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Le noyer

Noyer planté sur le bord de la route, je suis, malgré mon innocence, attaqué par les passants à coups de pierres. Telle est la peine ordinairement infligée aux coupables pris en flagrant délit, alors que l’heure de la justice arrive trop lentement au gré de la vengeance populaire. Mais moi je n’ai commis aucun crime, à moins que ce ne soit un crime de donner chaque année des fruits à mon maître. Autrefois, quand les temps étaient meilleurs, les arbres se disputaient à qui d’entre eux serait le plus fertile. Alors le maître reconnaissant avait coutume, à la venue des derniers fruits, de couronner de guirlandes les dieux du labourage ; ainsi, ô Bacchus, tu admiras souvent tes raisins ; souvent aussi Minerve admira ses olives. Les fruits eussent alors porté préjudice à l’arbre maternel, si une longue fourche n’eût étayé ses branches affaissées. Bien plus, à cette époque, les femmes imitaient notre fécondité : pas une alors qui ne fût mère ; mais depuis que le platane au stérile ombrage eut obtenu des honneurs exclusifs, nous autres, arbres fruitiers (si toutefois le noyer peut s’arroger ce titre), nous commençâmes à développer outre mesure notre spacieux feuillage ; aussi ne portons-nous plus de fruits chaque année ; et l’olive et le raisin n’arrivent au cellier que rabougris. Maintenant, pour conserver sa beauté, la femme ne craint pas de corrompre le germe de sa fécondité, et il en est peu dans notre siècle qui veuillent bien être mères. De même que Clytemnestre, je pourrais me plaindre, et dire : « Si j’eusse été stérile, je serais plus en sûreté. » Que la vigne sache un jour le danger de sa fertilité, et elle étouffera ses raisins dans leur germe ; que l’arbre de Pallas vienne à l’apprendre, et il empêchera ses olives de croître ; que cela soit connu du pommier et du poirier, et bientôt l’un et l’autre n’auront plus de fruits ; que le cerisier aux produits de couleurs diverses en soit instruit, il ne sera bientôt plus qu’un tronc inutile. Je ne suis point jaloux ; mais pourquoi n’y a-t-il d’épargné que l’arbre orné d’un vain feuillage ? Regardez l’un après l’autre ces arbres dans toute l’intégrité de leur parure, c’est qu’ils n’ont rien qui les expose à recevoir des coups. Pour moi, au contraire, je vois mes branches mutilées, ou criblées de cruelles blessures ; et mon écorce entamée laisse à nu mon sein tout meurtri. Ce n’est pas la haine qui m’attire ce traitement, mais l’espoir du pillage. Que les autres comme moi portent des fruits, et ils se plaindront de même. Ainsi donc il a tort celui dont la défaite promet quelque profit au vainqueur ; le pauvre ne mérite pas qu’on cherche à lui nuire : ainsi craint les embûches le voyageur qui porte quelque argent ; il marche avec tranquillité s’il a sa bourse vide : ainsi je suis le seul attaqué, parce que moi seul je vaux la peine de l’être. Les autres gardent toujours intact leur vert feuillage ; s’il en est près de moi dont la rameaux brisés jonchent la terre de leurs débris, la faute en est à moi seul : mon voisinage leur a été fatal, et la pierre qui m’a frappé est retombée sur eux. Que je mente si les arbres éloignés de moi ne conservent pas dans tout son éclat leur beauté native ! Oh ! s’ils étaient doués de sentiment, et qu’ils parlassent, comme ils maudiraient ce funeste voisinage. Qu’il est affreux de voir la haine s’unir aux outrages que j’endure et d’être accusé par ses voisins d’être trop près d’eux ! Mais, dira-t-on, je suis pour mon maître un sujet de fatigue et de graves inquiétudes. Et que me donne-t-il, je vous prie, autre chose qu’un peu de terre ? Je pousse facilement et de moi-même dans un terrain sans culture, et la place que j’occupe est presque la voie publique. Pour m’empêcher de nuire aux moissons (car on m’accuse de leur nuire), on me relègue à l’extrémité des champs. Jamais la faux de Saturne n’émonde mes branches superflues, et jamais la bêche ne rafraîchit le sol qui durcit auprès de moi. Dussé-je périr de sécheresse ou être brûlé par le soleil, on ne me fera point l’aumône du moindre filet d’eau. Mais à peine mon fruit mûr a-t-il entr’ouvert son enveloppe, que la gaule impitoyable vient à son tour me prendre à partie. Elle fait pleuvoir dans toute mon étendue une grêle d’horribles coups, comme s’il ne me suffisait pas d’avoir à me plaindre des coups de pierre. Alors tombent mes noix qui, elles aussi, trouvent place au dessert, et que tu recueilles, ô fermière économe, pour les conserver. Elles servent également aux jeux des enfants, soit que debout, et à l’aide d’une noix lancée sur les autres, ils rompent l’ordre dans lequel elles sont disposées ; soit que, baissés, ils atteignent en un ou deux coups le même but, en la poussant du doigt. Quatre noix suffisent pour ce jeu ; trois au-dessous et la quatrième au-dessus. D’autres fois on fait rouler la noix du haut d’un plan incliné, de manière à ce qu’elle rencontre une de celles qui sont à terre sur son passage. Avec elles aussi on joue à pair ou non, et le gagnant est celui qui a deviné juste. Ou bien on trace avec de la craie une figure pareille à la constellation du Delta, ou à la quatrième lettre des Grecs ; sur ce triangle, on tire des lignes, puis on y jette une baguette ; celui des joueurs dont la baguette reste dans le triangle gagne autant de noix qu’en indique l’intervalle où elle est restée. Souvent enfin on place à une certaine distance un vase dans lequel doit tomber la noix qu’y lance le joueur. Heureux l’arbre qui croît dans un champ éloigné de la route, et qui n’a de tribut à payer qu’à son maître ! il n’entend ni les vociférations bruyantes des passants, ni le grincement des roues, et n’est pas inondé par la poussière du grand chemin. Il peut offrir au laboureur tous les fruits qu’il a portés et lui en livrer exactement le compte. Quant à moi, il ne m’est même jamais permis de voir mûrir mes fruits : abattus avant le temps, et alors que leur enveloppe molle encore ne recouvre qu’un germe laiteux, ils ne sauraient même profiter à ceux qui m’en dépouillent. Quoi qu’il en soit, il se trouve encore des gens pour me lapider, et pour conquérir, par des attaques prématurées, un butin sans valeur : de sorte que si l’on établit le compte et de ce qu’on m’enlève et de ce qu’on me laisse, tu seras, toi, voyageur, mieux partagé que mon maître. Souvent, à l’aspect de ma cîme toute nue, on croit reconnaître les outrages et la fureur de Borée ; l’un accuse la chaleur, et l’autre incrimine le froid ; un troisième, la grêle ; mais ni la grêle, effroi du laboureur, ni le vent, ni le soleil, ni la gelée ne sont les auteurs de cette spoliation ; mon fruit seul en est la cause ; ce qui me perd, c’est ma fécondité, ce sont mes richesses. Pour moi comme pour beaucoup d’autres, elles sont une source de maux. Elles l’ont été pourtoi, Polydore ; elles l’ont été pour Amphiaraüs, forcé par l’avarice de sa perfide épouse à affronter le sort des combats. Les jardins du roi flespérus eussent été hors d’atteinte ; mais un arbre, un seul, portait des trésors immenses. Les ronces et les épines, nées seulement pour faire du mal, et les arbustes qui leur ressemblent, trouvent leur sûreté dans les instruments naturels de leur vengeance ; moi qui suis inoffensif, et qui ne saurais me défendre avec mes branches dépourvues d’épines, je me vois assailli de pierres par d’avides fripons. Que serait-ce donc si, lorsque la terre se fend sous l’astre enflammé de Sirius, je n’offrais une ombre amie à qui fuit les ardeurs du soleil ? Que serait-ce si je n’étais au voyageur un abri contre les irruptions soudaines de la pluie ? Eh bien ! pour tant de bienfaits, pour tant de services rendus à tous avec un zèle infatigable, je suis lapidé. A tant d’insultes qu’il me faut souffrir, ajoutez les reproches de mon maître. Je suis cause, dit-il, que son champ est rempli de cailloux ; et comme il en purge le sol, qu’il les ramasse et les rejette sur le chemin, il donne ainsi sans cesse au passant des armes contre moi. Aussi le froid, si odieux aux autres arbres, n’est utile qu’à moi seul. L’hiver, tant qu’il dure, m’est une garantie contre tout danger. Il est vrai qu’alors je suis nu ; mais c’est là ce qui me sauve ; car mes ennemis n’ont rien à m’enlever. Mais aussitôt que mes branches se couvrent de nouveaux fruits, les pierres tombent sur moi comme la grêle. On dira peut-être : « Ce qui s’étend sur le domaine public appartient au public. Or cet aphorisme est applicable aux grands chemins. » S’il en est ainsi, voyageur malfaisant, vole les olives, coupe les blés, arrache les légumes du champ voisin. Que ce même brigandage franchisse les portes de Rome et que ces murs, ô Romulus, en consacrent le droit. Que le premier venu prenne de l’argent sur l’étalage de telle boutique, des diamants dans telle autre, ici de l’or, là des pierreries ; qu’il s’approprie enfin toutes les richesses sur lesquelles il pourra mettre la main. Mais une telle licence n’existe pas ; et tant que César régira l’empire, tant qu’il veillera sur nos destinées, jamais homme ne volera impunément. Et ce n’est pas seulement dans l’enceinte de Rome que ce dieu a rétabli la paix ; il en a étendu les bienfaits sur le monde entier. Mais à quoi me sert tout cela, si, en plein jour et aux yeux du public, on m’accable de coups, et s’il ne m’est pas laissé au instant de repos ? Aussi ne voyez-vous jamais un nid suspendu à mes branches, un oiseau s’abriter sous mon feuillage : mais des pierres qui se tiennent attachées à mes rameaux fourchus, comme un vainqueur au fort qu’il a conquis ; c’est là tout ce qu’on y voit. Souvent, il est des crimes que le coupable peut nier ; souvent la nuit a déployé son voile sur bien des forfaits ; mais le suc de mon fruit me venge du ravisseur, qui se noircit les doigts en touchant son écorce. Ce suc est mon sang, et l’empreinte de ce sang est indélébile. Oh ! combien de fois, dégoûté de vivre si longtemps, n’ai-je pas désiré de mourir de sécheresse ! Combien de fois n’ai-je pas souhaité d’être renversé par l’ouragan en furie, ou violemment frappé de la foudre ! Et plût au ciel que la tempête enlevât mes fruits tout d’un coup ! ou que je pusse les faire tomber moi-même ! C’est ainsi, ô castor, habitant des fleuves du Pont, qu’en débarrassant ton corps de la partie qui t’expose au danger, tu assures la conservation du reste ; mais moi, que puis-je résoudre quand le passant prend ses armes, que son oeil fixe d’avance l’endroit où il doit me frapper ? Je ne puis me soustraire à ses atteintes en changeant de place ; mes racines, liens puissants et tenaces, m’enchaînent à la terre. Je suis donc livré à ses coups, comme un criminel aux flèches de la populace, laquelle a réclamé sa victime garrottée, ou comme la blanche génisse, lorsqu’elle voit lever sur sa tête la hache pesante, ou tirer le couteau prêt à l’égorger. Vous avez cru plus d’une fois que le vent seul faisait trembler mon feuillage, mais c’était aussi de frayeur que je tremblais ! Si je l’ai mérité, si je semble coupable, livrez-moi aux flammes ; alimentez vos foyers fumeux de mes débris. Si je l’ai mérité, si je semble coupable, coupez-moi, et que, dans mon malheur, je n’aie du moins à subir qu’un seul supplice ! Mais si vous n’avez pas de motifs de me brûler ni de m’abattre, épargnez-moi, et poursuivez votre chemin.