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poésie 187LECTURES

Élégie II

D’un tel vouloir le serf point ne desire
La liberté, ou son port le navire,
Comme j’attends, helas, de jour en jour,
De toy, Ami, le gracieus retour.
Là j’avois mis le but de ma douleur,
Qui fineroit quand j’aurais ce bon heur
De te reuoir : mais de la longue attente,
Helas, en vain mon desir se lamente.
Cruel, Cruel, qui te faisoit promettre
Ton brief retour en ta premiere lettre ?
As tu si peu de memoire de moy
Que de m'avoir si tot rompu la foy ?
Comme ose tu ainsi abuser celle
Qui de tout tems t’a esté si fidelle ?
Or’ que tu es aupres de ce rivage
Du Pau cornu, peut estre ton courage
S’est embrasé d’une nouvelle flame,
En me changeant pour prendre une autre Dame :
Jà en oubli inconstamment est mise
La loyauté que tu m’avois promise.
S’il est ainsi, et que desja la foy
Et la bonté se retirent de toy :
Il ne me faut esmerveiller si ores
Toute pitié tu as perdu encores.
O combien ha de pensee et de creinte,
Tout à par soy, l’ame d'Amour esteinte !
Ores je croy, vù notre amour passee,
Qu’impossible est, que tu m’aies laissee :
Et de nouvel ta foy je me fiance,
Et plus qu’humeine estime ta constance.
Tu es, peut estre, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Je croy que non : car tant suis coutumiere
De faire aus Dieus pour ta santé priere,
Que plus cruels que tigres ils seroient,
Quand maladie ils te prochasseroient,
Bien que ta fole et volage inconstance
Meriteroit avoir quelque soufrance.
Telle est ma foy, qu’elle pourra sufire
A te garder d’avoir mal et martire.
Celui qui tient au haut Ciel son Empire
Ne me sauroit, ce me semble, desdire :
Mais quand mes pleurs et larmes entendroit
Pour toy prians, son ire il retiendroit.
J’ay de tout tems vescu en son service,
Sans me sentir coulpable d’autre vice
Que de t’avoir bien souvent en son lieu,
D’amour forcé, adoré comme Dieu.
Desja deus fois depuis le promis terme,
De ton retour, Phebe ses cornes ferme,
Sans que de bonne ou mauvaise fortune
De toy, Ami, j’aye nouvelle aucune.
Si toutefois, pour estre enamoré
En autre lieu, tu as tant demouré,
Si sáy je bien que t’amie nouvelle
A peine aura le renom d’estre telle,
Soit en beauté, vertu, grace et faconde,
Comme plusieurs gens savants par le monde
M’ont fait à tort, ce cróy je, estre estimee.
Mais qui pourra garder la renommee ?
Non seulement en France suis flatee,
Et beaucoup plus, que ne veus, exaltee.
La terre aussi que Calpe et Pyrenee
Avec la mer tiennent environnee,
Du large Rhin les roulantes areines,
Le beau païs auquel or’ te promeines,
Ont entendu (tu me l’as fait à croire)
Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.
Goute le bien que tant d’hommes desirent :
Demeure au but ou tant d’autres aspirent :
Et croy qu’ailleurs n’en auras une telle.
Je ne dy pas qu’elle ne soit plus belle :
Mais que jamais femme ne t’aymera,
Ne plus que moy d honneur te portera.
Maints grans Signeurs à mon amour pretendent,
Et à me plaire et servir prets se rendent,
Joutes et jeus, maintes belles devises
En ma faveur sont par eus entreprises :
Et neanmoins, tant peu je m’en soucie,
Que seulement ne les en remercie :
Tu es tout seul, tout mon mal et mon bien :
Avec toy tout, et sans toy je n’ay rien :
Et n’ayant rien qui plaise à ma pensee,
De tout plaisir me treuve delaissee,
Et pour plaisir, ennui saisir me vient.
Le regretter et plorer me convient,
Et sur ce point entre en tel desconfort,
Que mile fois je souhaite la mort.
Ainsi, Ami, ton absence lointeine
Depuis deus mois me tient en cette peine,
Ne vivant pas, mais mourant d’une Amour
Lequel m’occit dix mile fois le jour.
Revien donq tot, si tu as quelque envie
De me revoir encor’ un coup en vie.
Et si la mort avant ton arrivee
Ha de mon corps l’aymante ame privee,
Au moins un jour vien, habillé de dueil,
Environner le tour de mon cercueil.
Que plust à Dieu que lors fussent trouvez
Ces quatre vers en blanc marbre engravez.
PAR TOY, AMI, TANT VESQUI ENFLAMMEE,
QU'EN LANGUISSANT PAR FEU SUIS CONSUMEE
QUI COUVE ENCOR SOUS MA CENDRE EMBRAZEE
SI NE LA RENS DE TES PLEURS APAIZEE.