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poésie 134LECTURES

Satire IX

D’où te vient, Névolus, cet air morne, abattu,
Plus triste que celui du Marsyas vaincu ?
Ravola, dans l’instant où, la barbe écumante,
Il fut surpris aux pieds de son impure amante,
Pollion lorsqu’en vain, dans son luxe indigent,
Partout, à triple usure, il cherchait de l’argent,
Avaient un air moins sombre et des traits moins livides.
Qui t’a donc tout à coup imprimé tant de rides ?
Chevalier de bon ton et railleur délicat,
Jadis, à peu de frais, content dans ton état,
Par des discours semés de piquantes malices,
De nos joyeux soupers tu faisais les délices.
Quel changement ! tes yeux d’un voile sont chargés :
Ton front est soucieux : tes cheveux négligés :
La gomme ne rend plus ta peau brillante et lisse :
D’une forêt de poils tout ton corps se hérisse :
D’où vient cette maigreur d’un vieillard décharné,
De quatre en quatre jours par la fièvre miné ?
L’habitude du corps est le miroir de l’âme.
La douleur qui l’abat, le plaisir qui l’enflamme,
S’y viennent réfléchir avec fidélité.
Du but où tu marchais tu t’es donc écarté !
Naguère, il m’en souvient, adultère intrépide,
Fameux par plus d’exploits, plus dissolu qu’Aufide,
Tu souillais tour à tour les autels de la Paix,
De la mère des dieux, d’Isis et de Cérès ;
Car quel est le lieu saint, le temple dont, sans crainte,
Les femmes aujourd’hui ne profanent l’enceinte ?
Et même, affreux secret qui pèse sur ton cœur,
De courber les maris tu n’avais pas horreur ;
– C’est un genre de vie à bien des gens utile ;
Mais moi, pauvre client, pour qui tout est stérile,
A ce métier ingrat ruinant ma santé,
Un cadeau par hasard à la tête jeté,
Un vase d’un argent de la seconde veine,
Ou, pour couvrir ma toge, un lourd manteau de laine
Sous le peigne gaulois grossièrement tissu,
Voilà jusqu’à ce jour tout ce que j’ai reçu.
Le sort qui soumet l’homme à sa toute puissance,
Sous nos vêtements même étend son influence.
En effet, que l’étoile attachée à tes jours,
Ait un instant cessé d’en protéger le cours,
Quelque don monstrueux que t’ait fait la nature,
En vain, à ton aspect, frémissant de luxure,
Virron te voit tout nu descendre dans le bain,
De billets sur billets il te poursuit en vain ;
Le cynède sur nous connaît trop son empire,
Et le charme secret qui vers lui nous attire.
Quel monstre cependant qu’un patron énervé,
Qui nourrit l’avarice en un cœur dépravé !
– Tel jour, dit-il, tes soins ont eu leur récompense ;
Tel jour, déboursé tant ; depuis, telle dépense.
Il calcule et poursuit. Esclave, des jetons,
Ajoute-t-il ; mon livre, une table ; comptons.
Tiens ! à deux mille écus ta dépense se monte.
Voyons, de tes travaux maintenant fais le compte.
– Mes travaux ! est-il donc si facile, si doux,
D’assouvir tes fureurs, d’en braver les dégoûts,
De porter jusque-là le désir de te plaire,
Que... va ! j’aimerais mieux cent fois creuser la terre ;
Mais tu te crois sans doute et jeune, et gracieux,
Et plus beau que l’enfant qui verse à boire aux dieux !
Vous que ne touche pas le plus humble service,
Vous qui ne donnez rien, pas même à votre vice,
Comment plaindriez-vous de malheureux clients ?
Voilà donc à quel homme il nous faut, tous les ans,
D’un air respectueux, au jour de sa naissance,
Ou lorsque du printemps la saison recommence,
Porter des coupes d’ambre et de riches habits,
Tandis qu’avec langueur, sur un moelleux tapis,
De mars comme une femme observant les calendes,
A l’ombre du mystère, il reçoit nos offrandes !
Pour qui ces prés, ces bois, ces guérets opulents,
Dont l’immense trajet lasserait les milans !
Réponds, efféminé ; c’est pour toi qu’on recueille
Et ces vins qu’on ne boit qu’à la troisième feuille,
Et ceux qui du Gaurus parfument les coteaux ;
Nul, pour ses héritiers, n’enduit plus de tonneaux.
Epuisé que je suis pour tes plaisirs obscènes,
Ne pouvais-tu m’offrir un coin de tes domaines ?
Et le petit manoir, et le rustique enfant,
Et la mère, et le chien, auprès d’eux folâtrant,
Est-ce un legs réservé pour l’infâme Archigalle,
Aux fêtes de Cybèle agitant sa cymbale ?
– Tu demandes toujours ! –Hélas ! c’est mon loyer,
C’est l’esclave gardien de mon humble foyer,
C’est lui qui seul chez moi, tel que l’œil du Cyclope,
Qui tira du danger l’époux de Pénélope,
Demande, et de ses cris sans cesse m’interrompt.
C’est trop peu d’un esclave, il m’en faut un second.
Forcé d’en nourrir deux, l’hiver, que leur dirai-je,
Quand décembre et janvier amèneront la neige ?
Que dirai-je à leurs pieds déchirés et souffrants,
A leur dos inondé par d’humides torrents !
Leur dirai-je : Attendez le retour des cigales ?
Qu’un dévouement sans borne à tes fureurs brutales,
Ne soit point assez dur, assez humiliant,
Je le veux : mais peux-tu négliger un client,
Un ami généreux dont le zèle t’honore,
Et sans qui l’on verrait ta femme vierge encore !
Tu sais combien de fois à mes pieds tu t’es mis ;
Comment tu m’as prié, ce que tu m’as promis :
Dans mes bras caressants, moins triste, moins plaintive,
Souvent j’ai retenu ta moitié fugitive ;
Elle avait déchiré l’acte de votre hymen :
Un autre était dressé ; j’ai détourné sa main.
A peine, dans le cours d’une nuit tout entière
J’ai de son cœur aigri calmé la haine altière,
Tandis que sur le seuil, toi, tu versais des pleurs.
J’en atteste et son lit, témoin de nos ardeurs,
Et ses tendres élans que tu pouvais entendre.
Mille fois, prévenant une fâcheuse esclandre,
Au moment du divorce, un client vigoureux,
D’une chaine rompue a resserré les nœuds.
Que vas-tu me répondre ? Et qu’elle est ta défense ?
N’est-ce donc rien, ingrat, d’avoir, par complaisance,
D’une fille ou d’un fils enrichi ta maison ?
Tu l’élèves pourtant, tu lui donnes ton nom,
De ta virilité c’est l’heureux témoignage,
Et les actes publics te rendent cet hommage.
Allons, orne de fleurs ton portique étonné ;
Te voilà père enfin ; mes soins t’ont couronné ;
Ils t’ont mis à couvert des traits de la satire ;
Sur tous les testaments tu peux te faire inscrire,
Tu peux hériter seul, sans compter d’autres droits,
Si je porte tes fils au nombre heureux de trois.
–Ta plainte, Névolus, est juste et m’intéresse :
Mais, lui, que répond-il à ces mots ? –Il me laisse,
Et dans ce noble emploi me cherche un successeur.
Au reste, le secret que je verse en ton cœur,
Qu’à jamais pour tout autre il soit impénétrable :
De ces gens épilés la rage est implacable.
Que l’un d’eux sur ses goûts ait osé s’expliquer :
A l’instant, comme si j’allais le démasquer,
Il s’emporte, il me hait, et, si rien ne l’arrête,
Il me poignardera, me brisera la tête,
Viendra, la torche en main, embraser ma maison,
Ou, n’importe à quel prix, trouvera du poison.
Retiens donc pour toi seul le secret de mes peines,
Et sois aussi discret que les juges d’Athènes.

– Corydon ! Corydon ! quel riche a des secrets !
Ne fût-il entouré que d’esclaves muets,
Ses chevaux et son chien tromperaient sa prudence ;
Ses marbres parleraient. Ordonnez le silence,
Fermez porte et fenêtre ; abaissez les rideaux,
Éloignez tout le monde, éteignez les flambeaux ;
Ce qu’il faisait à l’heure, où, de son cri sonore,
Pour la seconde fois, le coq prévient l’aurore,
Avant qu’il soit grand jour, de maint propos malin
Aura fourni le texte au cabaret voisin ;
On y répétera ce qu’aux faits véritables,
La cuisine et l’office auront mêlé de fables.
Quel mensonge en effet, quelle méchanceté,
N’invente pas souvent un esclave irrité,
Lorsque, le dos encor meurtri des étrivières,
Il croit, en médisant, se venger des lanières ?
Quelques-uns, pleins de vin, au coin des carrefours,
S’en viendront t’enivrer de tous leurs sots discours.
C’est à de tels causeurs qu’il faut que tu demandes
Le silence profond que tu me recommandes ;
Mais ne te flatte pas d’arrêter leur caquet ;
Répandre de faux bruits, divulguer un secret,
Est plus doux mille fois pour tout ce peuple traître,
Que d’aller dans un bouge, aux dépens de son maître,
Boire furtivement d’un vin qu’il lui vola
Plus qu’en sacrifiant n’en buvait Saufella.
Si pour mille motifs il convient d’être sage,
Le plus puissant de tous, c’est l’heureux avantage
De pouvoir sans contrainte, à toute heure, en tous lieux,
Mépriser de ses gens et la langue et les yeux.
La langue d’un esclave est ce qu’il a de pire ;
Mais il n’est rien d’égal au dédain que m’inspire,
Le mettre qui dépend de ceux qu’à son foyer,
Il veut bien à ses frais et nourrir et payer.
– Oui, l’on doit mépriser cette engeance servile,
Et c’est pour tout le monde un avis fort utile ;
Mais à moi maintenant, que me conseilles-tu,
A moi, par les chagrins, par les ans abattu ?
Car enfin nos beaux jours, cette fleur passagère,
Si faible portion d’une vie éphémère,
Emportés par le temps, d’un vol inaperçu,
Comme un rêve léger, passent à notre insu,
Et parmi les parfums, les femmes et l’ivresse,
Sans bruit, à pas furtifs, se glisse la vieillesse.
– Ne crains rien, Névolus, tant que dans sa splendeur,
De la ville aux sept monts brillera la grandeur,
En amis patients elle sera féconde ;
Toujours dans les remparts de la reine du monde,
Et par terre et par mer, avec empressement,
Viendront ces étrangers qu’on voit languissament,
Au signe accoutumé provoquant leur conquête,
S’effleurer d’un seul doigt et se gratter la tête.
Un jour nous t’y verrons heureux et triomphant ;
Mais souviens-toi de suivre un régime échauffant.
– Aux fils de la Fortune adresse ta recette.
Tant d’espoir convient mal à ma triste planète.
Trop heureux si les sœurs, qui filent mes destins,
Me donnent de quoi vivre aux dépens de mes reins !
Vous dont jamais l’autel n’a reçu pour offrandes,
Que des gâteaux, du sel et de simples guirlandes,
Dieux pauvres, dieux obscurs de mon humble réduit,
De mes travaux enfin quand verrai-je le fruit ?
Quand pourrai-je, assuré d’une existence honnête,
Trouver, pour ma vieillesse, où reposer ma tête ?
Vingt mille écus placés sur un gage certain,
Quelques vases d’argent, non gravés au burin,
Mais tels que leur poids seul, en un temps plus austère,
Eût de Fabricius excité la colère ;
Deux jeunes Mœsiens dont le dos vigoureux
Me tasse sans encombre arriver jusqu’aux jeux ;
Un sculpteur diligent, un actif statuaire,
C’est tout ce qu’il faudrait à mon humble misère.
Ce pauvre vœu, du moins, s’il était exaucé !
Mais non : du stratagème où fut prise Circé,
La maligne fortune, imitant l’artifice,
Est plus sourde pour moi que les rameurs d’Ulysse.