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nouvelle 79LECTURES

Nuit de veille

Ma mère était très mal; nous habitions alors en province un grand pavillon Louis XIII situé un peu à l’écart de la ville. Flanqué d’un avant-corps, il dressait ses hauts toits d’ardoises au fond d’un grand jardin aux cimes bruissantes ; le vent de la mer ne les laissait jamais immobiles, et, sous ce perpétuel assaut, sapins, marronniers et bouleaux avaient fini par s’incliner dans la direction de la vallée, un paysage charmant qui portait un nom plus charmant encore : Fécamp. Au-delà d’un pont que venaient baigner deux fois par jour les eaux de la mer, c’étaient le clocher de Saint-Etienne et les toits de la ville ; une grande route longeait la propriété, et nous avions beau être clos de grands murs, ce vieux domaine aux frondaisons éternellement frémissantes n’en est pas moins resté une des terreurs de mon enfance ; je m’y sentais trop seul, trop loin du mouvement pourtant bien accalmi de cette ville de la côte, petit port de pêche qui ne s’éveillait que trois mois d’hiver, à la rentrée des bateaux de Terre-Neuve, pour retomber dans sa torpeur, les Terre-neuviens une fois partis ; et si je promène de par le monde une nervosité inquiète un peu maladive, Si ma vie, depuis trente ans et plus, n’est qu’une sorte de convalescence, c’est, je crois, pour avoir trop écouté le vent gémir dans les grands arbres de ce jardin isolé et profond.
Mon instinctif effroi de ces pelouses à l’abandon et de ces verdures tardives au printemps, tôt rouillées en automne, était alors aggravé chez moi par l’angoisse où nous vivions déjà depuis deux mois, mon père et moi, près du chevet de ma mère. Je pouvais bien avoir seize ans, grand garçon poussé trop vite, délicat et désœuvré entre les mains d’un professeur. Le médecin, dans la crainte d’affecter le moral de la malade par une robe de religieuse, avait jugé bon de m’en constituer le gardien. Elle était alors au plus fort de sa fièvre typhoïde, le délire ne la quittait pas ; dans la grande chambre à trois fenêtres de l’avant-corps du pavillon, nous nous relayions, mon père et moi, une nuit sur deux auprès d’elle ; mon imagination exaltée prêtait alors aux moindres choses une signification sinistre.
Jamais je n’avais vu ma mère, si alerte et si vive, ni personne d’ailleurs, dans un tel état de prostration, et je ne rôdais plus autour de son lit qu’avec des larmes dans les yeux, persuadé que bientôt, je ne la verrais plus. Je ne la quittais plus du regard, installé auprès de son lit, feuilletant un roman que je ne lisais pas et le cœur si gros, si gros que je n’avais même pas la force d’étouffer mes sanglots qu’elle ne pouvait entendre, heureusement, la chère créature ; une immense terreur, jour et nuit, me poignait plus encore lorsque je n’étais pas près d’elle et que mon père, prenant mon tour, me forçait à aller dormir dans la chambre voisine.
J’étais justement de garde cette nuit-là.
Mon père, en m’embrassant avant d’aller reposer à côté, m’avait serré sur sa poitrine plus fort que d’habitude, et, avec un étranglement dans la voix : « Va, mon enfant, avait-il dit, s’il y a la moindre chose, appelle-moi. Elle n’est pas bien ce soir. » Et j’avais bien compris, quoiqu’il m’eût attiré dans l’ombre, que lui aussi étouffait sous les larmes. Je revenais donc m’asseoir dans l’alcôve,j’avais pris dans ma main sa pauvre main brûlante, et je ne quittais plus des yeux ce cher visage, ne me levant que pour aller mettre une bûche au feu, un grand feu de bois qui flambait nuit et jour dans la vaste chambre triste car on était en plein hiver et le ciel clair et froid était scintillant d’étoiles ; le jardin s’était immobilisé, dans un grand calme ; pas un bruit dans la demeure endormie, et l’on sentait que dehors, il devait geler très fort ; puis je revenais près de ma malade, et je ne sais comment je finis, moi aussi, par m’assoupir.
Deux heures sonnant à la pendule m’éveillèrent ; la chambre, où brûlait une faible veilleuse, était comme morte tant il y faisait grand silence et, hors la respiration pénible, un peu rauque, de la chère alitée, on n’entendait rien, rien que le ronflement de la flamme et celui de la bouillotte d’eau chaude mijotant là pour les infusions. Fut-ce réellement la sonnerie des deux heures s’égrenant dans la nuit (car je dormais d’un sommeil profond) ou plutôt une assez forte pression des doigts de sa main gardée dans la mienne, toujours est-il que je me dressai en sursaut, puis me penchai sur ce pauvre corps douloureux, sur cette douce face exténuée. Elle aussi dormait quand une bûche, jetant une lueur plus vive, éclaira tout à coup toute la chambre, puis la clarté retomba aussitôt, mais pas assez vite pour que je n’eusse aperçu une chose qui me terrifia.
Nous n’étions plus seuls dans la chambre. Quelqu’un était là, un inconnu dont je ne pouvais voir le visage et dont la présence m’avait cloué la voix dans le gosier. Homme ou femme, je n’en ai jamais rien su. Installée au coin de la cheminée, dans le grand fauteuil où j’allais souvent m’asseoir pour surveiller l’infusion d’une tisane, le forme inconnue me tournait le dos ; mais, dans le clair-obscur de la chambre, je distinguais parfaitement ses deux mains qu’elle tendait à la flamme ; elles se détachaient en noir sur les braises du foyer et, dans la pose familière aux vieilles femmes accroupies devant leur feu, elle se tenait immobile et muette comme dans l’attente, et ce n’était pas une vaine hallucination de mon cerveau surexcité, car, à un moment donné, elle prit les pincettes et se mit à tisonner les braises dont quelques-unes roulèrent sur le tapis.
Une angoisse affreuse me serrait la gorge, je m’étais levé et ne pouvais m’empêcher de la regarder ; c’était une femme, mais une femme très grande, et, quand le feu se ravivait, je voyais très bien son petit chignon de cheveux gris tordus sur sa maigre nuque et je ne pouvais ni appeler ni crier tant mon épouvante allait grandissant, tant la conviction s’affirmait en moi que cette étrange présence ne pouvait être que malfaisante pour la malade que je gardais.
Je restai bien pendant trois minutes ainsi ; une sueur froide me coulait aux tempes. Je pris enfin sur moi de m’avancer vers la terrible inconnue. Etouffant mes pas sur le tapis, je me précipitai vers elle et je lui posai les mains sur les épaules ; le spectre avait disparu. J’avais été le jouet d’une hallucination, d’un rêve ; anéanti, je me laissais tomber sur le fauteuil où, tout à l’heure encore, j’avais cru voir la servante de la Mort, et, les mains machinalement tendues vers la flamme, dans la pose même du fantôme, je commençais à peine à ressaisir mes esprits, quand, dans le silence de la grande chambre de veille, la voix de ma malade s’éleva rauque, étranglée : ma mère délirait.
– Jean, les entends-tu monter ? Je ne veux pas qu’elles montent, surtout, qu’elles n’entrent pas!
Et, dressée sur son séant, elle prêtait une oreille inquiète et fixait dans l’ombre deux yeux épouvantés, démesurément agrandis ; j’avais pris dans mes mains celles de la délirante et, penché tout entier sur elle, essayais de la rassurer.
– Ah ! comme il y en a ! et elles montent toujours, il y en a plein l’escalier... une sur chaque marche ; comment les a-t-on laissées entrer dans la maison ? Surtout, qu’elles ne pénètrent pas ici!
Oh ! la suprême terreur que dégage la voix somnambule des fiévreux par les longues nuits de veille, dans le silence des demeures endormies ! Ma pauvre mère m’avait communiqué son effroi, je me sentais sombrer, moi aussi, dans le surnaturel, dans le cauchemar, mais voulant faire le fort :
– Mais qui cela, dans l’escalier ? Tu rêves, je n’entends rien, moi.
– Qui cela ? Mais, les cigognes, je te dis qu’il y en a sur toutes les marches ; ah ! ces longs becs, elles en ont des goitres!
Et elle se cramponnait violemment à mes mains.
– Mais non, je t’assure, tu as le cauchemar, pauvre maman, ta tête est vide, veux-tu que j’aille voir ?
– Oh non ! non, non, elles entreraient ici, la porte est bien fermée, au moins ?
Et, gagné par la même épouvante, j’allais m’assurer que les verrous des portes étaient bien mis, prêtant l’oreille aux bruits confus de la nuit, et à mon tour j’entendais distinctement sur les marches des bruits de pas. Une vieille dévotion me revint alors et, arc-bouté contre la porte menacée, je me souviens parfaitement d’y avoir tracé un signe de croix.
Maintenant, les pas s’éloignaient, il me le sembla du moins, et, revenu près de ma malade :
– Elles sont parties, lui dis-je, parties ! Elles ne reviendront pas.
Et à son tour, elle me disait :
– Qui ça ?
– Mais, tu sais bien, les cigognes, les vilaines cigognes, je les ai chassées.
– Ah, oui ! les cigognes.
Et sa voix déjà sommeillante s’éteignait, redevenue enfantine ; le hideux cauchemar l’avait enfin quittée. Je ramenai le drap sur cette pauvre poitrine en soupirant :
– Si elle pouvait dormir!
Ce fut une des plus terribles nuits de ma vie. Je la passai tout entière assis dans le grand fauteuil à entretenir la flamme défaillante, l’oreille aux écoutes, le cœur serré à en crier et toute la chair frémissante d’une angoisse indicible ; c’était moi que les cigognes hantaient maintenant et, par trois fois, jusqu’au lever de l’aube, j’entendis cogner aux persiennes comme des bruissements d’ailes affreuses dans la nuit.
Mon supplice ne cessa qu’au grand jour, quand le domestique vint apporter mon déjeuner:
– Ah ! monsieur, quel malheur ! me disait le brave garçon, la femme du jardinier qui est morte cette nuit, une toute jeune femme, vingt-trois ans, et on ne sait pas de quoi ; elle allait encore si bien hier, le médecin a dit que c’était une ampolie ; et madame, comment va-t-elle ce matin ?
– Mais comme hier, merci, mon brave Sosthène.
La mort avait rôdé autour de nous toute la nuit.