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conte 123LECTURES

La rivière

Elle ne passe pas devant la porte de tout le monde.
Elle passe au pied du château plus lentement qu’ailleurs ; elle passe sous les vannes et les roues du moulin ; elle passe devant la porte de Jérôme, devant celle de Pierre Coquin et devant la mienne, et c’est tout ; sans s’occuper des autres, elle quitte le village et se hâte dans la vallée, vers les clochers lointains qui lui font signe.
Les Lorillot voudraient faire croire qu’elle passe devant leur porte, mais ils mentent. Ce qui passe devant leur porte, ce n’est qu’une fausse rivière, un bras maigre que la rivière sort de son lit, les lendemains d’orage, et seuls les étrangers s’y méprennent.
On dit qu’elle passait autrefois devant l’ancienne église et, comme il lui arrivait de noyer les morts, la nouvelle église s’est reculée.
Au village il faut une rivière et je m’étonne qu’il y ait des villages où la rivière ne passe pas. Pourquoi le village voisin perche-t-il là-haut ? Chaque année ses habitants souffrent de la sécheresse et se lamentent. Quel homme eut le premier l’audace de bâtir sa maison sur ce faîte aride, quand il pouvait rester au bord de cette rivière, où, près du nôtre, son village serait si bien ?
Et maintenant, c’est trop tard. Le village ne peut plus redescendre. Les pauvres n’aiment pas déplacer leurs maisons.