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conte 56LECTURES

Les Philippe (XI à XVI)

XI


En semaine, Philippe ne va pas à l’auberge, et le soleil seul cuit ses joues ; mais chaque dimanche, après vêpres, le vin achève de les cuire. Non que Philippe se saoule ; il boit avec mesure, pour se récompenser, et il fait durer le plaisir. Ce n’est que très tard qu’il éprouve une espèce de joie enfantine et bruyante qu’il connaît bien. Aussitôt il s’arrête de boire et quitte l’auberge. Sur la route, il exagère un peu son ivresse ; il s’amuse à gesticuler, à briser sa ligne de marche et il ne perd pas la tête quand arrive une voiture.

Puis, dès qu’il aperçoit notre maison, il s’inquiète.

— Qu’est-ce que le Monsieur dira ?

Il rentrait heureux et je vais gâter sa journée.

Il devine que je le guette de la terrasse du jardin, où j’ai l’habitude de respirer l’air du soir, et il faut qu’il passe devant moi, pour rejoindre sa femme, déjà couchée. Il hésite, immobile à la porte du jardin, et je l’entends souffler.

Enfin, résolu, il pousse la porte : son ombre frôle la mienne ; il lève son chapeau d’un geste humble et court, à peine visible, et murmure : « Bonsoir ! »

Et il tâche de bien suivre le milieu de l’allée, de peur d’écraser une fraise.

C’est l’heure où le coucou chante avec sa voix de poterie brute.

Demain matin, Philippe se lèvera encore plus tôt que d’ordinaire, il travaillera avec repentir, taciturne et le nez bas, comme pour enterrer l’odeur de vin restée à son haleine.



XII


Le soir, sa soupe mangée chez lui, dans l’obscurité, Philippe vient souvent respirer le frais à côté de moi. Il apporte sa chaise, s’installe à califourchon, sort ses pieds lourds de fatigue et les met sur ses sabots, à l’air. Il bourre à moitié sa pipe et la tend à son petit garçon, Joseph, qui court l’allumer lui-même au feu de notre cuisine et qui tire les premières bouffées. C’est ainsi que le petit Joseph s’apprend à fumer, puis il va s’asseoir dans un coin, et il baille jusqu’à ce que le goût du tabac ne lui fasse plus mal au cœur.

Tantôt j’interroge Philippe et il me questionne à son tour, par exemple, sur les étoiles. Je récite tout ce que je sais d’elles, et il me dit que le petit Joseph les connaît bien aussi et qu’il a déjà du plaisir à regarder le ciel.

— Où est-elle, gars, la Grande-Ourse ? lui dit-il. Indique voir au Monsieur ?

Le petit Joseph, sans se lever de son coin, sans ôter les mains de ses poches, remue à peine la tête, lance au ciel un coup d’œil qui s’arrête à la visière de sa casquette, et dit :

— La Grande-Ourse, elle est droit là.

Tantôt nous préférons nous taire, immobiles et mystérieux. Je ne distingue presque plus Philippe et le petit Joseph, car la nuit, profitant de ce qu’on bavardait, s’est glissée entre nous, comme une chatte, et nos voix, comme des rats peureux, restent dans leurs cachettes de silence.



XIII


Le petit Joseph n’ira plus à l’école, parce qu’il en sait assez long, et il a profité hier de la grande louée de Lormes pour se louer. Il gardera les moutons du fermier Corneille. Il est nourri et blanchi. On lui donne cent francs par an et les sabots.

Il couchera dans la paille, près de ses moutons, et il sera debout avec eux, dès trois heures du matin.

— Je me suis loué du premier coup, dit-il avec fierté.

Il portait un flocon de laine à sa casquette, ce qui signifiait : « Je me loue comme berger ». Ceux qui veulent se louer comme moissonneurs ont un épi de blé à la bouche. Les charretiers mettent un fouet à leur cou. Les autres domestiques se recommandent par une feuille de chêne, une plume de volaille ou une fleur.

Joseph arrivait à peine sur le champ de foire que le fermier Corneille l’attrapa :

— Combien, petit ?

Joseph ne dit pas deux prix. Il dit : « Cent francs », et le fermier le retint. Et comme Joseph oubliait de jeter par terre la laine de sa casquette, on l’arrêtait encore. Il se serait loué vingt fois pour une et chacun voulait l’avoir parce qu’il était doux de figure. Il s’amusait bien en se promenant. Au retour, il eut de la tristesse, mais son père Philippe le consola :

— Écoute donc, bête, tu seras heureux comme un prince ; tu auras un chien ; tu partageras avec lui ton pain et ton fromage, et il ne voudra suivre que toi.

— Oui, dit Joseph, et je l’appellerai Papillon !



XIV


Et Joseph connaît maintenant le plaisir d’avoir de l’argent à soi, dans sa poche. Il ne dépense jamais rien. Un sou de gagné, c’est un sou d’économisé. Il connaît le plaisir d’avoir un chien docile qui ramène les moutons lambins, et les serre de près, sans les mordre, et le plaisir d’avoir un fouet. Il fouaille de bons coups qui cassent les oreilles et retentissent par le village. La mèche usée, il s’assied au bord du fossé, quitte un sabot, une chaussette, noue le fouet à son orteil, et, la jambe raide, il se tresse, les doigts fréquemment mouillés, une longue mèche de chanvre neuf.



XV


Il se trouve plus heureux que son frère Gabriel qui s’est loué l’année dernière. Non que les maîtres de Gabriel soient méchants ; ils ne lui rendent pas exprès la vie dure, mais il faut qu’aux époques de labour il se lève chaque matin à deux heures. Il va chercher les bœufs au pré, pour qu’on les attelle à la charrue.

La nuit est noire et le pré loin. Gabriel traverse d’abord avec assurance le village endormi, mais, aussitôt qu’il a dépassé l’auberge, la peur le prend. Ses yeux, pleins de sommeil, distinguent mal, à droite et à gauche, le fossé, les arbres immobiles, le canal muet, la rivière chuchoteuse et, de temps en temps, une borne de la route. Mais ce qui l’impressionne le plus, c’est, quand il arrive au pré, d’ouvrir la barrière grinçante.

Le voilà seul dans les herbes où son pied tâtonne. Il perd la tête, il tombe à genoux et demande à Dieu pardon de ses péchés. Sa prière ardente et brève lui redonne du courage. Il devine que les bœufs sont cette blancheur là-bas. Il les écoute se dresser et respirer bruyamment, et il s’approche d’eux, les bras tendus.

— Holà ! Rossignol ! dit-il d’une voix faussée, où es-tu ?

Ce n’est pas Rossignol ! c’est Chauvin qu’il touche le premier. Il le reconnaît à son poil usé au flanc gauche par le timon. Le poil de Rossignol s’use au flanc droit. Et Gabriel reconnaît aussi les cornes de Chauvin. Celles de Rossignol sont égales et Chauvin n’en a qu’une tout entière ; l’autre est cassée et le bout manque.

Dès que Gabriel tient la plus longue dans sa main, il lui semble qu’il se réveille, que les ténèbres se dissipent et qu’il n’a jamais eu peur, et il serre fortement la corne. Chauvin s’ébranle d’un pas de laboureur ; Rossignol marche derrière avec docilité et les deux bœufs ramènent Gabriel au village.



XVI


À leur âge, me dit Philippe, j’étais loué depuis longtemps. Je me rappelle que la première fois que j’ai couché avec mes moutons, je ne savais pas où faire mon lit. J’ai mis une botte de paille dans le râtelier pour y dormir. Quand je me suis réveillé le matin, les barreaux tâtaient mes côtes. Il ne restait plus un brin de paille sous moi. Les moutons m’avaient mangé mon lit. Et je me rappelle que la nuit suivante, il faisait un gros orage. J’avais peur tout seul. Je me suis levé pour aller près de mon chien qui dormait sous un chariot dans la cour : c’était une compagnie.

En ce temps-là les petits bergers et les petits porchers étaient traités dur. On ne leur donnait que du pain.

— Rien avec ?

— Rien que l’eau de leur soupe.

— Pas de salé ?

— Ni salé, ni légumes, ni un œuf, ni un morceau de fromage. Je vous le dis : rien que du pain. Avant d’aller au champ ils coupaient au pain commun ce qu’il leur fallait pour la journée et c’était fini. Demandez aux fermiers Colin qui se sont retirés et qui vivent de leurs rentes. Mme Colin défendait au berger et au porcher de rester là, quand les autres domestiques se mettaient à table. On aurait pu passer en cachette, aux gamins, un peu de fricot.

— Quels avares, que ces Colin !

— Ils avaient raison, dit Philippe. C’est de cette manière-là qu’ils sont devenus riches. Aujourd’hui nos gamins ont de la chance. Ils se louent mieux que les autres domestiques. On les recherche parce qu’ils sont commodes. Une ferme a toujours besoin de deux servantes, d’une forte fille pour les gros ouvrages et d’une plus jeune pour l’aider. Mais celle-ci, on la remplace avec avantage par un gamin. Il peut faire tout ce qu’elle fait. Il peut encore porter la soupe au loin dans les champs, et il ne craint pas les ouvrages malpropres. Il faut un lit à une fille, à un gamin il ne faut que de la paille. Aussi on les paie de plus en plus cher, on les soigne comme des hommes.



XVII


C’est pourquoi la rage de se louer tient le dernier des Philippe à son tour, le petit Émile, qui n’a pas dix ans. Elle le tenait déjà l’année passée, et son père a dû le calotter. Elle le reprend plus fort cette année, mais Philippe refuse.

— Non, lui dit-il, quand je dis non, c’est non.

Quelque espérance reste au cœur d’Émile. Il obtient la permission d’aller voir, au moins, les autres se louer.

Il ne peut durer ce matin au lit. Enfin son père se lève ; ils partent et personne n’arrive avant eux sur la place où se fait la louée. Par jeu, Émile met à sa bouche une feuille de chêne en signe qu’il est à louer. Comme son père lui dit de l’ôter, il la mange. Il regarde venir les voitures pleines de monde et les bandes de domestiques qui tiennent la largeur d’une route. Tous ne sont pas des environs. Il en est qui viennent de loin. Émile observe de préférence les gamins de son âge qui circulent librement à la recherche d’un maître. Il ne fait pas attention aux colporteurs qui vendent des ceintures, des chaînes de montre et des porte-monnaie. Les femmes se mêlent, à part, aux filles qui veulent être servantes. On se dévisage, on attend des offres, on cause peu ou plutôt, tournant sur pied, on se récrie. Parfois un groupe se détache et entre à l’auberge.

Tout à coup un fermier passe devant Émile et s’arrête.

— Est-il loué, ce petit gars-là ? dit-il.

Émile, malade d’émotion, baisse la tête. Philippe répond pour lui :

— Non, il n’est pas loué et il n’est pas à louer.

Le fermier s’éloigne. Les lèvres d’Émile tremblent, grimacent et il se met à pleurer. On rit de son chagrin, autour de lui, moi le premier.

— Écoute, lui dis-je, si tu veux, je te loue à mon service. J’achèterai un cochon, et chaque jour, après la classe, tu viendras le prendre pour le mener au champ. Tiens, mets dans ton porte-monnaie tes quarante sous d’arrhes.

Émile croit que je me moque de lui comme les autres. Il se détourne, chine plus fort et du pied râpe la terre.

Philippe agacé le secoue.

— Si tu ne te tais pas, dit-il, je vas te flanquer une paire de calottes. Au moins tu sauras pourquoi tu pleures. Et si tu veux rester, reste, moi je rentre.

Et il fait semblant de le laisser là. Mais à peine a-t-il le dos tourné qu’Émile le rattrape et se cache dans sa blouse.



XVIII


Philippe ! Philippe ! il n’y a que le travail qui rende heureux.

— Oui, monsieur, dit Philippe qui bêche le jardin. Comme on le crie des fois : Honneur aux travailleurs !

— Certes, vous travaillez, Philippe, mais moi aussi je travaille.

— Vous travaillez, dit-il respectueux, en vous amusant.

— Détrompez-vous, Philippe, j’ai mes tracas, mes devoirs, comme tout le monde. Je travaille par nécessité. Quand il fait du soleil je préférerais me promener. Je fatigue beaucoup de tête.

— Sûrement, dit Philippe, vous fatiguez plus de tête que moi. Je ne fatigue que de corps.

— Pensez-vous, Philippe, que si la tête va mal, le reste du corps n’en souffre pas ? Le soir, dès que le feu de la lampe me brûle le front et les yeux, je me retiens d’aller me coucher.

— Vous n’y allez pas, dit Philippe, parce que vous ne voulez pas.

— Erreur, Philippe. Il faut que je veille, parce que je ne suis pas matinal, et je tâche de rattraper les heures perdues.

— Restez donc au lit, vous avez le temps de dormir.

— Du tout, du tout, et je donnerais gros pour avoir le courage de me lever matin. Je vous envie, vous êtes sur vos jambes au premier rayon de soleil et cela ne vous fait jamais de peine.

— Nous avons l’habitude, dit Philippe. L’hiver seulement, c’est moins agréable.

— C’est toujours dur pour moi. À midi, ce serait encore trop dur. Vous ne connaissez pas ce supplice ?

— Non, monsieur.

— Et le supplice d’être enfermé, le connaissez-vous ? Libre, vous vivez sainement dehors. Vous prenez de l’exercice, vous faites de l’hygiène sans le savoir. S’il vous fallait demeurer immobile à la maison, trois, quatre, cinq heures de suite, les coudes sur un bureau chargé de livres, vous en auriez vite assez.

— Je crois comme vous, dit Philippe, que cette vie ne me plairait guère.

— Et vous raisonnez juste, brave Philippe. Oh ! je ne demande à personne de me plaindre ! Je veux dire que nous avons chacun nos misères, vous les vôtres et moi les miennes.

— Ce n’est pas la même chose.

— Pourquoi, Philippe, pourquoi ? Vous qui hochez la tête et qui avez le double de mon âge, voulez-vous compter nos cheveux blancs ?

— J’aimerais mieux compter nos billets de banque.

— Mais, mon pauvre Philippe, je me tue à vous expliquer que si j’étais riche comme la dame du château, je travaillerais quand même et qu’on ne travaille pas que pour gagner de l’argent.

— C’est ce que je dis, rien ne vous force à travailler ; votre travail vous désennuie.

— Vous êtes vraiment têtu aujourd’hui. Tout à l’heure, vous aviez l’air de me comprendre. Vous ne me comprenez donc plus ?

— Si, si, monsieur, dit Philippe. Mais, c’est égal, je changerais bien.