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conte 71LECTURES

Patrie

Je me souviens que, ce soir-là, je n’avais pas vu mon village depuis longtemps ; je me promenais dans ses rues courtes qui me paraissaient autrefois embrouillées, et je trouvais ses maisons si basses qu’elles me faisaient de la peine.
Brusquement, j’aperçus, devant une porte, un petit gars, en robe, debout près d’une chaise et pas plus haut qu’elle.
Il criait : « Encore ! Encore ! »
Une vieille femme sortait de la maison et apportait, au creux d’une écumoire, deux ou trois haricots rouges, fumants, qu’elle laissait sur la paille de la chaise. Le petit gars prenait ces haricots avec ses doigts bosselés, se brûlait, soufflait, avalait et criait : « Encore ! Encore ! »
Me voyant arrêté, il se sépara de la chaise, vint jusqu’à moi, me prit la main et me suivit. Je ne le reconnaissais pas trait par trait, mais il était déjà de ma couleur.
Plus loin, j’aperçus un enfant de chœur qui marchait derrière M. le curé, vers un reposoir. Il portait, à son ventre, une corbeille pleine de bluets, de coquelicots et d’églantines. Il en jetait des poignées à droite et à gauche. Il en jetait mal ou il en jetait trop, car le maître d’école lui appliqua si bien sur sa tête nue un énorme livre de messe que l’enfant s’agenouilla du coup et se tint sage.
Mais à ma vue, il se releva, quitta la procession et me prit l’autre main.
Plus loin, collé au mur, un troisième enfant pleurait, non parce que sa grand’mère venait de mourir, mais parce qu’on lui disait : « Comment ! ta grand’mère est morte et tu ne pleures pas ! »
Plus loin, un quatrième, presque un jeune homme, causait avec la grosse Berthe et ne se doutait pas que la maman de Berthe les entendait de sa croisée et préparait des gifles.
Comme les précédents, ces deux fantômes, vite reconnus, se détachèrent, l’un de son mur, l’autre de sa bonne amie, pour me suivre.
Je me garde d’exagérer et de dire que tout le village en était peuplé, que chacun de mes pas dérangeait une vision lointaine de moi-même, et que bientôt leur foule gêna ma promenade. Non ! ce fut intense, mais rapide.
Aucune de mes images antérieures n’eut la force de m’accompagner hors du village. À l’air libre, elles s’évanouirent. Le petit gars aux haricots m’abandonna le dernier.
Resté seul, sûr qu’avec un peu d’imagination je retrouverais le lendemain, toujours, aux mêmes endroits et à mon gré, cette famille d’ombres, j’écoutais s’éteindre en moi le bruit d’un cœur ému et je me disais :
Trois ou quatre maisons, juste ce qu’il faut de terre et d’eau à des arbres, de pâles souvenirs d’enfance dociles à notre appel, comme c’est quelque chose de simple, la patrie ! Et puisque tous les hommes peuvent en avoir une pareille sans plus de frais, pourquoi font-ils tant d’histoires ?