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L'amour aux champs

C’est aux grands pouls de la nature que l’amour bat aux champs.
Ici point de névrose cérébrale, pas de psychologie : le chercheur le plus micrographe aurait peine à découvrir des cas intéressants pour l’étude pathologique du cœur et de l’esprit. L’Amour éclôt sous le soleil, avec un étourdissement de sève qui fermente et monte dans l’animalité humaine ; les sens sont le plus souvent surpris avant que le cœur soit atteint ; la création dicte normalement ses lois ; mais l’âme, cet astre interne qui sait répandre en nous sa nappe de lumière chaude et bienfaisante, Târne qui drape de pourpre et d’azur nos illusions juvéniles et sème à profusion les fleurs rares si tôt fanées sur l’autel de notre bonheur, l’âme, cette essence des affinés, l’âme, cet officiant divin qui chante en tierce dans nos ivresses un Te Deum au Grand-Tout, l’âme apparaît peu dans le rut brutal et fugitif des accointances champêtres.

L’Adolescent se dégauchit vite — sans qu’il ressente l’époque de la mue — dans la sauvagerie des champs ; ses yeux ont tôt appris à lire et à interpréter les lois de la nature ; il connaît, avant l’âge de formation, l’amour des êtres, ou mieux, la relation des sexes. Tout jeunet, au retour de l’école, son panier au bras, le long des haies vives, dans le calme troublant du crépuscule, il a vu le paysan cupide, ramenant, satisfait, de la ferme voisine, sa vache efflanquée, qui, le matin même, demandait le taureau, et, maintenant calme, fait résonner mollement son sabot sur les cailloux du chemin ; il a surpris les ébats amoureux des oiseaux se poursuivant dans les taillis, et son regard malin, perspicace et fureteur, ce regard développé à l’extrême a tout compris, tout supputé, dans sa logique impitoyable dont rien n’est venu fausser la droiture et le naturel développement. — Près des fillettes, il a garçonne dans l’ignorance des décences convenues et des pudeurs inoculées par la délicatesse des mères, aussi le jeune gars montre-t-il moins de curiosité ayant moins de mystères à pénétrer, car l’esprit de l’enfant aime despotiquement àconnaître la raison des choses et à déchirer les voiles qu’on lui oppose.

Tout parle à ses sens, car tout germe, tout fermente, tout pousse, tout se développe autour de lui. Rien ne murmure dans son cœur laissé en jachère, sans culture sentimentale et sans idéalité. Entre le père, qui entend qu’on travaille ferme et le rudoie, criant : « gamin, va quérir les vaches ! » et la mère accablée de travail, qui, à la fois, écume la marmite pendue à la crémaillère, chasse en jurant les chiens de la chambre, gourmande et mouche les mioches, relève la litière des bœufs, gave les dindons, jette l’avoine aux poules, écréme les pots de la laiterie, nettoie la bauge du porc, — cet asiatique de basse-cour ; — entre ces deux êtres courbés sur la terre, plus myopes sur la vie que des sauvages du centre de l’Afrique, le pauvre enfant ne connaît point ces refuges caressants, ces gîtes douillets et reposants, où des parents épient anxieusement l’éveil des idées et la poussée morale de leur fils, à mesure de ses degrés de croissance.

A sept ans, il a déjà l’aspect fatigué, vieillot, d’un petit homme avec ses culottes rapiécées, montant au-dessus des hanches et retenues par des bretelles minuscules. Les mains dans les poches, la gueule ouverte, l’œil malicieux, il assiste à toutes les opérations agricoles. Déjà dur à la fatigue et habitué aux privations, il suivra le père à la charrue, marchant dans le sillon avec ses sabots ou ses souliers ferrés, glissant sur les mottes de terre, se relevant en riant, lançant au ciel tous les blasphèmes qu’il a entendu proférer, tous les mots orduriers, qui, dans sa bouche enfantine, font rire les gars le soir à la veillée. Déjà aussi a-t-il toutes les perversités précoces, la rage de la destruction, une sorte d’instinct de chat cruel. Son œil perçant a compté tous les nids des environs, arbre par arbre, buisson par buisson ; il les connaît, il les guigne, et partout il grimpe ou se hisse, plongeant ses petites mains meurtrières et impitoyables dans les embranchements où l’oiseau a maçonné de brindilles et tapissé de duvet le lit d’une famille nouvelle.

Là où ce singe paysannesque a passé règne la dévastation. Sous ce crâne bombé, allongé en noix de coco, résistant au choc des chutes non moins qu’aux idées de charité, de bienfaisance, de tendresse et de protection des faibles, on ne peut faire pénétrer l’amour de l’oiseau et de sa couvée et la conception des pertes irréparables, que la maternité pleure au sein de la nature.

Rossignols, alouettes, rouges-gorges, bouvreuils, bergeronnettes qui planez dans l’harmonie vivante des bois et des prairies, hirondelles familières qui logez sous notre toit, chardonnerets, pinsons, loriots, linottes et mésangettes, n’êtes-vous pas cependant les plus divins chantres de l’Amour aux champs, et les anciens ne disaient-ils pas : « Tout vient de l’œuf, c’est le berceau du monde ! »

 

 

C’est au grand pouls de la nature que l’amour bat aux champs !

La fillette, plus encore peut-être que le petit gars, a été sevrée d’affection. Saluée dès son entrée dans la vie par cette imprécation : Une pisseuse ! Quel gueux de sort ! elle pousse, comme elle peut, sans qu’on y prenne garde, sauvagement. On la voit, la pauvrette, ficelée comme un paquet, presque sordide et morveuse, sur le seuil de la chaumière, manœuvrant dans ses petites pattes humides, noires et potelées le premier ustensile venu qu’elle brandit en hochet, bégayant au soleil de ces mots inarticulés d’enfant dont on ne sait pas faire éclore les paroles une à une, ou vautrée dans la poussière, se livrant à de naïfs ébats dans les pattes d’un jeune chien, doux compagnon d’enfance, qui la bouscule délicatement, la lèche, aboie, s’éloigne en folâtrant, revient joyeux et subit les caresses de ces menottes tremblantes et mal assurées qui le saisissent au museau, aux oreilles, au cou, tandis que le baby grogne presque tendrement, montrant ses petites cuisses à l’air, son visage renversé, rieur, ses lèvres roses couvertes d’une bave de plaisir. 

C’est à peine si la mère la prend, remporte, la berce et l’embrasse. Le plus souvent elle dort dans le haut lit de duvet, sous l’édredon paternel, écrasée entre les deux corps qui l’ont conçue, mettant son sommeil calme de petit chat au milieu des ronflements sonores des époux que le labeur du jour a paralysés de fatigue. — À l’aurore, elle repose seule, perdue dans la plume, tandis que la basse- cour s’éveille, que le père en sabots casse une croûte et que la mère déjà vêtue, coiffée de sa marmotte, va et vient, agitant dans un lavage hâtif tous les vases de fer-blanc de l’étable où le lait de la vache va tomber tout à l’heure avec un tambourinement sac- cadé. Le soleil n’est pas haut à l’horizon que déjà on la fagote plutôt qu’on ne l’habille, précipitamment, à coups de tapes et sans ménagement ; puis, à peine nourrie de sa pâtée, elle est campée sur un siège : « Tiens-toi là… t’entends, et n’ bouge pas ! »

Parfois, au mitan de la journée, en dépit de la chaleur, du froid et de la pluie, soit que la bourgeoise aille à l’herbe, au fanage, à la semaille ou au repiquage, soit qu’elle se rende au ruisseau ou à la mare voisine pour taper à la volée le linge de son Rouilleau, la gosse est sans façon hissée dans la hotte, comme les enfants de Croqueraitaine. Elle est ballottée le long des chemins, à moitié endormie, n’osant crier de peur des taloches ; puis enfin déposée à l’endroit du travail, sous un saule crevassé, contre le talus d’un fossé, au-dessus d’une botte de paille, la petiote abandonnée glapit de vagues et plaintifs mugissements.

Elle pousse gaillarde et drue cependant, bien que gauche, timide et farouche. Peu à peu, vers la douzième année, elle se déchrysalide, s’élance droite et déjà s’arrondit un brin dans son corsage d’indienne ; des cheveux de chanvre flottent sur son cou bruni ; ses yeux, enfoncés sous un front proéminent, semblent moins épeurés, moins effarés, moins boudeurs ; ils osent luire maintenant, s’avancer au premier plan en éclairant de leurs feux l’arcade sourcilière. Son instinct s’éveille très vite, trop vite peut-être, car elle devient un embarras à la maison. On lui met alors un panier sous le bras, on la munit de tartines beurrées, de noisettes, de cahiers de classe, et l’on envoie le petit chaperon rougè se dégourdir à l’école du bourg le plus proche, en compagnie de jeunes loups qui la croqueront un jour.

Aussitôt, cette chafouine morveuse, si craintive la veille, devient garçonnière, turbulente, espiègle et perverse comme un diable. Elle s’affole dans les rondes de village, parmi les ritournelles chantées, dans la griserie tournoyante des enchaînements de gamins. Pimpante et plus coquette avec les moutards, elle s’échappe le soir avec grand bruit de l’école au milieu d’une nuée de marmaille déchaînée et prend plaisir au retour à taquiner et à bousculerses compagnons de route, les fatiguant par des courses à travers champs, grimpant aux arbres, en jouant à chat perché et pirouettant souvent gaiement, cul par-dessus tête, sans songer à baisser sa cotte ; très savante d’ailleurs en mots expressifs, en gestes libres, parfois même très froidement vicieuse avec la naïve ignorance de son vice.

De retour sous le chaume, ses cahiers mis en place, ses parents la dépêchent aussitôt au bétail épars dans les pâturages pour les ramener à l’étable. Une longue baguette en main, la fillette court essoufflée dans la prairie, avec une allure homasse, cinglant ferme les bestiaux au jarret, sautant derrière les génisses bondissantes, appelant le chien diligent qui, la langue tendue, guette ses ordres, prêt à se lancer sur les bêtes écartées ; criant d’une voix âpre et forte : — « Tiens, tiens, Noiraud, ramène-la !…. va, mords-la, la garce ; …. vite ramène, mords-la…. Ici…, ici ! » — et, tandis que le brave molosse jappe, se précipite et donne de la gueule, elle vole à la rescousse et tape dur sur les échines des normandes ou des charolaises, qui secouent la tête et vont de l’avant. Elle franchit enfin les bouchures, marchant à l’arrière de ses bêtes dont la sonnaille scande le pas lourd et les abroutissements le long du chemin, et elle s’en revient à l’heure mélancolique de l’angélus, dans le crépuscule tombant, ébouriffée, le visage rouge, perlé de sueur, déchirant de ses dents su-perbes un lambeau de pain de seigle mis en réserve dans son tablier.

 

 

C’est au grand pouls de la nature que l’amour bat aux champs !

A douze ou quinze ans le gars abandonne l’école, aide aux travaux, remplace le père à la charrue, fait le binage des vignes, sert à la fenaison et, de l’aube au soleil couché, durcit ses mains à la fatigue. L’âge de la puberté ne l’a point troublé, c’est à peine si la période de mue a eu prise sur lui. — Depuis long- temps, il ne lui reste rien à connaître des sensations amoureuses. Aux heures de repos, pendant la méri- dienne dans la grange, ou la nuit, sur le lit dressé dans l’écurie, à la lueur d’une lanterne fumeuse, une servante Messaline effrontée ou quelque plantureuse fille en journée l’a cyniquement initié aux mystères de la nature, sans qu’il le désirât ou s’en défendît, le tapotant, le prenant de force, faisant éclore avant le temps ses démonstrations d’homme. — Il a conté cela un soir aux parents assemblés autour de la table pour le souper ; la mère, par tempérament jalouse de ses mâles, a grogné entre ses dents : « Oh ! la gueuse ; la rien du tout ! » — Le père, patriarche incontesté, a levé la tête à cette exclamation et, tout en coupant lentement la miche de pain, s’est écrié : — -« Tais- toi, la femme ! pas de jérémiades 1 il n’y a rien decassé, ben sûr ; il est bon que l’enfant connaisse ce qu’il doit apprendre tôt ou tard… ; quand il sera en âge d'aller de lui-même à la femelle, il saura au moins comment s’y prendre. Je n’y vois point grand dommage. »

Aller à la femelle ! Là est le terme consacré pour ces rabelaisiens sans métaphore. Aller à la femelle est un honneur, on boit à ces premières virilités. Il y va toujours assez tôt, le gars ! — Ses dix-sept ans ne sont pas révolus, que chaque dimanche, après la soupe, il se rend à la danse du village ; vêtu d’une blouse neuve flottante, aux plis bleus laminés par le fer, avec des soutaches au col et aux épaules, culotté d’un pantalon de drap gris, chaussé de gros souliers bien cirés, la casquette de soie posée sur le côté de sa chevelure luisante de pommade, il part avec un petit écu dans sa poche, plus fier qu’un, compagnon qui fait son tour de France ; il se dan- dine, une fleurette aux dents, en chantonnant, s’il est seul, quelque complainte traînarde comme sa démarche ; en braillant, s’il est en compagnie, des chansons grossières et farceuses apprise ? au café, à la ville, lors de la dernière foire.

L’aubergiste du hameau dirige d’ordinaire la salle de bal, sorte de grange peinte à la chaux vive, avec un banc de bois de chêne à l’entour. Sur une estrade faite de fûts dressés et recouverts de planches, un piston et un violon jouent désespérément. La salle se peuple lentement. Un à un, timidement, traînant la jambe comme s’ils portaient une charge, les bras ballants, gênés, gauches et malheureux d’apparence, les blouzards rougeauds arrivent ; leurs souliers ferrés font sonner creux les larges lames d’un parquet primitif ; les filles et les femmes retardent un peu. Elles apparaissent cependant avec cette allure craintive, empesée, presque ridicule de la paysanne en toilette qui semble ne savoir où dissi- muler ses mains rouges marbrées d’engelures. Les robes de mauvais goût, aux plis disgracieux, les lourdes bottines, les cravates aux tons criards et crus, les cheveux plaqués aux tempes, enlaidissent ces superbes filles, si sculpturalement campées au travail dans le grand décor des champs aux jours de semaine. Ici parées comme des châsses, elles mon- trent la déformation de leur corps ratatiné et engoncé dans, de pauvres jupes ou des corsages mal taillés qui aplatissent leur gorge. — Orchestre et toilettes, dans ces bals contribuent à faire hurler l’harmonie. En place pour le quadrille ! — Les couples se rendissent et se donnent des mains de bois articu- lées ; à peine si l’on se chuchote quelques mots ; le plaisir est muet, cérémonieux, attristant pour qui regarde ; cela a quelque chose d’une noce de domes- tiques. Est-il rien de plus navrant ? —Le piston et le violon, qui font mauvais ménage, lancent leurs notes au loin dans la nuit profonde, et danseurs et dan- seuses inflexibles vont, viennent, passent, le visage sérieux, consterné, jouissant d’une liesse intime, bien que peu débordante.

Dans les entr’actes on se traîne à « l’abreuvoir » et on se remue davantage en buvant la « bonne bière de Mars », le cidre ou la limonade qui’ saute au grand plaisir des filles. Les amoureux ne se mettent pas « pour lors » en frais inutiles de paroles : ils se tiennent la main dans la main et se regardent avec des yeux qui s’alluchent, qui s’allument et s’approfondissent dans la bestialité, plutôt qu’ils ne se causent. Il faut voir aussi dans ces œillades la mélancolie inconsciente de deux regards qui se désirent et se craignent, qui se veulent et redoutent de s’exprimer et aussi la gaucherie troublante des amours qui voudraient se peindre et qui cherchent en vain la façon de se préciser.

Hop ! Le cuivre a retenti : Debout les femmes ! Le ménétrier annonce la polka, quelquefois la valse, on paye chaque tour de bal, et l’on dansote dans la guinguette bien avant dans la nuit, avec cette même réserve, attendant l’heure bénie du retour, l’heure des amours démonstratives, où le jeune gars sera lerameneux, où la jeune fille gravira son premier calvaire d’amour et tombera lourdement « comme une motte » au revers des fossés.

Le rameneux, l’heureux rameneux, dans la nuit épaisse, sous le ciel étoile, comme un manteau de magicien, sent sourdre en lui l’éloquence des désirs brutaux ; il a enlacé la fillette à l’épaule près du cou, la pressant durement, et tous deux marchent lentement, en parlant bas, si bas que rien ne détruit la symphonie nocturne : le chant des grillons et des insectes dans l’herbe et le coassement régulier des grenouilles qui monte berceur dans l’ombre. Dans la plaine, la fraîcheur dégage les senteurs vivifiantes de la verdure et les arbres ont des formes indécises qui font que les femmes se serrent contre le mâle. Le galant rameneux approche tout à coup son visage contre celui de sa compagne ; il a retrouvé maintenant ses pipeaux rustiques et en joue de son mieux, bien que sobrement. Il l’embrasse, il la presse, sans qu’elle veuille se défendre… ; il déclare la trouver la plus gente, la plus avenante du village, la plus laborieuse, et a toujours pensé qu’elle ferait une rude petite femme. Elle répond à peine, très émue ; « pour sûre qu’aussi elle le trouve un beau garçon, dur à la besogne et dont le père, à la maison, parle toujours avec éloge ». — Ils causent d’avenir, très absorbés par leurs projets, sincères en ce moment ; à la lueur de l’espérance qui brille à ses yeux, la pauvrette ne voit pas les embûches sous ses pieds. Ils se sont arrêtés et assis sur un talus, contre une haie. Ici, le fier mâle se démasque et la mange de baisers ; il ne supplie pas, il attaque…. Il n’incline pas son amie sous les baisers, il la renverse… il la bous-cule et se cabre à ses côtés… Elle, déjà savante sur les conséquences, le conjure de prendre garde. Elle se dit qu’après tout il faut bien céder…, et puis, qu’importe !… puisque peut-être on se mariera.

 

 

C’est au grand pouls de la nature que l’amour bat aux champs !

Peu à peu la fillette s’aguerrit et les rameneux se succèdent à son cou, le long des sentiers, au retour des danses ; elle ne songe même plus à repousser les assauts, elle glisse à volonté sans essayer de se retenir, étouffant ses rires, ses soupirs et ses cris dans la nuit ; elle a toutes les lassitudes, toutes les passivités de la femelle, parfois aussi l’indifférence de la poule maîtrisée par le coq. Elle se relève un peu chiffonnée, rouge et muette, décontenancée, sens dessus dessous, donne un coup de main à ses cottes, pleines de poussière, d’herbes sèches, de petits chardons et tous deux, silencieux, confus, reprennent leur marche avec plus d’accablement près des grands peupliers qui bruissent agités par le vent, en côtoyant les ruisseaux qui traînent leurs murmures en glouglous et leur susurration sur les rochers. L’effraie ou la hulotte lancent leurs cris dans les ténèbres ; au loin les chiens des métairies jappent longuement et se répondent de la hauteur des collines aux profondeurs des vallées. On entend tous les dix ou quinze pas le bruit sec de leurs baisers et quelques éclats de voix criarde de fille lutinée : ah ! finis donc ! — chien d’homme ! — ou bien… t’as pas ja fini tes bêtises ?… — Ils se sont assis mainte- nant de nouveau, arrachant par maintien des brindilles d’herbe : elle, l’œil égaré et distrait, écoutant, avec émoi, si personne ne vient au loin dans le chemin ; mais lui la happe soudain convulsivement aux lèvres avec des salivations de dogue qui mâtine une levrette et la renverse dans ses crispations pour la seconde fois. — Ce n’est plus le Colin des opérascomiques, le Jeanniot des romances à sous-entendus polissons, c’est l’étalon dans la libre campagne qui, sans ménagement, se rue aveuglément à la chair.

Pour la pauvresse, c’est le bel âge que cet âge des amours brutales, puissantes, farouches et des ruts subis. Si le père a du bien, elle se marie un beau matin avec l’un de ses amoureux qui a jugé de sa robustesse, des services qu’elle lui pourra rendre et qui l’épouse en finaud, pour avoir un ouvrier solide à atteler à sa vie. — A dater de ce jour, tout est fini pour elle ; courbée par le travail, tirant sur le trait comme un cheval aveugle, déformée par les couches, elle n’a plus de fête ni de répit. Les mômes arrivent qu’il faut nourrir et élever comme on peut ; ce n’est plus la femme fraîche et appétissante, la rose donzelle délurée de la veille, qu’on rencontrait pimpante sous sa cornette blanche à la messe du village, c’est l’esclave, durcie au soleil, maigrie, voûtée, ravagée, bientôt sans formes féminines, plus maigre qu’un poulet de table d’hôte. Elle s’écrase du soir au matin sous les gros labeurs, grattant la terre, la tête en bas, portant la lourde hotte chargée d’herbages, traînant sa perpétuelle grossesse dans tous les travaux rustiques par la pluie, le froid, le vent ou la chaleur, sans se plaindre, sans geindre, tout attentive aux ordres, aux duretés et aux exigences de son homme, du maître devant qui seul elle tremble.

Plus de plaisirs, plus de bal, plus de Dimanches pour elle ! — Lui, le rustaud, fidèle au jour du Seigneur, se fait la barbe sur le midi, met la chemise blanche apprêtée par les soins de la mère, sort de l’armoire ses hardes neuves, puise de l’argent dans le coin des réserves et les mains dans ses poches, comme un bourgeois, frais, dispos, heureux de vivre, se rend au cabaret du village où il fume, boit sans mesure, joue avec opiniâtreté, bavarde sans fin et rigole ou se chamaille avec les amis. Il rentre tard dans la nuit, un peu trébuchant, le verbe haut, rond comme une pomme, le gilet plein, la « marianne dans l’œil », avec toute l’importance d’un homme bu !… : « Les femmes, c’est fait pour attendre », déclaret-il…, et bien que la bourgeoise ne souffle mot, il ajoute pour prévenir les reproches… : « Et pas de larmes, pas de cris, ou j’cogne. » L’amour est bien parti ; la malheureuse est bien domptée ; dans son esprit écourté, économe, âpre au gain, peu lui importe que son homme soit ivre, qu’il rentre tard, qu’il l’abandonne à sa solitude, à ses travaux. C’est son sort de femme ; mais, ménagère avant tout, elle s’inquiète de l’argent dépensé. Le lendemain de cette gogaille, avant que le soleil soit levé, pendant que le rustre fait entendre ses hoquets d’ivrogne endormi, ses rauques ronflements de gorge sèche, elle se glisse furtivement à bas du lit, et, sans lumière, à tâtons, d’un pas furtif s’empresse de regarder cupidement ce qu’il peut bien rester dans sa bourse de la menue monnaie emportée la veille, après une si copieuse ribote !

 

 

C’est au grand pouls de la nature que l’amour bat aux champs !

Quelquefois, — il faut le dire, afin d’apporter un peu de couleur parmi tant de réalités ternes, — on constate des amours simples et touchantes, des églogues poétiques, d’une sentimentalité naïve, des passions d’une sincérité sublime, et dont il faut voir la cause dans des penchants invincibles contrariés par l’avarice des parents. Alors, dans ces âmes sans culture, sans ambitions, sans désirs élevés, il se développe tout à coup un étonnant machiavélisme, une extrême ingéniosité, une finauderie merveilleuse et patiente pour tourner adroitement tous les obstacles.

Faut-il un exemple ? Voici un argument de roman dans sa naïveté presque vulgaire.

Pierre aime Jeannette, la meunière du Bois-Joli, là-bas, là-bas, derrière la colline, à dix kilomètres au loin. Jeannette est éprise de Pierre, pauvre gueux, enfant de l’hospice, maintenant valet de ferme aux Ormeaux. Ils se veulent et ont juré tendrement un soir, dans l’émotion d’un premier aveu, de fusionner leur vie, quoi qu’il advienne ; le meunier a gourmande sa fille le jour où elle lui a parlé de Pierre… « Un enfant trouvé… un propre à rien, un méchant bouvier… de quoi s’avise-t-elle ? — Jamais, qu’elle en prenne bonne note, il n’entendra parler d’un pareil chenapan. »

Pierre et Jeannette se voient cependant ; lui quitte au soir la ferme endormie et retrouve du courage en songeant sur la route que, à deux lieues de là, près des vannes où chante l’eau du ru, son amourée guette sa venue dans la nuit. Il arrive presque courant, essoufflé et, de loin en loin, chuinte en signe de ralliement ; la petite franchit alors bravement sa fenêtre et saute au delà des hautes murailles, apaisant par ses caresses les chiens de garde prêts à aboyer. Les amoureux se retrouvent et, sans parler, font communier leur passion ; ils s’en vont 

derrière les buissons se conter leurs peines et nourrir leurs espoirs. Leur amour s’échauffe, se surexcite, grandit ; Jeannette refuse tous les prétendus, essuie les farouches colères du père, les supplications de la mère, tandis que les années passent en attisant leur flamme par l’attente. Toutes les ruses, ils les emploient pour se voir et sentir leurs cœurs battre à l’unisson, jour ou nuit selon les occasions. Le soleil leur est doux ; ils aiment à sentir neiger les aubépines sur leurs têtes et à baiser les corolles roses des églantines ; derrière les meules de foin ou dans les blés jaunissants, parmi les coquelicots et les bluets, ils se dérobent des baisers. Partout l’amour les porte et les fait radieux. Ils chantent en se tenant la taille, des rondes naïves :

Je voudrais bien m’y marier,
Mais j’ai trop peur de m’y tromper.
J’en veux rester fillette,
La verdurette, durette ;
J’en veux rester fillette,
La verdurette du bois.
Lui, de sa forte voix de vacher, qui s’est développée dans le grand air des pâturages, ne sait rien d’aussi gracieux ; il ne connaît que de plaintives mélopées bourguignonnes, des ranz des vaches, à refrains du Tyrol, et tandis qu’ils rentrent tristement, épaule contre épaule, il attaque en lourant, l’œil perdu dans le vide, un vieux Deo Laus de laboureurs à l’aube que l’écho répercute.

V’lai l’soulei qui s’ieuve biau,
I fait ramaiger le oisiau.
Tretçus ditoint en leu langaige :
S’iV breûilloit, hâ ! queû dommaige !
Quand j’monte su’ces coûtas,
Je m’sens pus léger à tous pas.
La floriote av’tou la verdure
Flatont mes yeux et ma flairure.
 

Ainsi se bercent ces amoureux dans l’ivresse de leurs rendez-vous.

Un soir, Jeannette, lassée, surmenée de désirs et d’attente, demande, presque suppliante, à Pierre de ne pas verser son blé à la porte du moulin… A ses yeux, c’est là un acte héroïque, un courage qui lui est venu de la lassitude des vaines attentes, un suprême moyen pour vaincre l’entêtement des siens par son déshonneur affiché. Ainsi forcera-t-on le consentement des parents, et si le père la chasse, tous deux iront vivre en service dans un pays voisin ou bien à la ville. Lui se fera toucheur, maquignon, ou se louera à la saison des foires, tandis qu’elle ira en journée dans les fermes, comme ouvrière pour les lessives ou les ravaudages. La jeune mère laissera orgueilleusement deviner son état ; le meunier jurera, fera les cent mille coups, menacera, puis, peu à peu radouci, pardonnera enfin, disant : Allons, prends-le, ton gars…, Misère de misère !

Berquinade champêtre, dira-t-on en souriant ; mais ces patients révoltés sont idéalement heureux et, longtemps après les épousailles, on les peut voir toujours à deux dans les travaux agrestes, tirant le rouleau ou la herse, penchés l’un sur l’autre à l’heure des siestes. Souvent même le soir, au soleil couchant, dans l’accalmie de la nature, en un moment de répit, quand on n’entend plus monter dans la campagne que le chant affaibli des pâtres, qu’on ne perçoit dans l’air que le sifflement d’ailes des hirondelles hâtives qui rentrent au nid, ils tombent encore affamés d’amour aux bras l’un de l’autre, dans une étreinte de passion farouche, vibrants de désir et de bonheur, les lèvres sur les lèvres. Leurs silhouettes n’en font qu’une, tandis que debout, enlacés, palpitants, ils apparaissent sur le fond incendié du couchant comme l’expression d’une superbe communion de l’humaine créature devant l’Eternel.

De telles amours durent souvent jusqu’aux limites extrêmes de la vieillesse. La simplicité rustique les conserve et les fait indestructibles. Ainsi vis-je en pays vendômois, sur le seuil d’une des jolies grottes de Trooz, creusées dans le calcaire, une paysanne chenue et voûtée, berçant sur ses genoux un petit vieillard sec et ridé dont les yeux brillaient de reconnaissance. Elle lui offrait du lait, le faisant boire avec soin, et comme j’approchais, il dit :

« — La chère femme, voyez-vous, elle m’a fait ben du service, toujours avenante et dure au travail et si jolie… ma Simonne ! »

Et la vieille d’une voix chevrotante répétait presque amoureusement :

« — Oui, oui, t’es un bon p’tit gars, t’es un bon p’tit gars ! »

0 pays de Ronsard qui me faisait songer aux souvenirs classiques et répéter :

Baucis devint tilleul, Philémon devint chêne.

C’est au grand pouls de la nature que l’amour bat aux champs !