Les amours de Milord Edouard Bomston

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Cet esprit des Lumières fait figure de solitaire. Les différents aspects philosophiques et sociaux de sa pensée auront une grande influence sur la postérité. Dans les Confessions, il se livre  [+]

Les bizarres aventures de Milord Edouard à Rome, étoient trop romanesques pour pouvoir être mêlées avec celles de Julie, sans en gâter la simplicité. Je me contenterai donc d’en extraire et abréger ici ce qui sert à l’intelligence de deux ou trois lettres où il en est question.
Milord Edouard, dans ses tournées d’Italie, avoit fait connoissance à Rome avec une femme de qualité, Napolitaine, dont il ne tarda pas à devenir fortement amoureux ; elle, de son côté, conçut pour lui une passion violente qui la dévora le reste de sa vie ; et finit par la mettre au tombeau. Cet homme, âpre et peu galant, mais ardent et sensible, extrême et grand en tout, ne pouvoit gueres inspirer ni sentir d’attachement médiocre.
Les principes stoïques de ce vertueux Anglois inquiétoient la Marquise. Elle prit le parti de se faire passer pour veuve durant l’absence de son mari, ce qui lui fut aisé, parce qu’ils étoient tous deux étrangers à Rome, et que le Marquis servoit dans les troupes de l’Empereur. L’amoureux Edouard ne tarda pas à parler de mariage ;
la Marquise allégua la différence de religion et d’autres prétextes. Enfin ils lierent ensemble un commerce intime et libre, jusqu’à ce qu’Edouard ayant découvert que le mari vivoit, voulut rompre avec elle, après l’avoir accablée des plus vifs reproches ; outré de se trouver coupable sans le savoir, d’un crime qu’il avoit en horreur. La Marquise, femme sans principes, mais adroite et pleine de charmes, n’épargna rien pour le retenir et en vint à bout. Le commerce adultere fut supprimé, mais les liaisons continuerent. Tout indigne qu’elle étoit d’aimer, elle aimoit pourtant : il falut consentir à voir sans fruit un homme adoré qu’elle ne pouvoit conserver autrement, et cette barriere volontaire irritant l’amour des deux côtés, il en devint plus ardent par la contrainte. La Marquise ne négligea pas les soins qui pouvoient faire oublier à son amant ses résolutions : elle étoit séduisante et belle ; tout fut inutile. L’Anglois resta ferme ; sa grande ame étoit à l’épreuve. La premiere de ses passions étoit la vertu. Il eût sacrifié sa vie à sa maîtresse et sa maîtresse à son devoir. Une fois la séduction devint trop pressante ; le moyen qu’il alloit prendre pour s’en délivrer retint la Marquise et rendit vains tous ses piéges. Ce n’est point parce que nous sommes foibles, mais parce que nous sommes lâches que nos sens nous subjuguent toujours. Quiconque craint moins la mort que le crime, n’est jamais forcé d’être criminel.
Il y a peu de ces ames fortes qui entraînent les autres et les élevent à leur sphere ; mais il y en a. Celle d’Edouard étoit de ce nombre. La Marquise espéroit le gagner ; c’étoit lui qui la gagnoit insensiblement. Quand les leçons de la vertu prenoient dans sa bouche les accens de l’amour, il la touchait, il la faisoit pleurer ; ses feux sacrés animoient cette ame rampante ; un sentiment de justice et d’honneur y portoit son charme étranger ; le vrai beau commençoit à lui plaire : si le méchant pouvoit changer de nature, le cœur de la Marquise en auroit changé.
L’amour seul profite de ces émotions légeres ; il en acquit plus de délicatesse : elle commença d’aimer avec générosité ; avec un tempérament ardent et dans un climat où les sens ont tant d’empire, elle oublia ses plaisirs pour songer à ceux de son amant et ne pouvant les partager, elle voulut au moins qu’il les tînt d’elle. Telle fut de sa part l’interprétation favorable d’une démarche où son caractere et celui d’Edouard qu’elle connoissoit bien, pourroient faire trouver un raffinement de séduction.
Elle n’épargna ni soins ni dépense pour faire chercher dans tout Rome une jeune personne facile et sûre ; on la trouva, non sans peine. Un soir, après un entretien fort tendre, elle la lui présenta ; disposez-en, lui dit-elle, avec un soupir ; qu’elle jouisse du prix de mon amour, mais qu’elle soit la seule. C’est assez pour moi si quelquefois auprès d’elle vous songez à la main dont vous la tenez. Elle voulut sortir, Edouard la retint. Arrêtez, lui dit-il ; si vous me croyez assez lâche pour profiter de votre offre dans votre propre maison, le sacrifice n’est pas d’un grand prix et je ne vaux pas la peine d’être beaucoup regretté. Puisque vous ne devez pas être à moi, je souhaite, dit la Marquise, que vous ne soyez à personne ; mais si l’amour doit perdre ses droits, souffrez au moins qu’il en dispose. Pourquoi mon bienfait vous est-il à charge ? avez-vous peut d’être un ingrat ? Alors elle l’obligea d’accepter l’adresse de Laure, (c’étoit le nom de la jeune personne) et lui fit jurer qu’il s’abstiendroit de tout autre commerce. Il dut être touché, il le fut. Sa reconnaissance lui donna plus de peine à contenir que son amour, et ce fut le piége le plus dangereux que la Marquise lui ait tendu de sa vie.
Extrême en tout, ainsi que son amant, elle fit souper Laure avec elle et lui prodigua ses caresses, comme pour jouir avec plus de pompe du plus grand sacrifice que l’amour ait jamais fait. Edouard pénétré se livroit à ses transports ; son ame émue et sensible s’exhaloit dans ses regards, dans ses gestes, il ne disoit pas un mot qui ne fût l’expression de la passion la plus vive. Laure étoit charmante ; à peine la regardoit-il. Elle n’imita pas cette indifférence ; elle regardoit et voyoit, dans le vrai tableau de l’amour, un objet tout nouveau pour elle.
Après le souper, la Marquise renvoya Laure et resta seule avec son amant. Elle avoit compté sur les dangers de ce tête-à-tête ; elle ne s’étoit pas trompée en cela ; mais en comptant qu’il y succomberoit, elle se trompa ; toute son adresse ne fit que rendre le triomphe de la vertu plus éclatant et plus douloureux à l’un et à l’autre. C’est à cette soirée que se rapporte, à la fin de la quatrieme partie de la Julie, l’admiration de St. Preux pour la force de son ami. Edouard étoit vertueux, mais homme. Il avoit toute la simplicité du véritable honneur et rien de ces fausses bienséances qu’on lui substitue et dont les gens du monde font si grand cas. Après plusieurs jours passés dans les mêmes transports près de la Marquise, il sentit augmenter le péril ; et prêt à se laisser vaincre, il aima mieux manquer de délicatesse que de vertu ; il fut voir Laure.
Elle tressaillit à sa vue : il la trouva triste, il entreprit de l’égayer et ne crut pas avoir besoin de beaucoup de soins pour y réussir. Cela ne lui fut pas si facile qu’il l’avoit cru. Ses caresses furent mal reçues, ses offres furent rejetées d’un air qu’on ne prend point en disputant ce qu’on veut accorder.
Un accueil aussi ridicule ne le rebuta pas, il l’irrita. Devoit-il des égards d’enfant à une fille de cet ordre ? Il usa sans ménagement de ses droits. Laure, malgré ses cris, ses pleurs, sa résistance, se sentant vaincue, fait un effort, s’élance à l’autre extrémité de la chambre et lui crie d’une voix animée ; tuez-moi si vous voulez ; jamais vous ne me toucherez vivante. Le geste, le regard, le ton, n’étoient pas équivoques. Edouard dans un étonnement qu’on ne peut concevoir, se calme, la prend par la main, la fait rasseoir, s’asseye à côté d’elle et la regardant sans parler, attend froidement le dénouement de cette Comédie.
Elle ne disoit rien ; elle avoit les yeux baissés ; sa respiration étoit inégale, son cœur palpitoit et tout marquoit en elle une agitation extraordinaire. Edouard rompit enfin le silence pour lui demander ce que signifioit cette étrange scene ? Me serois-je trompé, lui dit-il ? Ne seriez-vous point Lauretta Pisana ? Plût à Dieu, dit-elle d’une voix tremblante. Quoi donc ! reprit-il avec un souris moqueur ; auriez-vous par hasard changé de métier ? Non, dit Laure ; je suis toujours la même : on ne revient plus de l’état où je suis. Il trouva dans ce tour de phrase et dans l’accent dont il fut prononcé, quelque chose de si extraordinaire, qu’il ne savoit plus que penser et qu’il crut que cette fille étoit devenue folle. Il continua ; pourquoi donc, charmante Laure, ai-je seul l’exclusion ? Dites-moi ce qui m’attire votre haine. Ma haine ! s’écria-t-elle d’un ton plus vif. Je n’ai point aimé ceux que j’ai reçus. Je puis souffrir tout le monde, hors vous seul.
Mais pourquoi cela ? Laure, expliquez-vous mieux, je ne vous entends point. Eh ! m’entends-je moi-même ! Tout ce que je sais, c’est que vous ne me toucherez jamais… Non ! s’écria-t-elle encore avec emportement, jamais vous ne me toucherez. En me sentant dans vos bras, je songerois que vous n’y tenez qu’une fille publique et j’en mourrois de rage.
Elle s’animoit en parlant. Edouard aperçut dans ses yeux des signes de douleur et de désespoir qui l’attendrirent. Il prit, avec elle des manieres moins méprisantes, un ton plus honnête et plus caressant. Elle se cachoit le visage ; elle évitoit ses regards. Il lui prit la main d’un air affectueux. À peine elle sentit cette main, qu’elle y porta la bouche et la pressa de ses levres en poussant des sanglots et versant des torrens de larmes.
Ce langage, quoique assez clair, n’étoit pas précis. Edouard ne l’amena qu’avec peine à lui parler plus nettement. La pudeur éteinte étoit revenue avec l’amour et Laure n’avoit jamais prodigué sa personne avec tant de honte qu’elle en eut d’avouer qu’elle aimoit.
À peine cet amour étoit né, qu’il étoit déjà dans toute sa force. Laure étoit vive et sensible ; assez belle pour faire une passion ; assez tendre pour la partager. Mais vendue par d’indignes parens dès sa premiere jeunesse, ses charmes souillés par la débauche avoient perdu leur empire. Au sein des honteux plaisirs, l’amour fuyoit devant elle ; de malheureux corrupteurs ne pouvoient ni le sentir ni l’inspirer. Les corps combustibles ne brûlent point d’eux-mêmes ; qu’une étincelle approche et tout part. Ainsi prit feu le cœur de Laure aux transports de ceux d’Edouard et de la Marquise. À ce nouveau langage, elle sentit un frémissement délicieux : elle prêtoit une oreille attentive ; ses avides regards ne laissoient rien échapper. La flamme humide qui sortoit des yeux de l’amant, pénétroit par les siens jusqu’au fond de son cœur ; un sang plus brûlant couroit dans ses veines ; la voix d’Edouard avoit un accent qui l’agitoit ; le sentiment lui sembloit peint dans tous ses gestes ; tous ses traits animés par la passion la lui faisoient ressentir. Ainsi la premiere image de l’amour lui fit aimer l’objet qui la lui avoit offerte. S’il n’eût rien senti pour une autre, peut-être n’eût-elle rien senti pour lui.
Toute cette agitation la suivit chez elle. Le trouble de l’amour naissant est toujours doux. Son premier mouvement fut de se livrer à ce nouveau charme ; le second fut d’ouvrir les yeux sur elle. Pour la premiere fois de sa vie elle vit son état ; elle en eut horreur. Tout ce qui nourrit l’espérance et les désirs des amans, se tournoit en désespoir dans son ame. La possession même de ce qu’elle aimoit n’offroit à ses yeux que l’opprobre d’une abjecte et vile créature, à laquelle on prodigue son mépris avec ses caresses ; dans le prix d’un amour heureux elle ne vit que l’infâme prostitution. Ses tourmens les plus insupportables lui venoient ainsi de ses propres désirs. Plus il lui étoit aisé de les satisfaire, plus son sort lui sembloit affreux ; sans honneur, sans espoir, sans ressources, elle ne connut l’amour que pour en regretter les délices. Ainsi commencerent ses longues peines et finit son bonheur d’un moment.
La passion naissante qui l’humilioit à ses propres yeux, l’élevoit à ceux d’Edouard. La voyant capable d’aimer, il ne la méprise plus. Mais quelles consolations pouvoit-elle attendre de lui ? Quel sentiment pouvoit-il lui marquer, si ce n’est le foible intérêt qu’un cœur honnête, qui n’est pas libre peut prendre à un objet de pitié qui n’a plus d’honneur qu’assez pour sentir sa honte ?
Il la consola comme il put et promit de la venir revoir. Il ne lui dit pas un mot de son état, pas même pour l’exhorter d’en sortir. Que servoit d’augmenter l’effroi qu’elle en avoit, puisque cet effroi même la faisoit désespérer d’elle ? Un seul mot sur un tel sujet tiroit à conséquence et sembloit la rapprocher de lui : c’étoit ce qui ne pouvoit jamais être. Le plus grand malheur des métiers infâmes est qu’on ne gagne rien à les quitter.
Après une seconde visite, Edouard n’oubliant pas la magnificence angloise, lui envoya un cabinet de laque et plusieurs bijoux d’Angleterre. Elle lui renvoya le tout avec ce billet.
"J’ai perdu le droit de refuser des présens. J’ose pourtant vous renvoyer le vôtre ; car peut-être n’aviez-vous pas dessein d’en faire un signe de mépris. Si vous le renvoyez encore, il faudra que je l’accepte ; mais vous avez une bien cruelle générosité."
Edouard fut frappé de ce billet, il le trouvoit à la fois humble et fier. Sans sortir de la bassesse de son état, Laure y montroit une sorte de dignité. C’étoit presque effacer son opprobre à force de s’en avilir. Il avoit cessé d’avoir du mépris pour elle ; il commença de l’estimer. Il continua de la voir sans plus parler de présent ; et s’il ne s’honora pas d’être aimé d’elle, il ne put s’empêcher de s’en applaudir.
Il ne cacha pas ces visites à la Marquise. Il n’avoit nulle raison de les lui cacher ; et c’eût été de sa part une ingratitude. Elle en voulut savoir davantage. Il jura qu’il n’avoit point touché Laure. Sa modération eut un effet tout contraire à celui qu’il en attendoit. Quoi ! s’écria la Marquise en fureur ; vous la voyez et ne la touchez point ? Qu’allez-vous donc faire chez elle ? Alors s’éveilla cette jalousie infernale qui la fit cent fois attenter à la vie de l’un et de l’autre et la consuma de rage jusqu’au moment de sa mort.
D’autres circonstances acheverent d’allumer cette passion furieuse et rendirent cette femme à son vrai caractere. J’ai déjà remarqué que dans son integre probité Edouard manquoit de délicatesse. Il fit à la Marquise le même présent que lui avoit renvoyé Laure. Elle l’accepta ; non par avarice, mais parce qu’ils étoient sur le pied de s’en faire l’un à l’autre ; échange auquel, à la vérité, la Marquise ne perdoit pas. Malheureusement elle vint à savoir la premiere destination de ce présent et comment il lui étoit revenu. Je n’ai pas besoin de dire qu’à l’instant tout fut brisé et jetté par les fenêtres. Qu’on juge de ce que dut sentir en pareil cas une maîtresse jalouse et une femme de qualité.
Cependant plus Laure sentoit sa honte, moins elle tentoit de s’en délivrer ; elle y restoit par désespoir, et le dédain qu’elle avoit pour elle-même rejaillissoit sur ses corrupteurs. Elle n’étoit pas fiere ; quel droit eût-elle eu de l’être ? Mais un profond sentiment d’ignominie qu’on voudroit en vain repousser, l’affreuse tristesse de l’opprobre qui se sent et ne peut se fuir ; l’indignation d’un cœur qui s’honore encore et se sent à jamais déshonoré ; tout versoit le remords et l’ennui sur des plaisirs abhorrés par l’amour. Un respect étranger à ces ames viles, leur faisoit oublier le ton de la débauche ; un trouble involontaire empoisonnoit leurs transports, et touchés du sort de leur victime, ils s’en retournoient pleurant sur elle et rougissant d’eux.
La douleur la consumait. Edouard qui peu-à-peu la prenoit en amitié, vit qu’elle n’étoit que trop affligée et qu’il faloit plutôt la ranimer que l’abattre. Il la voyoit ; c’étoit déjà beaucoup pour la consoler. Ses entretiens firent plus : ils l’encouragerent. Ses discours élevés et grands rendoient à son ame accablée le ressort qu’elle avoit perdu. Quel effet ne faisoient-ils point partant d’une bouche aimée et pénétrant un cœur bien né que le sort livroit à la honte, mais que la nature avoit fait pour l’honnêteté ? C’est dans ce cœur qu’ils trouvoient de la prise et qu’ils portoient avec fruit les leçons de la vertu.
Par ces soins bienfaisans, il la fit enfin mieux penser d’elle. S’il n’y a de flétrissure éternelle que celle d’un cœur corrompu, je sens en moi de quoi pouvoir effacer ma honte. Je serai toujours méprisée, mais je ne mériterai plus de l’être ; je ne me mépriserai plus. Echappée à l’horreur du vice, celle du mépris m’en sera moins amere. Eh ! que m’importent les dédains de toute la terre, quand Edouard m’estimera ? Qu’il voie son ouvrage et qu’il s’y complaise ; seul il me dédommagera de tout. Quand l’honneur n’y gagneroit rien, du moins l’amour y gagnera. Oui, donnons au cœur qu’il enflamme une habitation plus pure. Sentiment délicieux ! je ne profanerai plus tes transports. Je ne puis être heureuse ; je ne le serai jamais, je le sais. Hélas ! Je suis indigne des caresses de l’amour, mais je n’en souffrirai jamais d’autres.
Son état étoit trop violent pour pouvoir durer ; mais quand elle tenta d’en sortir, elle y trouva des difficultés qu’elle n’avoit pas prévues. Elle éprouva que celle qui renonce au droit sur sa personne, ne le recouvre pas comme il lui plaît et que l’honneur est une sauve-garde civile qui laisse bien foibles ceux qui l’ont perdu. Elle ne trouva d’autre parti pour se retirer de l’oppression, que d’aller brusquement se jetter dans un Couvent et d’abandonner sa maison presque au pillage ; car elle vivoit dans une opulence commune à ses pareilles, sur-tout en Italie, quand l’âge et la figure les font valoir. Elle n’avoit rien dit à Bomston de son projet, trouvant une sorte de bassesse à en parler avant l’exécution. Quand elle fut dans son asyle, elle le lui marqua par un billet, le priant de la protéger contre les gens puissans qui s’intéressoient à son désordre et que sa retraite alloit offenser. Il courut chez elle assez tôt pour sauver ses effets. Quoique étranger dans Rome, un grand seigneur considéré, riche, et plaidant avec force la cause de l’honnêteté, y trouva bientôt assez de crédit pour la maintenir dans son Couvent et même l’y faire jouir d’une pension que lui avoit laissée le Cardinal, auquel ses parens l’avoient vendue.
Il fut la voir. Elle étoit belle ; elle aimoit ; elle étoit pénitente ; elle lui devoit tout ce qu’elle alloit être. Que de titres pour toucher un cœur comme le sien ! Il vint plein de tous les sentimens qui peuvent porter au bien les cœurs sensibles ; il n’y manquoit que celui qui pouvoit la rendre heureuse et qui ne dépendoit pas de lui. Jamais elle n’en avoit tant espéré ; elle étoit transportée ; elle se sentoit déjà dans l’état auquel on remonte si rarement. Elle disoit ; je suis honnête ; un homme vertueux s’intéresse à moi : Amour, je ne regrette plus les pleurs, les soupirs que tu me coûtes ; tu m’as déjà payé de tout. Tu fis ma force et tu fais ma récompense ; en me faisant aimer mes devoirs, tu deviens le premier de tous. Quel bonheur n’étoit réservé qu’à moi seule. C’est l’amour qui m’éleve et m’honore ; c’est lui qui m’arrache au crime, à l’opprobre ; il ne peut plus sortir de mon cœur qu’avec la vertu. Ô Edouard ! quand je redeviendrai méprisable, j’aurai cessé de t’aimer.
Cette retraite fit du bruit : les ames basses, qui jugent des autres par elles-mêmes, ne purent imaginer qu’Edouard n’eût mis à cette affaire que l’intérêt de l’honnêteté. Laure étoit trop aimable pour que les soins qu’un homme prenoit d’elle ne fussent pas toujours suspects. La Marquise qui avoit ses espions fut instruite de tout la premiere et ses emportemens qu’elle ne put contenir acheverent de divulguer son intrigue. Le bruit en parvint au Marquis jusqu’à Vienne ; et l’hiver suivant il vint à Rome chercher un coup d’épée pour rétablir son honneur qui n’y gagna rien.
Ainsi commencerent ces doubles liaisons, qui, dans un pays comme l’Italie, exposerent Edouard à mille périls de toute espece ; tantôt de la part d’un militaire outragé, tantôt de la part d’une femme jalouse et vindicative ; tantôt de la part de ceux qui s’étoient attachés à Laure et que sa perte mit en fureur. Liaisons bizarres s’il en fut jamais, qui, l’environnant de périls sans utilité le partageoient entre deux maîtresses passionnées, sans en pouvoir posséder aucune ; refusé de la courtisane qu’il n’aimoit pas, refusant l’honnête femme qu’il adoroit ; toujours vertueux, il est vrai ; mais croyant toujours servir la sagesse en n’écoutant que ses passions.
Il n’est pas aisé de dire quelle espece de sympathie pouvoit unir deux caracteres si opposés que ceux d’Edouard et de la Marquise ; mais malgré la différence de leurs principes, ils ne purent jamais se détacher parfaitement l’un de l’autre. On peut juger du désespoir de cette femme emportée quand elle crut s’être donné une rivale et quelle rivale ! par son imprudente générosité. Les reproches, les dédains, les outrages, les menaces, les tendres caresses, tout fut employé tour-à-tour pour détacher Edouard de cet indigne commerce, où jamais elle ne put croire que son cœur n’eût point de part. Il demeure ferme ; il l’avoit promis. Laure avoit borné son espérance et son bonheur à le voir quelquefois. Sa vertu naissante avoit besoin d’appui, elle tenoit à celui qui l’avoit fait naître ; c’étoit à lui de la soutenir. Voilà ce qu’il disoit à la Marquise, à lui-même ; et peut-être ne se disoit-il pas tout. Où est l’homme assez sévere pour fuir les regards d’un objet charmant, qui ne lui demande que de se laisser aimer ? où est celui dont les larmes de deux beaux yeux n’enflent pas un peu le cœur honnête ? où est l’homme bienfaisant dont l’utile amour-propre n’aime pas à jouir du fruit de ses soins ? Il avoit rendu Laure trop estimable pour ne faire que l’estimer.
La Marquise, n’ayant pu obtenir qu’il cessât de voir cette infortunée, devint furieuse ; sans avoir le courage de rompre avec lui, elle le prit dans une espece d’horreur. Elle frémissoit en voyant entrer son carrosse, le bruit de ses pas en montant l’escalier la faisoit palpiter d’effroi. Elle étoit prête à se trouver mal à sa vue. Elle avoit le cœur serré tant qu’il restoit auprès d’elle ; quand il partoit elle l’accabloit d’imprécations ; sitôt qu’elle ne le voyoit plus elle pleuroit de rage ; elle ne parloit que de vengeance : son dépit sanguinaire ne lui dictoit que des projets dignes d’elle. Elle fit plusieurs fois attaquer Edouard sortant du Couvent de Laure. Elle lui tendit des piéges à elle-même pour l’en faire sortir et l’enlever. Tout cela ne put le guérir. Il retournoit le lendemain chez elle qui l’avoit voulu faire assassiner la veille, et toujours avec son chimérique projet de la rendre à la raison, il exposoit la sienne et nourrissoit sa foiblesse du zele de sa vertu.
Au bout de quelques mois, le Marquis, mal guéri de sa blessure, mourut en Allemagne, peut-être de douleur de la mauvaise conduite de sa femme. Cet événement qui devoit rapprocher Edouard de la Marquise, ne servit qu’à l’en éloigner encore plus. Il lui trouva tant d’empressement à mettre à profit sa liberté recouvrée, qu’il frémit de s’en prévaloir. Le seul doute si la blessure du Marquis n’avoit point contribué à sa mort effraya son cœur et fit taire ses desirs. Il se disoit : les droits d’un époux meurent avec lui pour tout autre, mais pour son meurtrier ils lui survivent et deviennent inviolables. Quand l’humanité, la vertu, les loix ne prescriroient rien sur ce point, la raison seule ne nous dit-elle pas que les plaisirs attachés à la reproduction des hommes ne doivent point être le prix de leur sang ; sans quoi les moyens destinés à nous donner la vie seroient des sources de mort et le genre humain périroit par les soins qui doivent le conserver !
Il passa plusieurs années ainsi partagé entre deux maîtresses ; flottant sans cesse de l’une à l’autre : souvent voulant renoncer à toutes deux et n’en pouvant quitter aucune, repoussé par cent raisons, rappellé par mille sentimens et chaque jour plus serré dans ses liens par ses vains efforts pour les rompre : cédant tantôt au penchant et tantôt au devoir, allant de Londres à Rome et de Rome à Londres sans pouvoir se fixer nulle part. Toujours ardent, vif, passionné, jamais foible ni coupable et fort de son ame grande et belle quand il pensoit ne l’être que de sa raison. Enfin, tous les jours méditant des folies, et tous les jours revenant à lui, prêt à briser ses indignes fers. C’est dans ses premiers momens de dégoût qu’il faillit s’attacher à Julie, et il paroît sûr qu’il l’eût fait, s’il n’eût pas trouvé la place prise.
Cependant la Marquise perdoit toujours du terrein par ses vices ; Laure en gagnoit par ses vertus. Au surplus, la constance étoit égale des deux côtés ; mais le mérite n’étoit pas le même et la Marquise avilie, dégradée par tant de crimes finit par donner à son amour sans espoir les supplémens que n’avoit pu supporter celui de Laure. À chaque voyage, Bomston trouvoit à celle-ci de nouvelles perfections. Elle avoit appris l’Anglois, elle savoit par cœur tout ce qu’il lui avoit conseillé de lire ; elle s’instruisoit dans toutes les connoissances qu’il paroissoit aimer ; elle cherchoit à mouler son ame sur la sienne et ce qu’il y restoit de son fonds ne la déparoit pas. Elle étoit encore dans l’âge où la beauté croît avec les années. La Marquise étoit dans celui où elle ne fait plus que décliner ; et quoiqu’elle eût ce ton du sentiment qui plaît et qui touche, qu’elle parlât d’humanité, de fidélité, de vertus, avec grace, tout cela devenoit ridicule par sa conduite et sa réputation démentoit tous ces beaux discours. Edouard la connoissoit trop pour en espérer plus rien. Il s’en détachoit insensiblement sans pouvoir s’en détacher tout-à-fait, il s’approchoit toujours de l’indifférence sans y pouvoir jamais arriver. Son cœur le rappelloit sans cesse chez la Marquise ; ses pieds l’y portoient sans qu’il y songeât. Un homme sensible n’oublie jamais, quoi qu’il fasse, l’intimité dans laquelle ils avoient vécu. À force d’intrigues, de ruses, de noirceurs, elle parvint enfin à s’en faire mépriser ; mais il la méprisa sans cesser de la plaindre ; sans pouvoir jamais oublier ce qu’elle avoit fait pour lui ni ce qu’il avoit senti pour elle.
Ainsi dominé par ses habitudes encore plus que par ses penchans, Edouard ne pouvoit rompre les attachemens qui l’attiroient à Rome. Les douceurs d’un ménage heureux lui firent désirer d’en établir un semblable avant de vieillir. Quelquefois il se taxoit d’injustice, d’ingratitude même envers la Marquise et n’imputoit qu’à sa passion les vices de son caractere. Quelquefois il oublioit le premier état de Laure et son cœur franchissoit sans y songer la barriere qui le séparoit d’elle. Toujours cherchant dans sa raison des excuses à son penchant, il se fit de son dernier voyage un motif pour éprouver son ami, sans songer qu’il s’exposoit lui-même à une épreuve dans laquelle il auroit succombé sans lui.
Le succès de cette entreprise et le dénoument des scenes qui s’y rapportent sont détaillés dans la XII Lettre de la V Partie et dans la III de la VI, de maniere à n’avoir plus rien d’obscur à la suite de l’abrégé précédent. Edouard aimé de deux maîtresses sans en posséder aucune, paroît d’abord dans une situation risible. Mais sa vertu lui donnoit en lui-même une jouissance plus douce que celle de la beauté, et qui ne s’épuise pas comme elle. Plus heureux des plaisirs qu’il se refusoit que le voluptueux n’est de ceux qu’il goûte, il aima plus long-tems, resta libre et jouit mieux de la vie que ceux qui l’usent. Aveugles que nous sommes, nous la passons tous à courir après nos chimeres. Eh ! ne saurons-nous jamais que de toutes les folies des hommes, il n’y a que celles du juste qui le rendent heureux ?

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