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poésie 162LECTURES

Conseils

Ouvrier mon frère, Ouvrier ;
crois que ma parole est profonde.
Avant de dominer le monde
commenc’ par te laver les pieds.


Et pas seul’ment qu’ les trottignolles
mais encor ton gniass’ tout entier :
les crocs le cul les roubignolles
que t’ as tendance à oublier.


Car, sous prétexte de labeur
tu thésaurises ta sueur
et la crasse de ton métier,


Ouvrier mon frère, Ouvrier,

et dis des choses dérisoires :
« Pas de pain blanc sans les mains noires »,
en exhibant avec orgueil
tes mains sal’s, tes ongles en deuil.


Je sais que, forcé d’ te grouiller
pour aller reprendr’ le collier
chaqu’ matin, à peine réveillé,
t’ as pas l’ temps d’ te débarbouiller.


Mais le soir, après ton boulot,
au lieu de t’élancer vers l’eau,
tu préfèr’s aller chez Bistrot
sucer la « bleue » et godailler,


Ouvrier mon frère, Ouvrier.

Si des fois un peu tu t’ récures,
c’est l’ Dimanche et les jours de fête ;
mais tu n’ mets d’ l’eau qu’ dans eune assiette,
pis t’ emploies que l’ bout d’ la serviette,
et jamais pus bas qu’ la ceinture,


Ouvrier mon frère, Ouvrier.


Ou ben tu vas chez l’ perruquier
et faut qu’on t’ fout’ de l’eau d’ Cologne
su’ l’ coin mal gratté de ta trogne.


Tes dents ? Jamais tu ne les brosses,
avant comme après ton repas.
Quant au devoir de t’ nettoyer
le trou du figne et les balloches,
tu ne t’en doutes même pas.


Aussi vieil ami, tu schlipottes,
en plein air comm’ l’acétylène :
et quand tu souffles ton haleine,
la mouche à merd’ tourne de l’œil,
bien qu’a soye habituée aux chiottes.


Sans compter qu’ t’ es pas fréquentable,
on peut pas y faire avec toi :
si on t’ rencontre en bateau-mouche,
en métro, en « bus », en tramway,
suffit qu’on port’ la requimpette
pour qu’ tu vienn’s te frotter su’ vous
et qu’ tu vous traites de « borgeois ».


Toi, pass’ que t’ es un « travailleur »
méprisant les aut’s voyageurs,
tu rot’s tu crach’s tu louf’s tu pètes,
et, si t’es saoul pour not’ malheur
tu dégobill’s su’ la banquette
et tap’s dans l’ blair au contrôleur.

Si tu vas aux wouaters-clozettes,
tu... vises à côté d’ la lunette
et, déconcertante coutume
dont les murs peuvent témoigner,
tu prends ton doigt pour porte-plume
et ton cul pour un encrier,


Ouvrier mon frère, Ouvrier.


Et ça c’est sur toi, rien qu’ sur toi !
Mais chez toi, malheureux, chez toi !


Chez toi les puces les punaises
vivent à l’aise ;
les asticots de ta paillasse
donnent le soir des « steeple-chases »
et y a des araignées si grasses
qu’ faut les tuer à coups d’ revolver.


Jeun’, vigoureux et bien planté,
tu touches, sans être ébloui,
aux délicats et blancs tétons
de ta femme ou de ta maîtresse
avec tes doigts gourds et brutaux
aux amoureuses maladresses
gantés de crotte ou de cambouis.


Si, pour te plaire elle se soigne
parfume ou lave au savon fin,
tu l’appell’s aussitôt « putain »
ou ben « vache » et « saloperie ».
Jaloux mesquin et envieux,
tu la veux sale et abrutie,
comme toi, comme toi mon vieux.


Alors la pauvre se néglige,
elle se dégoûte et comment !
Plus de soins, de coquetterie,
grâce et beauté foutent le camp ;
avant l’âge elles sont flétries.

Comm’ t’as toujours les roupett’s grasses
et qu’ ça t’ démange aux environs,
t’ es tout l’ temps d’ssus à la... crocher,
(qu’elle en ait du plaisir ou non),
à y en coller des pétées,
à transformer la malheureuse
en fabrique de malheureux !

Ceux-ci, le fruit de tes rudesses,
tu les laisses livrés aux bêtes ;
on pourrait sur leurs jolies têtes
inscrir’ ces mots : « Chasse gardée » ;

Ouvrier mon frère, Ouvrier.

Pas plus que toi tu n’ leur apprends
à se baigner, à s’étriller,
et tu les laisses croupir dans
la gourm’ la morve et le pipi ;
puis tu déclar’s : « C’est la santé ! »

Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Et les soirs ousque tu rentr’s mûr,
tu leur cogn’s la tronch’ dans les murs ;
et là, despote sans contrôle,
la borgeois’ les môm’s et les bois,
tout l’ mond’ pass’ à purg’ dans la tôle !
(C’est p’têt’ aussi pour leur santé ?)

Ouvrier mon frère, Ouvrier !

Quand tu t’ dis « Révolutionnaire »,
à part quéqu’s uns, ce n’est guèr’ mieux ;
tu fais tout comm’ les religieux,
qu’ os’nt pas se r’garder le derrière,
de peur qu’ ça leur crève les yeux.

Tu gazouilles la « Carmagnole »,
mais t’ as d’ la boue aux roubignolles ;
tu clames « l’Internationale »,
mais t’as les dents et les pieds sales !
Et, trop romantique Insurgé
tu t’ mets des rouges églantines
mais t’ as l’ prépuce enfromagé !

Des mangins qu’a des noms en isse,
vienn’nt te donner du « citoyen »
et t’app’lant « Peuple-Souverain »
te mett’nt en mains un bout d’ papier
sans penser à t’ laver les pieds.

D’aut’s, échappés de la Garonne
qui abusent de la Parole,
vienn’nt te causer de « Genre Humain »
d’ « Fraternité Universelle ».
Nul ne te dit : « Lav’-toi les mains
les dents le figne et les aisselles. »
Beaucoup jouent avec tes souffrances
en te menant par l’Espérance :
puis, quand y sont d’venus menisses
et qu’ tu leur rappell’s leurs promesses
y sont tout prêts à t’ fusiller,

Ouvrier mon frère, Ouvrier.

D’autr’s, en flattant ta vanité,
t’expliquent qu’y a qu’ toi d’utile
que C’lui qui n’ manie pas l’outil,
le marteau, la pioche ou la pelle,
n’est qu’eun’ vach’ « d’intellectuel » ;
que c’lui qui trim’ du ciboulot
n’est qu’un feignant ou qu’un salaud ;

et que « Demain » ou... après-d’main...
« conscient et organisé »,
par la bombe ou les bras croisés,
n’ sachant pas t’ gouverner toi-même,
tu gouverneras l’Univers !
En attendant Vautour-Premier,
Grand Maître de la République,
t’ vide à la rue, toi et ta clique,
et refuse de vous loger
(bien qu’il veuille aussi des soldats
pour le défendr’ contr’ l’Étranger !)

Et toi toujours tu vis ta vie,
le cul merdeux la gueul’ pourrie,
emboucanant le rat crevé,
les pieds dans des chaussett’s de suie
et l’cœur de haine empoisonné

Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Ben moi je te le dis dans l’ blair
en vrai Poète populaire,
pas d’autre cause à ta Misère
que ta crasse et que ton fumier,

Ouvrier mon frère, Ouvrier.


La saleté c’est l’Esclavage,
c’est l’absence de Dignité,
c’est aussi l’Imbécillité,
c’est la Tristesse et le Dégoût.

Et v’là pourquoi t’ es méprisé,
berné, maltraité, exploité,

Ouvrier mon frère, Ouvrier.
La vérité la vérité,
le secret même de la Vie
de la chance et de la santé,
d’ la richesse et d’ la Liberté
réside dans la Propreté !

Parmi ceux qui vienn’nt t’exciter
à foutre en bas « la Société »,
en s’ faisant nommer Députés
ou membres de tes Comités,

Nul n’a l’ courage ou la franchise
de t’ reprocher ton manqu’ de soins,
ainsi qu’aux Hébreux fit Moïse
et Mahomet à ses Bédouins.

Moi, je n’ viens pas t’ parler d’ mensonges
ni d’un paradis incertain,
j’ viens t’ parler d’eau fraîche et d’éponge.
J’ viens t’ dir’ d’ commencer par toi-même
la « sociale transformation »,
la célèbre « Révolution ».

Ainsi triomphera « la Cause » ;
le « Grand Soir » c’est d’ se laver l’ prose,
la « Prochain’ », c’est s’ poncer les pieds !

Si tu veux que l’on te respecte,
commenc’ par t’ respecter toi-même !
N’ crains pas d’ passer pour aristo
si tu te mouilles les orteaux.

Et si drôl’ que ça t’ paraîtra,
qu’avant tout ta peau se blanchisse :
« Individu », « Individu »,
que la Cellule s’affranchisse,
et le Corps entier guérira.
Car c’est très bien de fair’ l’apôtre;
mais avant d’éduquer les autres
il faut d’abord s’éduquer soi :

Et c’est parfait les Syndicats ;
mais si tes fess’s sont au caca,
tu auras des idées merdeuses.

Ah ! Ouvrier, pauvre Ouvrier,
mon copain, mon poteau, mon frère,
souvent mon cœur se désespère,
comme il est dur de « t’affranchir ».

Non seulement de ta misère,
donc, de ton enduit séculaire,
mais encor de tes préjugés,
aussi de tes illusions
des sophismes et des clichés
du jargon révolutionnaire.
Sans oublier la Politique,
Poison de l’Énergie Pratique
et de la Beauté poétique
dont meurent Gaulois et Latins.

Car mêm’ parmi les Compagnons,
combien peu, à ma connaissance,
savent la mystique importance
de se noyer le troufignon
chaque jour de son existence.

Ah ! Ouvrier, pauvre Ouvrier,
je ne voudrais pas t’avilir,
mais bien plutôt t’encourager,
te relever et t’ennoblir,
et si je ne puis te guérir,
du moins puis-je te soulager.
Sûr que t’ es bon, sûr qu’ t’ es honnête ;
mais, vaudrait mieux encore avoir
la conscience un peu moins nette
que le cul sale et les pieds noirs.

Ne m’objecte pas qu’ les Bourgeois
ne sont guèr’ plus propres que toi :
raison d’ plus pour que tu t’ nettoies.

Ne dis pas comm’ les Catholiques
que ton Corps n’est qu’une guenille
qu’il importe peu de soigner.

Jésus lavait les pieds des Pauvres,
mais les Prêtres l’ont oublié

Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Mécanicien Mécanicien,
tu comprends la nécessité
de nettoyer ta rotative
ton moteur ta locomotive ;
mais ton rouage particulier
tu le laiss’s toujours se rouiller,

Ouvrier mon frère, Ouvrier.

Or ton Corps est la Mécanique
merveilleuse,
le chef-d’œuvre unique
qu’il faut sans cesse surveiller,
graisser polir de tout’s manières.
de la soupape à la chaudière
en passant par le cendrier.

Ouvrier mon frère, Ouvrier.
Quand Jésus éveilla Lazare
saucissonné de bandelettes
plein de la crasse du tombeau
il lui dit :
– « Mon ami va fair’ ta toilette
et après ça nous causerons ! »

Eh bien ! mon Ami mon Pareil,
crasse morale ou corporelle,
tristesses, poux, haines, fumier,
laideurs ou sophismes bizarres,
je suis Qui vient te nettoyer,
et, dans ce cas particulier
je suis Jésus, tu es Lazare

Ouvrier mon frère, Ouvrier.

Par conséquent éperdument,
chaque matin à ton lever,
chaque soir avant d’ te coucher,
rinc’-toi les dents, les pieds, la gueule,
le trou du cul les roubignolles,
et fais-le faire à ta famille,

Ouvrier mon frère, Ouvrier.

Si on vient te d’mander d’ voter,
afin d’élire un député,
un d’ ces marchands de boniments
qui viv’nt toujours à tes dépens :

Réponds : « Oui oui, causez toujours ;
mais avant tout veuillez m’ donner
du temps pour me débarbouiller,

« d’ l’eau, du savon à bon marché,
« gratuit » « laïque » « obligatoire »
de bell’s piscin’s dans mon quartier
pour moi, ma femme et mes amours ;
tant qu’ j’aurai pas ça j’ vot’rai pas.
« Car,
comment voulez-vous qu’on m’ nomme
un Homme
si j’ai des bestiaux dans les poils
et du fromgi dans les doigts d’ pied ?

« Oui, moins d’emblèmes symboliques,
moins d’ mairies comm’ des basiliques
(histoir’ d’embêter les curés),

« Des piscines, un peu moins d’ musées,
moins de discours idéalisses,
un peu plus de réalité,

« moins d’ cours du soir, moins d’ conférences
gardez pour vous votre instruction ;
j’ veux pus aller dans les U. P.,
mieux vaut me laver les arpions
que d’aller écouter des pions.
« Puis, si ce n’est exiger trop,
beaucoup moins de marchands d’ poisons,
moins de beuglants, moins de cinés,
moins d’ bistrots, surtout, moins d’ bistrots,

ce sera la fin des prisons
et des cellules d’aliénés. »

Car lorsque tu seras tout propre,
tu diras à ceux qui t’arr’fusent
le bain, l’estime et le loisir,
sous prétext’ que t’ es un cochon :

– « Pardon... esscuses,
présent j’ai mérité la Vie,
j’ai le cul net et les dents blanches,
je n’ me lav’ pus qu’ tous les Dimanches,

le Temps de Ma Merde est fini. »
Alors y pourront pus rien dire,
et y s’ront forcés d’ te céder,
car c’est là, c’est là le prodige
ton sort est dans tes mains te dis-je.

Mais jusque-là je te l’ répète,
tu n’ seras jamais qu’un Esclave,
la dupe d’un tas de chimères,
le remâcheur de phrases creuses
aussi creuses qu’humanitaires :
la victime des bonisseurs
d’ la Politique ou d’ la Sociale.

Ni émeut’s, ni grèv’ générale
ne te donn’ront la forc’ morale
qu’il faut pour vaincre ses enn’mis,
et que t’apporteront l’eau fraîche,
la brosse à dents la pierre ponce,
le tub la douche et le savon.
Voilà mon Ami mon Pareil,
ce que l’étude et l’expérience,
la pitié jointe à la gaieté
l’intuition, la verve joyeuse
ce soir tout à coup m’ont dicté.

Ce soir est un soir de Printemps ;
sur la Ville aux rues éclairées
par les derniers rayons du jour
flotte l’haleine de l’Amour.

Ce soir, tout est beau dans Paris.
Seul et veillant comme un prophète,
mon Cœur éclate de tendresse

et les Marronniers ont fleuri.