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poésie 105LECTURES

Ave, Imperatrix

Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine
de ces plaines sans repos que soulève la marée,
Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant
qui les mondes se partagent.
La terre, fragile globe de verre, tient dans le
creux de ta main, et à travers son coeur de cristal
passent, comme les ombres par une région crépusculaire,
les lances de la guerre au vêtement cramoisi,
les longues vagues empanachées de blanc, de la
bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,
les torches des seigneurs, de la Nuit.
Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que
connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit
ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant
à travers la grêle des bombes hurlantes.
Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre
a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour
livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la
chevalerie anglaise.
Le clairon à la gorge de bronze résonne par les
landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées
des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des
hommes armés.
Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur
de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,
en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il
voit sur la pente de la montagne
le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui
apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement
rythmé des tambours anglais résonner aux
portes de Kandahar.
Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent
à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et
le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,
monte la route escarpée d'un vaste empire.
O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel
indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée
retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?
Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à
Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers
l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves
marchands aux turbans blancs,
Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du
soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte
cèdre et vermillon;
Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux
pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de
marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre
l'ardeur de midi:
Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne
du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent
qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,
Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils
ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la
colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,
n'a aucun plaisir.
En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre
à son amour avec ses yeux qu'éclaire
l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein
d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.
Et bien des lunes, bien des soleils verront les
enfants languissant d'attente épier le moment
de grimper sur les genoux du père, et dans chaque
demeure où sera entrée la désolation,
De pâles épouses, qui auront perdu leur maître
et seigneur, baiseront les reliques du défunt,–quelque
épaulette ternie, une épée,–pauvres
joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,
Car ce n'est point dans les paisibles campagnes
de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont
été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions
couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs
que préfèrent les morts.
Il en est de leur nombre qui gisent près des
murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,
et beaucoup au pays où le Gange coule
pendant sept mois sur des sables mobiles.
Et d'autres gisent dans les mers russes, et
d'autres dans les mers qui sont les portes de
l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar
que balaie le vent.
O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence
du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô
profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez
votre proie!
Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,
toi qui ne parviens jamais au terme de la
course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il
que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de
terre?
Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne
d'or. Que ton chant de joie fasse place au
chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse
l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.
La vague, le vent furieux, la rive étrangère
possèdent la fleur de la terre anglaise,–ces lèvres
que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains
qui jamais ne te serreront la main.
Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer
tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on
trouve caché dans notre coeur le souci qui ne
vieillit jamais?
À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,
comme une forêt de pins, toute partie de la mer?
La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches
gardiens de la Maison de douleur.
Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est
notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur
servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur
plainte funèbre.
O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection
peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière
perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,
est-ce pour finir ainsi?
Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que
de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que
privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,
l'Angleterre doive monter la route escarpée.
Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,
ses veilleurs signaleront de loin la jeune République
comme un soleil qui surgit des mers empourprées
de la guerre.