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Des esprits forts

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(I) Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le Prince ?

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(I) Si l’on nous assurait que le motif secret de l’ambassade des Siamois a été d’exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l’entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n’entendrions-nous pas des choses si extravagantes ! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c’est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres ; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous ? ne serait-ce point la force de la vérité ?

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(V) Il ne convient pas à toute sorte de personnes de lever l’étendard d’aumônier, et d’avoir tous les pauvres d’une ville assemblés à sa porte, qui y reçoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des misères plus secrètes qu’il peut entreprendre de soulager, ou immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation ! De même il n’est pas donné à tous de monter en chaire et d’y distribuer, en missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte ; mais qui n’a pas quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de douces et insinuantes conversations à la docilité ? Quand on ne serait pendant sa vie que l’apôtre d’un seul homme, ce ne serait pas être en vain sur la terre, ni lui être un fardeau inutile.

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(I) Il y a deux mondes : l’un où l’on séjourne peu, et dont l’on doit sortir pour n’y plus rentrer ; l’autre où l’on doit bientôt entrer pour n’en jamais sortir. La faveur, l’autorité, les amis, la haute réputation, les grands biens servent pour le premier monde ; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s’agit de choisir.

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(I) Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle : même soleil, même terre, même monde, mêmes sensations ; rien ne ressemble mieux à aujourd’hui que demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c’est-à-dire à n’être plus un corps, mais à être seulement esprit : l’homme cependant, impatient de la nouveauté, n’est point curieux sur ce seul article ; né inquiet et qui s’ennuie de tout, il ne s’ennuie point de vivre ; il consentirait peut-être à vivre toujours. Ce qu’il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu’il en sait : la maladie, la douleur, le cadavre le dégoûtent de la connaissance d’un autre monde. Il faut tout le sérieux de la religion pour le réduire.

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(I) Si Dieu avait donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre, après avoir médité profondément ce que c’est que de ne voir nulle fin à la pauvreté, à la dépendance, à l’ennui, à la maladie, ou de n’essayer des richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé, que pour les voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs contraires et être ainsi le jouet des biens et des maux, l’on ne saurait guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l’embarras de choisir ; et la mort qu’elle nous rend nécessaire est encore adoucie par la religion.

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(V) Si ma religion était fausse, je l’avoue, voilà le piège le mieux dressé qu’il soit possible d’imaginer : il était inévitable de ne pas donner tout au travers, et de n’y être pas pris. Quelle majesté, quel éclat des mystères ! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine ! quelle raison éminente ! quelle candeur, quelle innocence de vertus ! quelle force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d’une même vérité soutient dans l’exil, dans les fers, contre la vue de la mort et du dernier supplice ! Prenez l’histoire, ouvrez, remontez jusques au commencement du monde, jusques à la veille de sa naissance : y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps ? Dieu même pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire ? Par où échapper ? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche ? S’il faut périr, c’est par là que je veux périr : il m’est plus doux de nier Dieu que de l’accorder avec une tromperie si spécieuse et si entière. Mais je l’ai approfondi, je ne puis être athée ; je suis donc ramené et entraîné dans ma religion ; c’en est fait.

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(I) La religion est vraie, ou elle est fausse : si elle n’est qu’une vaine fiction, voilà, si l’on veut, soixante années perdues pour l’homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire : ils ne courent pas un autre risque. Mais si elle est fondée sur la vérité même, c’est alors un épouvantable malheur pour l’homme vicieux : l’idée seule des maux qu’il se prépare me trouble l’imagination ; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu’il ne s’en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n’y a point pour l’homme un meilleur parti que la vertu.

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(I) Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu’on s’efforce de le leur prouver, et qu’on les traite plus sérieusement que l’on n’a fait dans ce chapitre : l’ignorance, qui est leur caractère, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis. Je consens néanmoins qu’ils lisent celui que je vais faire, pourvu qu’ils ne se persuadent pas que c’est tout ce que l’on pouvait dire sur une vérité si éclatante.
Il y a quarante ans que je n’étais point, et qu’il n’était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n’être plus ; j’ai donc commencé, et je continue d’être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi : si ce quelque chose n’est pas Dieu, qu’on me dise ce que c’est.
Peut-être que moi qui existe n’existe ainsi que par la force d’une nature universelle, qui a toujours été telle que nous la voyons, en remontant jusques à l’infinité des temps. Mais cette nature, ou elle est seulement esprit ; et c’est Dieu ; ou elle est matière, et ne peut par conséquent avoir créé mon esprit ; ou elle est un composé de matière et d’esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l’appelle Dieu.
Peut-être aussi que ce que j’appelle mon esprit n’est qu’une portion de matière qui existe par la force d’une nature universelle qui est aussi matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la voyons, et qui n’est point Dieu. Mais du moins faut-il m’accorder que ce que j’appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une chose qui pense, et que s’il est matière, il est nécessairement une matière qui pense ; car l’on ne me persuadera point qu’il n’y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s’il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense ; et si cette nature ainsi faite est matière, l’on doit encore conclure que c’est une matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite que ce qui pense.
Je continue et je dis : Cette matière telle qu’elle vient d’être supposée, si elle n’est pas un être chimérique, mais réel, n’est pas aussi imperceptible à tous les sens ; et si elle ne se découvre pas par elle-même, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence : elle est donc elle-même tous ces différents corps ; et comme elle est une matière qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s’ensuit qu’elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et par suite nécessaire, selon tous ces corps, c’est-à-dire qu’elle pense dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans moi-même, qui ne suis qu’un corps, comme dans toutes les autres parties qui la composent. C’est donc à l’assemblage de ces parties si terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose qui est en moi, qui pense, et que j’appelle mon esprit : ce qui est absurde.
Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de là qu’elle n’est point matière, ni perceptible par aucun des sens ; si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu’elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli que ce qui est esprit. Si d’ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en moi, et que j’appelle mon esprit, que cette nature universelle à laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son unique origine, parce qu’il ne trouve point son principe en soi, et qu’il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu’il a été démontré, alors je ne dispute point des noms ; mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit elle-même, et qui est plus excellente que tout esprit, je l’appelle Dieu.
En un mot, je pense, donc Dieu existe ; car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-même, parce qu’il n’a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu’il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de moi, et qui soit matière, puisqu’il est impossible que la matière soit au-dessus de ce qui pense : je le dois donc à un être qui est au-dessus de moi et qui n’est point matière ; et c’est Dieu.

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(I) De ce qu’une nature universelle qui pense exclut de soi généralement tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu’un être particulier qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière ; car bien qu’un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de grandeur, de puissance, d’indépendance et de capacité, qu’un être particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus grande exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l’un et l’autre de ces deux êtres est aussi grand qu’elle peut être et comme infinie, et qu’il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière, qu’il est inconcevable que Dieu soit matière : ainsi, comme Dieu est esprit, mon âme aussi est esprit.

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(I) Je ne sais point si le chien choisit, s’il se ressouvient, s’il affectionne, s’il craint, s’il imagine, s’il pense : quand donc l’on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais l’effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée par le divers arrangement des parties de la matière, je puis au moins acquiescer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je pense : or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des parties de la matière, c’est-à-dire d’une étendue selon toutes ses dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense ?

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(I) Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres hommes, n’est qu’un effet de l’arrangement des parties de la matière, qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses matérielles ? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure, aussi simple, aussi immatérielle qu’est celle de l’esprit ? Comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l’exclut de son propre être ? Comment est-elle dans l’homme ce qui pense, c’est-à-dire ce qui est à l’homme même une conviction qu’il n’est point matière?

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(I) Il y a des êtres qui durent peu, parce qu’ils sont composés de choses très différentes et qui se nuisent réciproquement. Il y en a d’autres qui durent davantage, parce qu’ils sont plus simples ; mais ils périssent parce qu’ils ne laissent pas d’avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que c’est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition ; et il n’y a pas de raison qu’il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer un être simple et qui n’a point de parties ?

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(I) L’âme voit la couleur par l’organe de l’œil, et entend les sons par l’organe de l’oreille ; mais elle peut cesser de voir ou d’entendre, quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse d’être, parce que l’âme n’est point précisément ce qui voit la couleur, ou ce qui entend les sons : elle n’est que ce qui pense. Or comment peut-elle cesser d’être telle ? Ce n’est point par le défaut d’organe, puisqu’il est prouvé qu’elle n’est point matière ; ni par le défaut d’objet, tant qu’il y aura un Dieu et d’éternelles vérités : elle est donc incorruptible.

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(I) Je ne conçois point qu’une âme que Dieu a voulu remplir de l’idée de son être infini, et souverainement parfait, doive être anéantie.

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(VII) Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orné que les autres terres qui lui sont contiguës : ici ce sont des compartiments mêlés d’eaux plates et d’eaux jaillissantes ; là des allées en palissade qui n’ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord ; d’un côté c’est un bois épais qui défend de tous les soleils, et d’un autre un beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui est revêtu ; ailleurs de longues et fraîches avenues se perdent dans la campagne, et annoncent la maison, qui est entourée d’eau. Vous récrierez-vous : « Quel jeu du hasard ! combien de belles choses se sont rencontrées ensemble inopinément ! » Non sans doute ; vous direz au contraire : « Cela est bien imaginé et bien ordonné ; il règne ici un bon goût et beaucoup d’intelligence. » Je parlerai comme vous, et j’ajouterai que ce doit être la demeure de quelqu’un de ces gens chez qui un autre va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu’ils sont en place. Qu’est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée, et où tout l’art d’un ouvrier habile a été employé pour l’embellir, si même toute la terre n’est qu’un atome suspendu en l’air, et si vous écoutez ce que je vais dire ?
Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part sur cet atome : il faut donc que vous soyez bien petit, car vous n’y occupez pas une grande place ; cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles ; ne laissez pas de les ouvrir vers le ciel : qu’y apercevez-vous quelquefois ? La lune dans son plein ? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil ; elle paraît grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes, et qu’aucune des étoiles ; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors. Il n’y a rien au ciel de si petit que la lune : sa superficie est treize fois plus petite que celle de la terre, sa solidité quarante-huit fois, et son diamètre, de sept cent cinquante lieues, n’est que le quart de celui de la terre : aussi est-il vrai qu’il n’y a que son voisinage qui lui donne une si grande apparence, puisqu’elle n’est guère plus éloignée de nous que de trente fois le diamètre de la terre, ou que sa distance n’est que de cent mille lieues. Elle n’a presque pas même de chemin à faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces du ciel ; car il est certain qu’elle n’achève par jour que cinq cent quarante mille lieues : ce n’est par heure que vingt-deux mille cinq cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute. Il faut néanmoins, pour accomplir cette course, qu’elle aille cinq mille six cents fois plus vite qu’un cheval de poste qui ferait quatre lieues par heure, qu’elle vole quatre-vingts fois plus légèrement que le son, que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une heure deux cent soixante et dix-sept lieues.
Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour l’éloignement, pour la course ? Vous verrez qu’il n’y en a aucune. Souvenez-vous seulement du diamètre de la terre, il est de trois mille lieues ; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois cent mille lieues. Si c’est là sa largeur en tout sens, quelle peut être toute sa superficie ! quelle sa solidité ! Comprenez-vous bien cette étendue, et qu’un million de terres comme la nôtre ne seraient toutes ensemble pas plus grosses que le soleil ? « Quel est donc, direz-vous, son éloignement, si l’on en juge par son apparence ? » Vous avez raison, il est prodigieux ; il est démontré qu’il ne peut pas y avoir de la terre au soleil moins de dix mille diamètres de la terre, autrement moins de trente millions de lieues : peut-être y a-t-il quatre fois, six fois, dix fois plus loin ; on n’a aucune méthode pour déterminer cette distance.
Pour aider seulement votre imagination à se la représenter, supposons une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre ; donnons-lui la plus grande vitesse qu’elle soit capable d’avoir, celle même que n’ont pas les corps tombant de fort haut ; supposons encore qu’elle conserve toujours cette même vitesse, sans en acquérir et sans en perdre ; qu’elle parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c’est-à-dire la moitié de l’élévation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises en une minute ; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus grande facilité ; mille toises font une demi-lieue commune ; ainsi en deux minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et en un jour elle fera sept cent vingt lieues : or elle a trente millions à traverser avant que d’arriver à terre ; il lui faudra donc quarante-un mille six cent soixante six jours, qui sont plus de cent quatorze années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, écoutez-moi : la distance de la terre à Saturne est au moins décuple de celle de la terre au soleil ; c’est vous dire qu’elle ne peut être moindre que de trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus d’onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.
Par cette élévation de Saturne, élevez vous-même, si vous le pouvez, votre imagination à concevoir quelle doit être l’immensité du chemin qu’il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes : le cercle que Saturne décrit a plus de six cents millions de lieues de diamètre, et par conséquent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonférence ; un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n’aurait à courir que vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.
Je n’ai pas tout dit, ô Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou, comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous admettez seul pour la cause première de toutes choses. Il est encore un ouvrier plus admirable que vous ne pensez : connaissez le hasard, laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous que cette distance de trente millions de lieues qu’il y a de la terre au soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre à Saturne, sont si peu de chose, comparées à l’éloignement qu’il y a de la terre aux étoiles, que ce n’est pas même s’énoncer assez juste que de se servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison ? Quelle proportion, à la vérité, de ce qui se mesure, quelque grand qu’il puisse être, avec ce qui ne se mesure pas ? On ne connaît point la hauteur d’une étoile ; elle est, si j’ose ainsi parler, immensurable ; il n’y a plus ni angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s’aider. Si un homme observait à Paris une étoile fixe, et qu’un autre la regardât du Japon, les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu’à cet astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et même ligne, tant la terre entière n’est pas espace par rapport à cet éloignement. Mais les étoiles ont cela de commun avec Saturne et avec le soleil : il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l’un sur la terre et l’autre dans le soleil, observaient en même temps une étoile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient point d’angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme était situé dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les trente millions de lieues qui les séparent, lui paraîtraient un même point : cela est démontré.
On ne sait pas aussi la distance d’une étoile d’avec une autre étoile, quelque voisines qu’elles nous paraissent. Les Pléiades se touchent presque, à en juger par nos yeux : une étoile paraît assise sur l’une de celles qui forment la queue de la grande Ourse ; à peine la vue peut-elle atteindre à discerner la partie du ciel qui les sépare, c’est comme une étoile qui paraît double. Si cependant tout l’art des astronomes est inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l’éloignement de deux étoiles qui en effet paraissent éloignées l’une de l’autre, et à plus forte raison des deux polaires ? Quelle est donc l’immensité de la ligne qui passe d’une polaire à l’autre ? et que sera-ce que le cercle dont cette ligne est le diamètre ? Mais n’est-ce pas quelque chose de plus que de sonder les abîmes, que de vouloir imaginer la solidité du globe, dont ce cercle n’est qu’une section ? Serons-nous encore surpris que ces mêmes étoiles, si démesurées dans leur grandeur, ne nous paraissent néanmoins que comme des étincelles ? N’admirerons-nous pas plutôt que d’une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une certaine apparence, et qu’on ne les perde pas toutes de vue ? Il n’est pas aussi imaginable combien il nous en échappe. On fixe le nombre des étoiles : oui, de celles qui sont apparentes ; le moyen de compter celles qu’on n’aperçoit point, celle par exemple qui composent la voie de lait, cette trace lumineuse qu’on remarque au ciel dans une nuit sereine, du nord au midi, et qui par leur extraordinaire élévation, ne pouvant percer jusqu’à nos yeux pour être vues chacune en particulier, ne font au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées ?
Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien, et qui est suspendu au milieu des airs : un nombre presque infini de globes de feu, d’une grandeur inexprimable et qui confond l’imagination, d’une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux. Voulez-vous un autre système, et qui ne diminue rien du merveilleux ? La terre elle-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil, le centre de l’univers. Je me les représente tous ces globes, ces corps effroyables qui sont en marche ; ils ne s’embarrassent point l’un l’autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point : si le plus petit d’eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendrait la terre ? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l’ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est marquée, et si paisiblement à notre égard que personne n’a l’oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s’ils sont au monde. O économie merveilleuse du hasard ! l’intelligence même pourrait-elle mieux réussir ? Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu’un petit animal relégué en un coin de cet espace immense qu’on appelle le monde, après les avoir observés, s’est fait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d’aujourd’hui en deux, en quatre, en vingt mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile ; si c’est par hasard qu’ils observent des règles si invariables, qu’est-ce que l’ordre ? qu’est-ce que la règle ?
Je vous demanderai même ce que c’est que le hasard : est-il corps ? est-il esprit ? est-ce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence particulière, qui soit quelque part ? ou plutôt n’est-ce pas un mode, ou une façon d’être ? Quand une boule rencontre une pierre, l’on dit : « c’est un hasard » ; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent fortuitement ? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus droit, mais obliquement ; si son mouvement n’est plus direct, mais réfléchi ; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu’elle tournoie et qu’elle pirouette, conclurai-je que c’est par ce même hasard qu’en général la boule est en mouvement ? ne soupçonnerai-je pas plus volontiers qu’elle se meut ou de soi-même, ou par l’impulsion du bras qui l’a jetée ? Et parce que les roues d’une pendule sont déterminées l’une par l’autre à un mouvement circulaire d’une telle ou telle vitesse, examiné-je moins curieusement quelle peut être la cause de tous ces mouvements, s’ils se font d’eux-mêmes ou par la force mouvante d’un poids qui les emporte ? Mais ni ces roues, ni cette boule n’ont pu se donner le mouvement d’eux-mêmes, ou ne l’ont point par leur nature, s’ils peuvent le perdre sans changer de nature : il y a donc apparence qu’ils sont mus d’ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. Et les corps célestes, s’ils venaient à perdre leur mouvement, changeraient-ils de nature ? seraient-ils moins de corps ? Je ne me l’imagine pas ainsi ; ils se meuvent cependant, et ce n’est point d’eux-mêmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile, s’il n’y a point hors d’eux un principe qui les fait mouvoir ; qui que vous trouviez, je l’appelle Dieu.
Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne demanderait plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on serait toujours reçu à demander qui a fait ces corps, comme on peut s’informer qui a fait ces roues ou cette boule ; et quand chacun de ces grands corps serait supposé un amas fortuit d’atomes qui se sont liés et enchaînés ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais un de ces atomes et je dirais : Qui a créé cet atome? Est-il matière? est-il intelligence? A-t-il eu quelque idée de soi-même, avant que de se faire soi-même ? Il était donc un moment avant que d’être ; il était et il n’était pas tout à la fois ; et s’il est auteur de son être et de sa manière d’être, pourquoi s’est-il fait corps plutôt qu’esprit ? Bien plus, cet atome n’a-t-il point commencé ? est-il éternel ? est-il infini? Ferez-vous un Dieu de cet atome?

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(VII) Le ciron a des yeux, il se détourne à la rencontre des objets qui lui pourraient nuire ; quand on le met sur de l’ébène pour le mieux remarquer, si, dans le temps qu’il marche vers un côté, on lui présente le moindre fétu, il change de route : est-ce un jeu du hasard que son cristallin, sa rétine et son nerf optique ?
L’on voit dans une goutte d’eau que le poivre qu’on y a mis tremper a altérée, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une rapidité incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer ; chacun de ces animaux est plus petit mille fois qu’un ciron et néanmoins c’est un corps qui vit, qui se nourrit, qui croît, qui doit avoir des muscles, des vaisseaux équivalents aux veines, aux nerfs, aux artères, et un cerveau pour distribuer les esprits animaux.
Une tache de moisissure de la grandeur d’un grain de sable paraît dans le microscope comme un amas de plusieurs plantes très distinctes, dont les unes ont des fleurs, les autres des fruits ; il y en a qui n’ont que des boutons à demi ouverts ; il y en a quelques-unes qui sont fanées : de quelle étrange petitesse doivent être les racines et les filtres qui séparent les aliments de ces petites plantes ! Et si l’on vient à considérer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les chênes et les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se multiplient par voie de génération, comme les éléphants et les baleines, où cela ne mène-t-il point ? Qui a su travailler à des ouvrages si délicats, si fins, qui échappent à la vue des hommes, et qui tiennent de l’infini comme les cieux, bien que dans l’autre extrémité ? Ne serait-ce point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses énormes, épouvantables par leur grandeur, par leur élévation, par la rapidité et l’étendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir?

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(VII) Il est de fait que l’homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de leurs influences, comme il jouit de l’air qu’il respire, et de la terre sur laquelle il marche et qui le soutient ; et s’il fallait ajouter à la certitude d’un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout entière, puisque les cieux et tout ce qu’ils contiennent ne peuvent pas entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignité, avec le moindre des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve entre eux et lui est celle de la matière incapable de sentiment, qui est seulement une étendue selon trois dimensions, à ce qui est esprit, raison, ou intelligence. Si l’on dit que l’homme aurait pu se passer à moins pour sa conservation, je réponds que Dieu ne pouvait moins faire pour étaler son pouvoir, sa bonté et sa magnificence, puisque, quelque chose que nous voyions qu’il ait fait, il pouvait faire infiniment davantage.
Le monde entier, s’il est fait pour l’homme, est littéralement la moindre chose que Dieu ait fait pour l’homme : la preuve s’en tire du fond de la religion. Ce n’est donc ni vanité ni présomption à l’homme de se rendre sur ses avantages à la force de la vérité ; ce serait en lui stupidité et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par l’enchaînement des preuves dont la religion se sert pour lui faire connaître ses privilèges, ses ressources, ses espérances, pour lui apprendre ce qu’il est et ce qu’il peut devenir. — Mais la lune est habitée ; il n’est pas du moins impossible qu’elle le soit. — Que parlez-vous, Lucile, de la lune, et à quel propos ? En supposant Dieu, quelle est en effet la chose impossible ? Vous demandez peut-être si nous sommes les seuls dans l’univers que Dieu ait si bien traités ; s’il n’y a point dans la lune ou d’autres hommes, ou d’autres créatures que Dieu ait aussi favorisées ? Vaine curiosité ! frivole demande ! La terre, Lucile, est habitée ; nous l’habitons, et nous savons que nous l’habitons ; nous avons nos preuves, notre évidence, nos convictions sur tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes : que ceux qui peuplent les globes célestes, quels qu’ils puissent être, s’inquiètent pour eux-mêmes ; ils ont leur soins, et nous les nôtres. Vous avez, Lucile, observé la lune ; vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses inégalités, sa hauteur, son étendue, son cours, ses éclipses : tous les astronomes n’ont pas été plus loin. Imaginez de nouveaux instruments, observez-la avec plus d’exactitude : voyez-vous qu’elle soit peuplée, et de quels animaux ? ressemblent-ils aux hommes ? sont-ce des hommes ? Laissez-moi voir après vous ; et si nous sommes convaincus l’un et l’autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s’ils sont chrétiens, et si Dieu a partagé ses faveurs entre eux et nous.

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(VIII) Tout est grand et admirable dans la nature ; il ne s’y voit rien qui ne soit marqué au coin de l’ouvrier ; ce qui s’y voit quelquefois d’irrégulier et d’imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et présomptueux ! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous méprisez ; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s’il est possible. Quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages, je ne dis pas que les hommes admirent, mais qu’ils craignent ! Je ne vous demande pas de vous mettre à votre atelier pour faire un homme d’esprit, un homme bien fait, une belle femme : l’entreprise est forte et au-dessus de vous ; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je suis content.
Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés ! vous ai-je nommés par tous vos superbes noms ? Grands de la terre, très hauts, très puissants, et peut-être bientôt tout-puissants Seigneurs ! nous autres hommes nous avons besoin pour nos moissons d’un peu de pluie, de quelque chose de moins, d’un peu de rosée : faites de la rosée, envoyez sur la terre une goutte d’eau.
L’ordre, la décoration, les effets de la nature sont populaires ; les causes, les principes ne le sont point. Demandez à une femme comment un bel œil n’a qu’à s’ouvrir pour voir, demandez-le à un homme docte.

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(VII) Plusieurs millions d’années, plusieurs centaines de millions d’années, en un mot tous les temps ne sont qu’un instant, comparés à la durée de Dieu, qui est éternelle : tous les espaces du monde entier ne sont qu’un point, qu’un léger atome, comparés à son immensité. S’il est ainsi, comme je l’avance, car quelle proportion du fini à l’infini ? je demande : Qu’est-ce que le cours de la vie d’un homme ? qu’est-ce qu’un grain de poussière qu’on appelle la terre ? qu’est-ce qu’une petite portion de cette terre que l’homme possède et qu’il habite ? — Les méchants prospèrent pendant qu’ils vivent. — Quelques méchants, je l’avoue. — La vertu est opprimée, et le crime impuni sur la terre. — Quelquefois, j’en conviens. — C’est une injustice. — Point du tout : il faudrait, pour tirer cette conclusion, avoir prouvé qu’absolument les méchants sont heureux, que la vertu ne l’est pas, et que le crime demeure impuni ; il faudrait du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les méchants prospèrent eût une durée, et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine qui s’évanouit ; que cette terre, cet atome, où il paraît que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses.
De ce que je pense, je n’infère pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu’il me plaît, que je suis libre : or liberté, c’est choix, autrement une détermination volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et ce qu’on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il est vrai, c’est injustice ; qu’il le soit sur la terre, c’est un mystère. Supposons pourtant avec l’athée que c’est injustice : toute injustice est une négation ou une privation de justice ; donc toute injustice suppose justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison : je demande en effet, quand il n’a pas été raisonnable que le crime soit puni, à moins qu’on ne dise que c’est quand le triangle avait moins de trois angles ; or toute conformité à la raison est une vérité ; cette conformité, comme il vient d’être dit, a toujours été ; elle est donc de celles que l’on appelle des éternelles vérités. Cette vérité, d’ailleurs, ou n’est point et ne peut être, ou elle est l’objet d’une connaissance ; elle est donc éternelle, cette connaissance, et c’est Dieu.
Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachés, et où la précaution des coupables pour les dérober aux yeux des hommes a été plus grande, paraissent si simples et si faciles qu’il semble qu’il n’y ait que Dieu seul qui puisse en être l’auteur ; et les faits d’ailleurs que l’on en rapporte sont en si grand nombre, que s’il plaît à quelques-uns de les attribuer à de purs hasards, il faut donc qu’ils soutiennent que le hasard, de tout temps, a passé en coutume.

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(VII) Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la terre sans exception soient chacun dans l’abondance, et que rien ne leur manque, j’infère de là que nul homme qui est sur la terre n’est dans l’abondance, et que tout lui manque. Il n’y a que deux sortes de richesses, et auxquelles les autres se réduisent, l’argent et les terres : si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera les mines ? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fouilleront pas, ni ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose ; mais si les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre par son travail, qui transportera d’une région à une autre les lingots ou les choses échangées ? qui mettra des vaisseaux en mer ? qui se chargera de les conduire ? qui entreprendra des caravanes ? On manquera alors du nécessaire et des choses utiles. S’il n’y a plus de besoins, il n’y a plus d’arts, plus de sciences, plus d’inventions, plus de mécanique. D’ailleurs cette égalité de possessions et de richesses en établit une autre dans les conditions, bannit toute subordination, réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entraîne une anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres, l’impunité.
Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain le soleil se lève pour eux sur l’horizon, en vain il échauffe la terre et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves en vain l’arrosent et répandent dans les diverses contrées la fertilité et l’abondance ; inutilement aussi la mer laisse sonder ses abîmes profonds, les rochers et les montagnes s’ouvrent pour laisser fouiller dans leur sein et en tirer tous les trésors qu’ils y renferment. Mais si vous établissez que de tous les hommes répandus dans le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie, les réconcilie : ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent, cultivent, perfectionnent ; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent, protègent, gouvernent : tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre.

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(VII) Mettez l’autorité, les plaisirs et l’oisiveté d’un côté, la dépendance, les soins et la misère de l’autre : ou ces choses sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n’est pas Dieu.
Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l’ordre et la subordination, est l’ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine : une trop grande disproportion, et telle qu’elle se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.
Les extrémités sont vicieuses, et partent de l’homme : toute compensation est juste, et vient de Dieu.

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(I) Si on ne goûte point ces Caractères, je m’en étonne ; et si on les goûte, je m’en étonne de même.