d’Atlas abandonne la contrée qui porte le nom de Minerve, et, balancé sur ses ailes, il rentre au céleste séjour. Son père l’appelle en secret, et sans lui faire connaître l’objet de son amour : « Fidèle ministre de mes volontés, lui dit-il, ô mon fils ! que rien ne t’arrête, vole avec ta vitesse accoutumée, et descends vers cette terre, qui, en levant les yeux vers le ciel, voit à sa gauche ta mère Maïa, et que ses habitants appellent Sidonie. Sur le gazon de la montagne, tu vois paître un royal troupeau ; emmène-le jusqu’au bord de la mer ». Il dit, et déjà les taureaux, chassés de la montagne, s’avancent, au gré de Jupiter, vers le rivage où la fille du puissant roi de la contrée avait coutume de jouer avec les vierges de Tyr, ses compagnes. Amour et majesté ne peuvent guère s’accorder ni figurer ensemble ; aussi, quittant l’appareil de sa toute-puissance, le maître des dieux, dont la main est armée de flammes au triple dard, et qui, d’un signe, ébranle le monde, revêt la forme d’un taureau, et, confondu parmi ceux d’Agénor, il mugit et promène sur le tendre gazon ses formes gracieuses. Sa blancheur égale celle de la neige qui n’a pas encore été foulée par le pied du voyageur, ni amollie par le souffle humide de l’Auster ; son col est droit et musculeux, son fanon pend à longs plis sur sa poitrine ; ses cornes sont petites, mais on les dirait polies par la main de l’artiste, et leur éclat efface celui du plus pur diamant ; son front n’a rien de menaçant, son œil rien de terrible ; la douceur règne dans tous ses traits. Émerveillée de sa beauté, la fille d’Agénor s’étonne qu’il ne respire pas les combats ; cependant, malgré sa douceur, elle n’ose d’abord le toucher ; bientôt elle s’approche, et présente des fleurs à sa bouche aussi blanche que l’ivoire. Son amant tressaille de joie ; en attendant le bonheur qu’il espère, il baise les mains d’Europe. Ah ! c’est à peine s’il peut maîtriser les transports de son impatience ! Tantôt il joue et bondit sur la verte prairie, tantôt il se couche et fait éclater sur le sable doré la blancheur de ses flancs. Peu à peu rassurée, Europe flatte de sa main virginale la poitrine qu’il présente à ses caresses, et enlace ses cornes de guirlandes de fleurs ; enfin, la fille d’Agénor, ignorant quelle est sa monture, ose se placer sur son dos. Alors le dieu, s’éloignant de la terre et de l’aride rivage, plonge insensiblement un pied trompeur dans les flots qui le baignent ; bientôt il s’avance et emporte sa proie au sein des mers. Europe, tremblante, cède à la violence de son ravisseur, et tourne ses regards vers le rivage qui fuit ; sa main droite tient la corne du taureau, la gauche s’appuie sur son dos, et les plis onduleux de sa robe flottent au gré des vents.