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nouvelle 265LECTURES

La dernière cuite

à Alfred Vallette.

Quand on est mort, c’est
pour longtemps.
Un héritier

M. Fiacre Prétextat Labalbarie s’était retiré des affaires à soixante ans, ayant acquis des richesses considérables dans son industrie de blanchisseur de cercueils.
Jamais il n’avait déçu sa clientèle et l’aristocratie génevoise, qui le surchargea si longtemps de ses commandes, n’avait eu qu’un cri pour célébrer son exactitude et sa loyauté.
L’excellence de sa main-d’œuvre, certifiée par la soupçonneuse Angleterre, avait obtenu les suffrages de la Belgique, de l’Illinois et du Michigan.
Sa retraite avait donc été l’occasion d’une grande amertume dans les deux mondes, lorsque de gémissantes feuilles internationales avaient annoncé que cet artisan fameux quittait les pompes du comptoir pour consacrer à de chères études ses cheveux blancs respectés.
Fiacre était, en effet, un heureux vieillard dont la vocation philosophique et humanitaire ne se déclara qu’au moment précis où la fortune, beaucoup moins aveugle, sans doute, et beaucoup moins rosse que ne le suppose une vaine multitude, l’avait enfin comblé de ses faveurs.
Il ne méprisa point, comme tant d’autres, le négoce infiniment honorable et lucratif par lequel il s’était élevé de quasi rien jusqu’au pinacle d’une dizaine de millions.
Il racontait, au contraire, avec l’enthousiasme naïf d’un vieux soldat, les batailles sans nombre livrées à la concurrence, et se plaisait à remémorer le coup de feu, parfois héroïque, des inventaires.
Il avait simplement abdiqué, à l’exemple de Charles-Quint, l’empire de la facture, afin d’embrasser une vie supérieure.
Ayant, en somme, de quoi vivre, et devenu trop âgé pour prétendre garder longtemps encore le coup d’œil de l’homme d’affaires, ce je ne sais quoi de spontané qui déconcerte la place et culbute les manigances des compétiteurs, il avait eu la sagesse de se démettre avantageusement de sa puissance commerciale avant que l’étoile de sa patente eût commencé de pâlir.



Désormais, il s’adonna, d’une exclusive manière, aux délices du genre humain.
Considérant, avec une touchante lucidité, le néant des combinaisons jusqu’à cette heure élaborées par de creux cerveaux pour l’atténuation de la misère, inébranlablement assuré, d’ailleurs, de l’utilité des pauvres, il crut avoir mieux à faire que d’employer au soulagement de ce troupeau les ressources financières ou intellectuelles dont il disposait.
En conséquence, il résolut d’appliquer les dernières lueurs de son génie à la consolation des millionnaires.
– Qui pense, disait-il, aux douleurs des riches ? Moi seul, peut-être, avec le divin Bourget dont ma clientèle raffole. Parce qu’ils accomplissent leur mission, qui consiste à s’amuser pour faire aller le commerce, on les suppose trop facilement heureux, oubliant qu’ils ont un cœur. On a le toupet de leur opposer les grossières tribulations des indigents dont c’est le devoir de souffrir, après tout, comme si les guenilles et le manque de nourriture pouvaient être mis en balance avec l’angoisse de mourir. Car telle est la loi. On ne meurt véritablement qu’à la condition de posséder. Il est indispensable d’avoir des capitaux pour rendre l’âme, et voilà ce qu’on ne veut pas comprendre. La Mort n’est que la séparation d’avec l’Argent. Ceux qui n’en ont pas n’ont pas la vie, et, dès lors, ne sauraient mourir.
Plein de ces pensées, – plus profondes qu’il ne supposait, – le blanchisseur de cercueils travaillait de toute son âme à l’abolition des affres.
Il eut l’honneur d’être un des premiers qui fomentèrent la généreuse conception du Crématoire. L’horreur traditionnelle de la mort, d’après ce penseur, était surtout procurée par l’image affreuse de la décomposition. Dans les comices d’incinérateurs qui l’avaient élu pour leur président, il en racontait les phases, déroulant, avec l’éloquence du trac, toute cette chimie souterraine, et la pensée de devenir fleur, par exemple, révoltait son imagination de comptable.
– Je ne veux pas être une charogne ! beuglait-il. Aussitôt après ma mort, j’exige qu’on me brûle, qu’on me calcine, qu’on me réduise en cendres, car le feu purifie tout, etc.
Il fut exaucé pleinement, ainsi que vous l’allez voir.


L’excellent homme avait un fils comme il en faudrait souhaiter à tous ceux qui savent le prix de l’argent.
Je demande ici la permission de perdre pied quelques instants et de m’envoler dans le dithyrambe.
Dieudonné Labalbarie était, si j’ose le dire, encore plus admirable que son père. Conçu dans une heure insigne de triomphe sur des concurrents téméraires, il réalisait en plein l’idéal des vertus solides que les plus sérieuses maisons de crédit peuvent escompter.
À quinze ans, il avait déjà placé des économies et sa personne était tenue comme un livre. Barrême consulté n’eût pu découvrir en lui rien de frivole.
Le comble de l’injustice eût été de lui reprocher une minute d’enthousiasme, un accès, même réprimé, de fol attendrissement sur qui que ce fût, à propos de n’importe quoi.
Son heureux père était forcé de s’appuyer à la caisse ou au comptoir quand il en parlait, tant il était ivre d’avoir procréé un tel garçon.
Cet enfant de bénédiction vit et prospère. Il a même doublé son patrimoine depuis trois ans qu’il est orphelin, ayant su se faire adorer d’une richissime gardeuse de tortues qu’il vient d’épouser, et beaucoup de gens le reconnaîtraient, sans doute, si je ne craignais pas d’offenser les lys de sa modestie, en essayant de tracer son aimable image.
Devine qui pourra. J’en aurai trop dit, peut-être, en déclarant qu’il a la physionomie d’un beau reptile et qu’un molosse de la taille la plus monstrueuse l’accompagne ordinairement.
Voici maintenant l’histoire infiniment peu connue de la mort et des funérailles du père. Les amateurs d’émotions suaves sont invités à ne pas continuer cette lecture.



Un matin, le médecin des morts constata que le grand Fiacre avait cessé d’exister.
Aussitôt Labalbarie fils commença de fonctionner. Sans gaspiller en vains pleurs, sans élimer « l’étoffe » précieuse de sa propre vie, c’est-à-dire « le temps », suivant la noble expression de Benjamin Franklin qu’il citait sans cesse, il mit en ordre et prépara tout sans perdre un instant.
À dix heures trente-cinq, les journaux étaient avisés de son deuil et l’expression de sa douleur s’éparpillait à mille exemplaires sur la rose entière des vents, – les lettres de faire part ayant été judicieusement commandées et exécutées longtemps à l’avance.
Même observation pour la plaque de marbre noir destinée au Columbarium, où se voyaient un phénix déployant ses ailes au milieu des flammes et cette inscription terrifiante exigée par le défunt :

JE RENAÎTRAI.

Il alla faire un tour en bicyclette, afin de se retremper la fibre par une énergique prise d’air, déjeuna copieusement, reçut quelques visites éplorées, alla faire ses dévotions à la Bourse, opéra, vers le soir, quelques recouvrements profitables et passa la nuit hors de la maison pour marquer la violence extrême de son chagrin.
Le lendemain, un somptueux corbillard jonché de fleurs et suivi d’une foule peu recueillie apportait au Crématoire la dépouille du décédé.
– Ah ! ah ! tu renaîtras ! disait en lui-même l’affable Dieudonné, resté seul dans la terrible chambre ardente avec les deux hommes chargés d’enfourner son père, nous allons bien voir si tu renaîtras !...
La bière, administrativement et réglementairement façonnée en planches légères, pour être dévorée soudain par une atmosphère de sept cents degrés, reposait sur le chariot mécanique dont les deux antennes de métal, lancées avec force, plongent les morts dans la fournaise et reculent en poussant un cri, mouvement diastole et systole qui s’exécute en vingt-cinq secondes.
Dieudonné en était donc là de son recueillement filial, lorsqu’un bruit se fit entendre à l’intérieur de la bière...
Oh ! un bruit sourd et bien vague, je vous assure, mais, tout de même, un bruit, comme d’un faux mort essayant de s’agiter dans son linceul. Il sembla même que la bière avait une oscillation...
Au même instant la porte du four, manœuvrée avec précision, s’ouvrait toute grande.
Les trois faces rougies par l’atroce flamme se regardèrent.
– C’est le corps qui se vide, affirma tranquillement Dieudonné.
Les deux autres hésitaient pourtant.
– Mais allez donc, tonnerre de Dieu ! hurla tout à coup le parricide. Je vous dis que c’est le corps qui se vide. Et il planta dans la main du plus proche un paquet de billets de banque.
Les antennes bondirent en avant et rebondirent en arrière...
La porte se referma, mais pas assez vite, sans doute, car Dieudonné, posté bien en face, crut apercevoir, dans l’embrasement instantané du cercueil, les deux bras tendus et le visage désespéré de son père.