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poésie 92LECTURES

Il se maudit d'avoir battu sa maîtresse

S’il me reste un ami, qu’il m’enchaîne sur l’heure,
À présent que je suis calmé.
Mon bras par la fureur tantôt vient d’être armé :
Battue, hélas ! Corinne pleure !
Oh ! j’aurais pu frapper alors mes chers parents,
Faire aux Dieux mêmes quelque outrage.
Quoi ! le seigneur Ajax n’a-t-il pas dans sa rage
Égorgé des troupeaux errants ?
Aux infernales Sœurs le parricide Oreste
N’osa-t-il pas lancer des traits ?
Moi, j’ai donc pu m’en prendre à ses cheveux épais.
Quel désordre charmant, du reste !
Sa beauté s’en accrut : ainsi, l’arc à la main,
Courait la fille de Schénée,
Et pleurait Ariane, en voyant de Thésée
Les vaisseaux fuir dans le lointain.
Telle Cassandre encor, n’étaient ses bandelettes,
Gisait dans ton temple, ô Pallas.
Qui ne m’aurait dit : « Fou ! » même : « Barbare ! » hélas !
Elle, rien : des larmes muettes.
Je n’en lisais pas moins ma honte dans ses yeux
Plus accablants que des paroles ;
Mais que n’ai-je plutôt sans bras vu mes épaules !
Être sans bras eût été mieux.
Pernicieux emploi de mes forces maudites !
Leur excès est mon châtiment.
À bas, main sacrilège, odieux instrument,
Subis les fers que tu mérites !

On ne saurait toucher au moindre citoyen,
L’on pourrait battre sa maîtresse ?
Diomède est un monstre : il frappe une Déesse ;
Mon attentat s’égale au sien.
Non, je l’ai surpassé : lui blesse une ennemie,
Et moi l’objet de mon amour.
Va, monte au Capitole et triomphe au grand jour ;
Ceint de lauriers, va, sacrifie.
Qu’on t’acclame au passage : « Io I gloire au vainqueur
Qui d’une femme ainsi se joue ! »
Ta victime ira morne, et blanche, moins sa joue
Marquée au sceau de ta fureur.

Mieux valait, amoureux, sur sa bouche adorable
Et sa gorge imprimer la dent.
Si j’étais déchaîné comme un sombre torrent,
Dans ce délire épouvantable,
N’était-ce pas assez d’alarmer par des cris
La pauvre enfant, et, chose inique,
De mettre jusqu’au sein en lambeaux sa tunique ?
Ma raison, là, m’aurait repris.
Mais non, j’ai rudement tiré sa chevelure,
Meurtri son cou de mes dix doigts :
Des marbres de Paros, elle, pâle et sans voix,
Avait la teinte blanche et pure.
J’ai vu ses traits glacés, son corps aussi tremblant
Qu’un peuplier qu’Éole incline,
Que de sveltes roseaux où le zéphyr badine,
Qu’un flot sous la brise ondulant.
À la fin, de ses yeux, comme l’eau de la neige,
Les pleurs coulèrent lentement.
Mon orgueil s’avoua coupable à ce moment :
Ces pleurs, c’est mon sang, me disais-je.
Trois fois, en suppliant, je tombe à ses genoux,
Trois fois sa terreur me repousse.
Oh ! frappe, la vengeance à ton cœur sera douce,
À coups d’ongle rends-moi mes coups.
Sur mon visage prends ta revanche complète ;
Que le courroux aide à tes mains :
Mais pour faire oublier tant d’actes inhumains,
Remets-toi vite à ta toilette.